Le mot magique

Modernisation. C’est devenu un mot magique. Modernisation oui, mais la question qui interpelle aujourd’hui non seulement la République de Maurice, mais le monde entier, est : quelle modernisation ? Tous ceux qui posent cette question et qui veulent savoir si le coût élevé pour la population des projets non prioritaires contribue vraiment à améliorer sa qualité de vie au quotidien sont relégués à la préhistoire. C’est un peu facile.
Ces questions sont en ce moment posées en toute légitimité sur le type de développement que le pays a choisi et dans lequel il s’enfonce tête baissée et qui crée des inégalités de plus en plus criantes. On ne peut pas continuer avec des Smart Cities avec des îlots de pauvreté tout autour. Avec la poursuite de la politique du « gated versus ghetto », nous allons droit dans le mur de ces tours de béton qui nous étouffent. Il faut commencer par satisfaire les besoins de base de la population avant de songer à des projets mirobolants. Et, dans l’urgence sur certains dossiers comme l’eau, le logement et le transport, il est sans doute possible d’explorer des projets à taille humaine, insulaire.
C’est à ce titre que le débat a commencé, continue et se poursuivra sur le tram express. Sur le papier, aujourd’hui, il est censé coûter Rs 18 milliards, mais le projet continue à rouler dans un épais brouillard et cela veut dire que la note finale risque d’être bien plus salée. La référence à Édimbourg devient à ce titre problématique, presque comme un autobut. Quelles sont les précautions prises pour garantir la qualité des sols, pour parer aux situations extrêmes que provoquent les calamités naturelles ?
Qu’allons-nous faire avec notre train sur rail au Caudan si nous sommes un jour confrontés au type de flash flood que nous avons connu en mars 2013 et lorsque nous voyons les images de ces îles touristiques paradisiaques, un peu comme la nôtre, dans les Caraïbes transformées en dépotoir à ciel ouvert avec des bateaux dans les rues des villes côtières le temps du passage d’un ouragan ? Gouverner c’est prévoir. Ce n’est pas juste s’embarquer dans des projets de prestige juste pour avoir son patronyme sur une plaque commémorative. Et laisser l’ardoise aux autres.
Nous avons déjà vu ce qu’il en coûte de déplacer des familles entières bien ancrées dans leur patelin depuis des générations. Ce n’est peut-être que le début d’un long chemin semé d’embûches, comme l’a évoqué le Premier ministre jeudi à Médine. Les tentatives de déloger de force les habitants de La Butte et de Résidences Barkly ont déjà été extrêmement chères pour certains à la MBC et au sein de la police. Dans l’audiovisuel public, le feuilleton a été plutôt cocasse. Ce qui paraissait comme un début de grand coup de balai, de la poudre aux yeux, n’était, au final, qu’un nouvel épisode burlesque à mettre sur les productions classiques maison.
Et le scénario se fait de plus en plus macabre. Quatre directeurs en 32 mois, c’est déjà un record mondial qui ne sera peut-être pas égalé de si tôt, mais le président du conseil d’administration qui devient ensuite directeur qui, réprimandé par le board qu’il pilotait quelques mois plus tôt, s’en va chez le Premier ministre avant de reprendre tranquillement son poste. Au secours, Stéphane Hessel. Nous nous indignions à juste titre comme vous invitez à le faire, mais que penser des gens qui n’ont aucun sens de la dignité, de l’honneur et surtout pas le moindre principe ?     
En sus de s’attaquer aux problèmes sociaux les plus urgents, la vraie modernisation devrait d’abord commencer par les mœurs politiques, tellement désuètes qu’elles ont fini par asphyxier notre démocratie. On fêtera en grande pompe le 12 mars prochain les 50 ans de l’indépendance et les 26 ans de la République. On a déjà dépassé le temps de la mi-mandat, mais aucune réforme électorale à l’horizon.
Pas le moindre soupçon d’une velléité de changer quoi que ce soit à nos pratiques électorales. Les contestataires qui avaient pressé l’ancien gouvernement et qui avaient au moins obtenu de ne pas déclarer leur communauté aux élections font preuve maintenant d’une belle dose de patience. De renvoi en renvoi, on est vite arrivé à la prochaine échéance électorale. Le nombre de votants par circonscription devient de plus en plus disproportionné, ce qui corrompt le système. Rien non plus de ce côté-là.
Ce qui est supposé être le temple de la démocratie est devenu un instrument sclérosé, enfermé dans des Standing Orders post coloniaux qui n’ont plus leur place dans la République. Une seule séance hebdomadaire sur sept mois dans l’année ne correspond plus aux attentes d’une démocratie moderne. Et en parlant de Parlement, comment ne pas revenir à la MBC et évoquer la nécessité de l’institution de commissions spécialisées transpartisanes qui choisiraient après auditions les directeurs de certains organismes publics. Ils se sentiraient moins “subalternes” que ces nominés politiques qui se complaisent dans leur siège éjectable.
Le financement des partis politiques et la déclaration de patrimoine des hommes publics qui seraient de vrais symboles de la modernité politique, on n’en entend plus parler. C’est peut-être parce que cela ne coûte rien en surface que ces questions sont mises sous le tapis. Le Premier ministre est-il prêt demain à faire état de ce qu’il possède comme l’avait fait son père à une conférence de presse en mai 1982, comme d’autres l’ont fait sans y être obligés ? Ou bien reste-t-il sur la même ligne de repli et de conservatisme qu’il avait adoptée entre 2000 et 2005, et qui avait fait capoter le travail d’abord de la commission Sachs, mais aussi celui du comité parlementaire Collendavelloo? Quelle ironie de l’histoire qu’ils soient aujourd’hui là où ils sont. Pour le moment. Et sans rien faire pour “moderniser” la démocratie mauricienne.