Ne pas confondre communication et information

J’avais cette semaine rendez-vous avec une personnalité,  représentant une grosse entreprise  étrangère à Maurice, pour une interview. D’entrée de jeu, on  me demanda quand j’allais envoyer une copie du texte de l’interview pour les corrections nécessaires. Mon refus de réaliser l’interview dans ces conditions  a étonné mes interlocuteurs.  Pour eux, qu’un journaliste envoie  le  texte à  celui qu’il a interviewé  pour correction avant  publication fait partie des usages de la presse mauricienne ! Non, je ne suis pas un grand naïf. Je sais que depuis quelques années les attachés de presse et agences de com se sont multipliés à Maurice.  Mais il semblerait que l’objectif visé – mieux communiquer les informations à la presse - ait été détourné par certains.  Au  lieu d’une meilleure communication,  on s’achemine vers un contrôle – à peine déguisé – de l’information par la com. Je sais que  certaines agences de com sont parfois très envahissantes  pour essayer de  faire publier  des informations sur leurs clients . Mais je ne savais pas que nous étions   arrivés au stade où la com est en train de prendre le pas sur l’information et où des articles et des interviews sont non  seulement  revus et corrigés avant publication  mais,  dans certains cas, carrément rédigés par les boîtes de com. Mais il n’y a pas que les communiquants qui sont responsables de ce qui pourrait  devenir une dérive de la presse mauricienne.  Des journalistes et des  rédactions ont accepté  de publier des interviews et autres articles clés en main rédigés ou corrigés par des agences de com. Des communiquants se sont engouffrés dans cette brèche et depuis certains se croient  tout permis. On raconte que certains d’entre eux non seulement rapportent les journalistes qui ne mangent pas dans leur main mais les menacent directement de représailles.
 La responsabilité de cette dérive de l’information en cours  repose aussi sur les dirigeants du pays et de ses entreprises. Il y a quelques années à peine,  un leader politique, un ministre ou un chef d’entreprise pouvaient répondre au pied levé  à n’importe quelle question, même la plus embarrassante, sur leur secteur d’activités. Aujourd’hui ils donnent l’impression d’être incapables de le faire, de moins maîtriser leurs dossiers et   laissent  les agences de com faire le travail à leur place. Il semblerait aussi que la pratique de reprendre les communiqués du gouvernement ou du secteur privé  – en les déguisant sous forme d’articles ou d’interviews – soit en train de se répandre dans  la presse locale. Ce n’est même plus de la communication, c’est carrément de la réclame pour le ministère,  l’entreprise ou les ministres et les directeurs clients des agences de com. Toutes les questions qui pourraient  susciter un débat public sont  soigneusement écartées.  Certains textes «  travaillés par la com »   ressemblent de plus en plus à des réclames avec des images photoshoppés d’où l’on a fait disparaître toutes les aspérités du sujet. Comme dans les textes, on ne fait que du positif pour valoriser, enjoliver  le sujet. Résultat : sans questionnement, sans remise en cause et en perspective,  il ne reste souvent  qu’un discours  creux, lisse qui, a force d’avoir été poli pour mettre en valeur, finit par devenir ennuyeux. Et ne donne pas envie d’être lu.  
Quand j’ai évoqué ce sujet, on m’a dit que ce n’était pas la peine d’écrire dessus dans la mesure où la réécriture d’articles de presse  par certaines  boîtes de com   a tendance à se développer chez nous. Faudrait-il se taire et laisser la dérive se développer  et la com, sous toutes ses formes, prendre le contrôle de l’information ? Je ne suis pas de cet avis. Je refuse de croire que la majorité des journalistes de ce pays acceptent de signer un texte qui a été corrigé ou carrément reécrit par une agence de com. Je suis certain  que le lecteur mauricien est loin de gober tout ce qu’on lui montre et sait faire la différence entre la propagande – même si elle est bien rédigée et mise en page – et l’information. Une société, aussi imparfaitement démocratique qu’elle puisse être, ne peut pas fonctionner si l’information est bâillonnée ou censurée. C’est pour cette raison qu’il est impérieux que dans le secteur de la communication en général chacun balaye devant sa porte et pratique son métier selon les paramètres établis, sans essayer d’empiéter sur le terrain des autres. Il faut arrêter de confondre communication et information. Cela évitera qu’à l’avenir  des étrangers en poste à Maurice puissent dire  que le rewriting des interviews par les interviewés fait partie des pratiques courantes  de la presse mauricienne.