Le nerf de la guerre

Le “monde démocratique” a ainsi pu pousser un ouf de soulagement : la tendance à la division nationaliste dont auraient témoigné le Brexit en Angleterre et l’élection de Donald Trump aux États-Unis ne s’est finalement pas prolongée en France avec une victoire électorale de Marine Le Pen. Du haut de ses 39 ans, avec son look sage et classe, son discours brillant, sa volonté affirmée de replacer l’humain au centre du développement économique, Emmanuel Macron se révèle en quelque sorte rassurant. Le danger “fascisant” semble, pour le moment en tout cas, écarté.
On ne peut cependant passer à côté du fait que, loin d’afficher un plébiscite, ces élections ont aussi été marquées par l’expression d’une profonde et préoccupante désaffection de l’électorat. Elles ont ainsi enregistré un taux d’abstention de 25,44%, soit le plus fort au second tour depuis l’élection présidentielle de 1969. Et il faut rajouter à cela les12% de votes blancs et nuls.
S’ils étaient conscients de la nécessité de faire échec à la montée du danger que représente le Front national, bon nombre d’électeurs français semblent en effet avoir eu du mal à adhérer à ce que représente aussi l’ex-ministre de l’économie de François Hollande. Un sentiment,  et une suspicion, que résume parfaitement l’écrivain algérien Boualem Sansal, auteur notamment du roman           « 2084, la fin du monde », également essayiste politique reconnu, dans un article publié il y a quelques jours par le New York Times. Il y expose ce qu’il considère comme étant le mécanisme de cette élection. Pour lui, derrière une ascension dont la fulgurance ne cesse de faire s’étonner ou s’extasier, il y a le fait que des patrons de grands groupes financiers, industriels et commerciaux, ainsi que d’éminents conseillers habitués de l’Elysée, de Matignon et de Bercy, ont choisi le futur président de la République, nommément Emmanuel Macron, et l’ont instruit de sa mission. “Ensuite, ces oligarques ont mobilisé l’Etat, le gouvernement, la justice, les médias, les communicants, les artistes, les cachetiers, les sondeurs, les sociétés de Paris et les grands noms de la société civile pour le porter à la magistrature suprême. La machine s’est mise au travail et en un tour de piste a fait de l’impétrant le candidat du peuple, le favori, le héros indépassable. Lui-même en est devenu convaincu”.
Il reste à voir ce qu’Emmanuel Macron fera des espoirs qui ont été placés en lui notamment par la génération des millenials, ces jeunes qui semblent vouloir la politique autrement. Et si la conviction acquise par son élection l’amènera à œuvrer véritablement dans un sens où les exigences de la finance cesseront d’avoir totale préséance sur l’humain. Il y a en tout cas lieu de s’inquiéter qu’une fois de plus, il semble y avoir eu peu de remise en question du rôle du néo-libéralisme dans les dérives fascisantes et divisionnistes que l’on note avec inquiétude à travers le monde. Dont Brexit et Trump ne sont qu’une manifestation.
Marqueur de la démocratie, le droit de vote remonte à la Grèce de Pericles (5e siècle av. JC), qui l’institue pour les hommes nés de père et de mère athéniens (en remplacement d’un système consistant jusque-là en un tirage au sort). À travers le monde, le droit de vote a longtemps été un privilège réservé à certaines classes sociales. Chez nous, c’est la Constitution de 1958 qui instaure le droit de vote pour tous. Cela alors que l’île est agitée par des débats autour de la nécessité de réformer la Constitution de 1886, qui attribuait le droit de vote selon des critères de propriété, donc principalement aux Franco-Mauriciens et aux gens de couleur. Petit à petit, les groupes asiatiques vont le revendiquer aussi, et en particulier le groupe hindou, majoritaire en nombre, qui conteste de plus en plus durement (à travers manifs et grèves) la façon dont l’élite sucrière blanche contrôle la gestion économique de la colonie.
Depuis, si le vote s’est démocratisé, on peut s’interroger sur la façon dont, à travers le monde, la représentation politique semble vouloir demeurer affaire de classe et d’argent. Lors d’un débat sur le plateau de Radio Plus au cours de la semaine écoulée, la jeune Tania Diolle, conseillère municipale élue à Quatre-Bornes en 2013 sous la bannière MMM-MSM, racontait comment elle avait été amenée à démissionner de son engagement politique parce qu’il fallait qu’elle travaille pour gagner sa vie. Ce face à Arvin Boolell et Zouberr Joumaye, tous deux médecins, qui attestent à quel point la chose politique est restée dominée, chez nous aussi, par ceux possédant une situation financière leur permettant cet engagement.
Il nous faut plus que jamais être vigilants face au découragement et à l’abdication démocratique d’une population face aux diktats de la finance. C’est aussi ce que nous dit la situation internationale. Et quand on voit la cyberattaque sans précédent dont sont victimes plus d’une centaine de pays depuis hier, on se demande si la prochaine étape ne serait pas en direction des banques et d’un système financier qui auraient eu trop de latitude pour imposer leurs diktats à une population mondiale impuissante.
Le hijacking de la démocratie peut avoir de multiples visages...