Notre humanité menacée

Alep. Deux syllabes qui occupent le devant de l’actualité internationale depuis quelques semaines. Alep comme un bouleversant appel à l’aide.
Cette ville du nord-ouest de la Syrie, la deuxième plus importante du pays, avait en 2009 une population plus importante que l’île Maurice, soit 1,6 million d’habitants. 
Ceux-ci, depuis 2012, sont pris en tenaille au cœur d’un conflit qui n’a cessé de se complexifier et de s’intensifier.
Alep a d’abord vu ses quartiers est être occupés par des opposants au régime de Bachar Al Assad, à la tête de la Syrie depuis 2000. L’armée de celui-ci prend alors le contrôle du côté ouest de la ville. Commence une guerre faite notamment de violents bombardements.
Mais il ne s’agit pas que d’une guerre entre pro et anti-régime. Le camp des rebelles est en effet constitué de groupes très divers, dont les vues et les objectifs ne concordent pas toujours. On y trouve ainsi une branche “modérée” connue sous le nom de l’Armée syrienne libre, mais aussi des factions soutenues par Al Qaïda et, depuis 2014, des djihadistes de Daech.
Ce conflit, du coup, s’internationalise. Bachar al Assad enrôle notamment le soutien de l’Iran et de la Russie. Les rebelles, eux, auront un soutien plus “tiède”, sans doute en raison même de leur disparité. Une coalition internationale menée par les États-Unis est surtout présente, depuis 2014, pour combattre Daech. Quant au conseil de sécurité de l’ONU (sur lequel la Russie siège avec un droit de veto), il s’est tenu jusqu’à il y a peu complètement à l’écart de ce terrible conflit qui constituerait “la pire crise humanitaire du XXIe siècle”: en 2014, plus de 260 000 personnes avaient été tuées à Alep. Depuis, ce nombre est estimé à “plusieurs centaines de milliers”...
Avec l’intensification ces dernières semaines des tueries de cette population captive, avec la mise en circulation d’images de plus en plus atroces et bouleversantes, l’ONU semble avoir finalement décidé de sortir de sa léthargie. Un cessez-le-feu très précaire a été négocié, et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, a appelé cette semaine à la reprise urgente des évacuations à Alep et assurant que l’ONU mobilise toutes les ressources et le personnel pour assurer que l’opération se passe “en toute sécurité”...
Il est toujours difficile d’être contemporain de telles atrocités. Comment continuer à vivre “comme si de rien n’était” alors que quelque part dans le monde, jamais très loin de nous, un tel carnage est commis en toute impunité, alors que des enfants, des femmes, des hommes, des civils innocents et impuissants sont agressés, blessés, violentés, mutilés, tués par milliers chaque jour. Mais que faire? 
Il ne sert sans doute à rien de culpabiliser l’individu avec des slogans du genre “comment peut-on s’amuser alors que”. Mais il nous reste sans doute à prendre pleinement conscience du fait que notre “indifférence” fait le lit de l’inhumanité. Et que celle-ci guette toujours à nos portes.
La Tour Eiffel éteinte mercredi dernier en signe de “solidarité” avec la population d’Alep donne la marque de l’insuffisance, pour dire le moins, de certaines positions. La France, rappelons-le, n’est entrée dans la coalition pro-Alep que très tardivement, en septembre 2015.
Mais cette situation pose aussi la question de l’intervention d’un État dans les affaires d’un autre. Et de façon d’autant plus cruciale que les États-Unis, le grand “gendarme du monde” viennent d’élire Donald Trump à la présidence.
Si nous, Mauriciens, avions élu un Trump à la tête de notre pays, il ne serait, au final, revenu qu’à nous et nous-mêmes de nous démerder avec notre problème. Quand les États-Unis élisent un tel personnage, c’est le monde entier qui est concerné par les répercussions d’un tel choix. Et il est extrêmement préoccupant de constater à quel point un nombre important d’électeurs américains semblent avoir déconnecté leur vote de ses conséquences. Allant dans le sens non de montrer du doigt, mais de montrer un doigt à l’establishment politique en disant avec Trump “je vous emmerde”. Mais sans connecter ce geste protestataire à l’ensemble de ce qu’il implique par la suite non seulement pour leur pays, mais aussi pour le reste du monde. Et il est urgent de se pencher sur les rouages de ce phénomène et de ce fonctionnement.
Nous ne pouvons peut-être pas agir sur toutes les misères du monde. Mais il nous revient de réaliser que nous avons un devoir de vigilance et une responsabilité vis-à-vis de tout ce que les politiques font supposément en notre nom. Chez nous, à Maurice, le vote cette semaine de l’institution d’une Prosecution Commission et d’amendements au Prevention of Terrorism Act devraient nous alerter, et nous mobiliser autour du questionnement de ce qui pourrait être une tendance à élargir le pouvoir de l’exécutif sur le judiciaire. Tant il est vrai que le respect de l’humanité, partout, est affaire de justice. Tant il est vrai que nous sommes, chacun de nous, les gardiens de notre humanité, individuelle et partagée...