#NotWithMe #ArMwaNon

Il faut parfois un déclencheur pour qu’explose en pleine lumière ce que l’on sait sans se résoudre à l’exposer. C’est ce que dit l’affaire Weinstein, qui secoue actuellement les États-Unis avec des répercussions à travers toute la planète. A la faveur d’une enquête journalistique, et d’un certain nombre de dénonciations, le célébré producteur hollywoodien est apparu comme un prédateur sexuel, qui n’aurait cessé d’imposer aux actrices travaillant avec lui des sévices allant jusqu’au viol. Ce qu’il reconnaît en partie, disant qu’il a décidé de se soigner...
Cette affaire intervient manifestement à un moment qui cristallise une chose d’autant plus puissante qu’elle est longtemps demeurée silenced. Et il est clair que la prédation sexuelle à l’encontre des femmes ne se limite pas au monde du cinéma. Loin de là.
De fait, l’affaire Weinstein a donné naissance à travers le monde, y compris à Maurice, par le biais des réseaux sociaux notamment, à une véritable avalanche de témoignages de jeunes filles et de femmes racontant comment elles ont été/sont victimes, à tous les niveaux de leur vie, d’agressions à caractère sexuel. Gestes et mots déplacés, sexualisation dès le plus jeune âge, agressions verbales, attouchements, viols: à travers divers hashtags comme #MeToo ou #BalanceTonPorc, on peut voir l’extraordinaire déferlement de témoignages de femmes qui exposent des situations dont elles ont été victimes, de la rue à la famille en passant par le travail. Et l’on peut voir, en réponse, les réactions d’un certain nombre d’hommes se disant sidérés et dégoûtés en découvrant l’ampleur d’un mal qu’ils ne soupçonnaient pas...
Il convient pourtant de le reconnaître: il y a une façon particulière d’être au monde du fait d’être femme. De savoir que vous êtes à tout moment susceptible d’être prise à partie, attaquée, avilie, brisée sur la base de ce que vous avez de plus intime, sur la base sexuelle. Et de devoir agir en conséquence. En pensant toujours à prendre un cutter dans son sac, une bombe insecticide dans sa voiture. En intériorisant que c’est “s’exposer” que de prétendre sortir seule, et pas seulement le soir. En étant culpabilisée par rapport à sa tenue. Parce que l’on considère que c’est aux femmes de se couvrir, de se voiler pour ne pas attiser la convoitise des hommes, et non aux hommes de contrôler leurs pulsions. Oui, il y a une façon particulière d’être femme au monde, dans l’acceptation que le sexe détermine le degré de liberté.
L’Arabie Saoudite l’a parfaitement résumé: jusqu’à juin 2018, il y aura, inscrit dans la loi, un délit qui s’intitule “Driving while female”. Formulation surréaliste, mais qui dit si bien, au fond qu’être femme, dans ce monde, serait presque un délit...
Au cours de ces dernières décennies, les femmes ont, à travers leurs revendications classées sous le terme “féminisme”, avancé sur un chemin sur lequel les hommes n’ont clairement pas suivi. Il faut en prendre acte: le patriarcat si bien installé ne cédera pas facilement devant ce qui menace de lui réduire ou ôter une part de son pouvoir. Quel intérêt à vouloir changer une situation dont on profite?  
Il est donc clair que c’est au niveau de l’Etat qu’il faudrait commencer à agir. Et l’on mesure à quel point le chemin est ardu quand on voit que Donald Trump a été élu président des États-Unis même après qu’a été révélé son fameux “grab her by the pussy”.
Il faudrait prendre pleinement acte du fait que le patriarcat est aussi une corollaire du système économique dominant. Et que la violence faite aux femmes relève aussi d’une exploitation qui profite aux tenants du système, comme en témoigne chez nous le cas de ces femmes cleaners qui touchent encore un scandaleux salaire de Rs 1500 par mois, et dont la courageuse grève de la faim depuis lundi dernier se heurte à la morgue et à l’indifférence des autorités.
Il faudrait insister pour qu’il y ait des lois. La France, en ce moment même, est en train de renforcer son arsenal légal face au harcèlement et aux agressions sexuelles. Mais il faut aussi s’assurer que ces lois soient mises en pratique. S’assurer que les femmes ne soient pas dissuadées de porter plainte par les “agents de l’ordre” eux-mêmes.
Il faudrait engager un travail au niveau de l’école, sachant que l’on ne peut compter sur la famille pour débusquer les injustices sur la base du genre. Sachant que mères comme pères perpétuent, souvent sans en être pleinement conscients, les stéréotypes et les inégalités entre leurs fils et leurs filles. Et sachant que plus de la moitié des abus sexuels sont perpétrés au sein de la famille même...
Il faudrait arriver à empower les femmes pour créer d’autres hashtags. Passer du #MeToo au #NotWithMe (ou #ArMwaNon). Au #SayingNoWhileFemale. Au #NiProieNiVictime.
Et puis surtout il faudra parler des hommes. Parce que c’est bien par eux qu’arrive,  que se perpétue et que s’intensifie cette violence.
Nous aurons beau avoir des lois, nous aurons beau parler, exposer, dénoncer, rien de durable ne pourra se faire si nous n’essayons pas d’aller à la source. Il ne peut plus s’agir de réagir a posteriori. Trop de vies sont brisées, y compris celles de ces hommes agresseurs qui ne peuvent vivre sainement dans ce monde.
The challenge is ours.