Le palais des lézards

S’il y a une chose qui ressort réellement du budget présenté jeudi dernier par le Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, c’est sans doute la mesure «d’impôt négatif». S’il semble redevenir de mode d’en parler à travers le monde (notamment en Finlande l’an dernier), le concept n’est pas nouveau. Évoqué dans les années 1940 par Juliet Rhys-Williams, puis développé par le prix Nobel d’économie Milton Friedman dans son ouvrage Capitalisme et liberté en 1962, il aurait le mérite de «simplifier et démocratiser le versement des allocations en pénalisant moins l’activité économique». Si pour ses détracteurs il ne représente que la déclinaison libérale et édulcorée du revenu universel, il garantit pour ceux qui y sont favorables le fait que le travail soit plus rémunérateur que l’assistance. Il n’est pas question en effet ici d’allocation chômage ou de revenu universel versé même à ceux qui n’exercent pas un métier rémunéré. L’impôt négatif consiste en l’attribution à chaque salarié d’un montant fixe par l’Etat. Ici, il ira jusqu’à Rs 1000 pour tous ceux touchant moins de Rs 5000 et s’appliquera, à barème dégressif, à ceux touchant jusqu’à Rs 7000. L’Etat mauricien s’engage donc à verser une allocation aux plus bas salaires. Applaudissements de ceux qui y voient une forte mesure sociale. Déception de ceux qui revendiquent l’introduction d’un salaire minimum estimé à environ Rs 12 000.
Il reste à voir comment cela se mettra en place. Mais on ne peut s’empêcher de noter la réaction somme toute blasée de la population face à ce nouveau budget. Si Pravind Jugnauth avait là gros à jouer pour asseoir sa légitimité et sapopularité d’héritier de ce trône «légué» par papa Anerood, l’exercice semble n’avoir été accueilli qu’avec une forme de désintérêt.
Il y a sans doute là une part de dégoût suite aux infos concernant les milliards de dédommagement que l’Etat, soit le contribuable mauricien, devra payer à divers particuliers et entreprises, dont le gouvernement Lepep a rompu les contrats avec fracas, et contre avis légal, au lendemain de sa victoire électorale de décembre 2014.
Il y a aussi le sentiment étrange d’un espèce de tour de passe passe, comme au cirque, où après les loutres et otaries qui jonglent avec un ballon sur le bout de leur nez pour amuser la galerie, apparaît le prestidigitateur qui sort de son chapeau un lapin tout chaud. Ici, il y a du malaise devant ce petit tour effectué par Pravind Jugnauth en Inde juste à la veille de la présentation du budget, pour en revenir avec un généreux prêt indien qui servira à financer bien des projets. Comme un deal dont nous sommes résolument tenus à l’écart.
Mais il y a aussi quelque chose d’un peu désabusé face à cet exercice qui représente chaque année un chapelet de mesures dont on sait, au bout du compte, qu’elles n’auront aucune suite. Le secteur des Arts et de la Culture en est un parfait exemple. Tenez, ce Palais des Arts qu’on nous promet pompeusement cette année. Au fil du temps, et sous les différents gouvernements, il a pris des appellations diverses. Mais n’a jamais vu le jour.
Pourquoi s’obstiner à vouloir créer de nouvelles structures alors que nous en avons déjà qui ne demandent qu’à recevoir les moyens nécessaires pour être opérationnelles? A quoi sert de créer un Palais des Arts alors qu’on laisse le Théâtre de Port Louis se transformer en Palais des Lézards? A quoi a-t-il servi d’annoncer l’an dernier un budget de Rs 10 millions pour que la MFDC renouvelle ses équipements cinématographiques, somme qui n’a finalement jamais été déboursée, pour cause de chichis administratifs? Pourquoi laisse-t-on la Galerie Nationale tomber en décrépitude? Pourquoi a-t-on fermé le Musée Malcolm de Chazal? Pourquoi maintient-on à 68 sous, comme il y a dix ans, le montant à être versé aux artistes pour la diffusion de leurs chansons et créations musicales?
Le 23 mai dernier, le groupe Abaim et l’agence de communication Blast Burson-Marsteller ont remporté à Londres un Sabre Award, décrit comme la plus importante compétition internationale de relations publiques, réunissant quelque 5000 entrées du monde entier. Ce prix récompensait la campagne menée autour de O ti le la la, ensemble livre DVD en créole et en anglais, remarquable ouvrage qui marque 30 ans de travail d’Abaim et de ses partenaires autour de la ravanne, Une façon à la fois de restituer et d’interpréter l’histoire de la ravanne dans toute son authenticité, et de la mettre en avant comme outil pédagogique et de développement. 30 leçons interactives, des explications écrites, des illustrations, de la vidéo, et un système original de notation musicale, qui permet à n’importe qui à travers le monde d’apprendre à jouer de la ravanne. Magnifique fruit d’un travail largement bénévole. Donc sans impôt négatif à espérer. Ou quand les lézards se mordent la queue...