Partial et unfair !

Alors que l'île Maurice hippique s'attendait à accueillir l'une des plus fines cravaches mondiales sur son sol à l'occasion de cette cinquième journée et ce, pour plusieurs semaines, où sa seule présence allait redonner un peu plus de crédibilité globale à l'hippisme local, voilà que l'État mauricien y oppose un veto unilatéral sans qu'aucune explication valable ne soit donnée ni aux employeurs du jockey ni au public envers qui, pourtant, il a l'obligation de communiquer toute décision de cette nature. Sans raison convaincante, cette interdiction brutale de dernière minute est non seulement choquante mais elle fait honte à notre pays dans le landerneau hippique mondial, où la perception grandit à chaque écart que nos fonctionnements se rapprochent à grands pas de ceux de ces républiques bananières où l'État, partial, agit sans foi ni loi. Là-bas en Australie, cette volte-face mauricienne a été vécue comme un affront à “Ollie” et a permis aux journalistes d'ironiser sur le monde hippique mauricien.
Pour l'heure, il apparaît que les pleutres n'ont pas le courage d'assumer et se refugient derrière le bien commode Prime Minister's Office. PMO, le mot magique qui sème la peur et n'encourage aucun recours sans être exposé à des actions vindicatives plus tard. PMO, le sigle menteur qui permet à certains de négocier rondement un pouvoir usurpé. Enfin, PMO, patronyme anonyme qui permet tout et n'importe quoi puisque personne n'est coupable. Le Premier ministre est le premier responsable de tout acte qui provient soit de son ministère, soit des instances gouvernementales sous sa responsabilité ou pas. Mais personne n'est dupe, tout cela trouve son origine chez les grands seigneurs non élus de l'État, dont certains sont dans le collimateur de la justice et qui s'autorisent des décisions sur l'autel de leur proximité avec les hautes sphères de l'exécutif. Qu'ils aient convaincu du bien fondé de cette décision est concevable. On ne demande qu'à l'être aussi, encore faut-il savoir pourquoi. Le flou entretient toutes les spéculations, même si au final cette décision est regrettable pour l'hippisme mauricien. Comme si demain, l'État refusait, en football, à Zlatan Ibrahimovic de rejoindre, en fin de carrière, le Curepipe Starlight.
De quoi serait donc victime Damien Oliver, cet Australien qui a signé, samedi dernier à Sydney, son 110e groupe 1 de sa carrière ? (sait-on au PMO c'est quoi un groupe 1 ?) Probablement du même syndrome qui a vu l'interdiction du jockey champion 2016, Donovan Mansour, de revenir exercer chez nous cette saison, alors qu'il lui est permis d'être sur notre territoire pour assurer le bon management de son restaurant. Le mal c'est d'avoir été employé pour monter pour Rameshwar Gujadhur qui est, entre autres, soutenu par le controversé Paul Foo Kune, qui n'est pas en odeur de sainteté auprès du gouvernement pour deux raisons : d'abord son différend avec Michel Lee Shim qui a de solides entrées auprès des hautes sphères du pouvoir et ensuite sa proximité connue avec Roshi Bhadain, ancien ministre apprécié du temps des inspecteurs Gadget, mais devenu indésirable depuis son départ du gouvernement et le déclenchement de l'affaire Sobrinho. Bref, Damien Oliver est une victime collatérale de l'État partial et cela est inacceptable dans une démocratie qui se respecte, car si Paul Foo Kune est “indésirable”, ce qui est unfair quoi qu'on puisse penser du personnage, le manque d'égard par rapport aux autres propriétaires de cet établissement est inadmissible puisqu'il relève de l'arbitraire d'un État partial.
Comme le soutient en substance Luc Rouban dans son dossier “Vers l'État Impartial ?” publié dans les Cahiers Français en 2015, « l'État partial est celui qui confond intérêts publics, privés et partisans dans la sphère publique. Ce phénomène qualifié de privatisation de l'État se traduit par la nomination d'amis politiques dans la fonction publique et ses grands corps, l'absence réelle de séparation des pouvoirs ou encore la multiplication des affaires et de la corruption. L'État partial prend force de droit du fait d'un pouvoir discrétionnaire auquel les fonctionnaires ordinaires doivent se soumettre. L'État retrouve paradoxalement les modes de fonctionnement de régimes politiques non démocratiques. La partialité d'un État est donc un thème qui se décline de diverses manières dont la dépossession des citoyens de leur pouvoir démocratique non pas de la part d'un État centralisateur et omnipotent mais bien de réseaux privatisés, politisés, claniques voire familiaux. »
Cette problématique d'État partial est devenue aujourd'hui au centre de la relation amour/haine entre les citoyens et leurs dirigeants à travers le monde. Il est pourtant un enjeu majeur des joutes électorales où l'opposition condamne ces pratiques pour accéder au pouvoir et où le pouvoir en place continue à en abuser pour s'y maintenir. Mais il est un fait que les résultats des consultations populaires reflètent aujourd'hui plus le rejet des dirigeants en place plutôt que l'adhésion à d'autres leaders et leurs projets. Pour une éventuelle réélection, les pouvoirs en place devraient tenir compte de cette tendance négative pour eux.
Maurice n'échappe pas à cette logique depuis quelques législatures. Sous le régime précédent, c'est ce même Michel Lee Shim, aujourd'hui dans les bons papiers, qui était la bête noire de l'ancien gouvernement. Il n'avait pas obtenu la garantie contre une éventuelle arrestation s'il venait comme il le souhaitait, accompagné son épouse, très malade au caveau du Père Laval.
Plus que jamais, la politique s'est inscrite dangereusement dans le marbre de la conduite des choses hippiques à Maurice. D'abord, la GRA, qui s'ingère dans la vie quotidienne des courses pour donner un coup de pouce à certains “amis” au détriment des autres et qui mène une politique “dominer” contre certains acteurs hippiques, à l'image des tracasseries immondes imposées à Cédric Ségeon. Ensuite, la Police des Jeux, qui agit à la bourse du client et qui voit ses cadres être mutés pour avoir pris la déposition d'un ponte du jeu. Enfin, le PMO, qui commande un rapport sur les courses hippiques à coups de millions de roupies et qui le range dans les tiroirs car la vérité établie ne lui convient pas alors qu'elle serait salutaire pour l'hippisme mauricien. Tout cela sans compter avec ses pouvoirs discrétionnaires qui peuvent interdire à un jockey étranger d'exercer sur notre sol.
L'État mauricien avait aussi dans le passé pris en otage le football mauricien de sa fédération mère, la MSA, aujourd'hui la MFA, alors que notre football dominait la discipline dans la région. Malgré des injections à coup de millions de roupies et sa professionnalisation (le joke de la décennie), notre football agonise et vient de subir l'humiliation d'une défaite contre les Comores. La situation est si grave que d’anciennes figures du football mauricien se sont réunies ces jours-ci pour revoir la situation du ballon rond dans le pays. Au rythme et à l'ampleur avec lesquels l'État mauricien est en train de prendre à la gorge les courses hippiques, il n'est pas exclu qu'elles connaissent à terme la même descente aux enfers que le football.
Ainsi, plus que jamais, sortir l'hippisme mauricien des griffes de l'État et de ses profiteurs, qui sont aussi en train de l'entraîner un peu plus vers d'autres abîmes (celle de la drogue), est une priorité absolue. Le Mauritius Turf Club a le devoir historique de reprendre son destin en main, celui qui a fait ses heures de gloire et d'institution respectable et respecté. Aux turfistes aussi de faire comprendre aux politiques, de quelque bord qu'ils soient, que l'hippisme n'est pas qu'une vache à lait, mais c'est aussi leur loisir de prédilection et leur lieu de rencontre avec les autres compatriotes, et qu'ils n'entendent pas le laisser se consumer de l'avidité et de la cupidité de gloutons à courte vision. L'État doit redevenir impartial et juste envers ses citoyens. Bref, ne plus être unfair comme dans le cas de Damien Oliver.
Le malheur de l'Australien a fait le bonheur d'un Mauricien, Rye Joorawon, qui a été mis sur la touche par son employeur Ricky Maingard pour une monte désastreuse sur Dark Force et, pire, pour avoir participé à une fête entre gens de course pas toujours fréquentables pour un jockey respectable. Le Mauricien montera pour Rameshwar Gujadhur et sa tâche s'annonce plus ardue car la pression sera d'autant plus grande qu'il aura aussi comme interlocuteur un certain Paul Foo Kune. Ce dernier a bénéficié de la béatification d'une plume généreuse pour se la jouer victime et clean, et nous sommes polis. “Saint” Paul a même fait allusion au seul journal qui ne disait pas que du bien de lui. Notre rédaction hippique s'est reconnue. Et nous le remercions pour le certificat de non-complaisance qu'il nous a délivré à cette occasion. Un compliment qui confirme le fait qu'on est l'un des rares à ne pas vivre ni de ses bonnes grâces ni de ses tuyaux, et encore moins de sa loge. L'indépendance a un prix…