Patri quoi ?

Et puis après tout, pourquoi s’emmerder avec ça ? Des vieilles pierres qui s’écroulent ? Des bardeaux pourris ? Des planches vermoulues rongées par les carias ? Oui, après tout, pourquoi faire tout un ramdam autour de la démolition du bâtiment de « la School » à la rue Edith Cavell à Port Louis ? Quel mal y a-t-il à vouloir remplacer un antique édifice en ruines par un immeuble flambant neuf, tout de béton carapacé ? Témoin de notre moderne avancement ?
Et puis après tout, pourquoi s’emmerder avec ça ? Des vieilles pierres qui s’écroulent ? Des bardeaux pourris ? Des planches vermoulues rongées par les carias ? Oui, après tout, pourquoi faire tout un ramdam autour de la démolition du bâtiment de « la School » à la rue Edith Cavell à Port Louis ? Quel mal y a-t-il à vouloir remplacer un antique édifice en ruines par un immeuble flambant neuf, tout de béton carapacé ? Témoin de notre moderne avancement ?
Oui, il faut le reconnaître, ces questions sont là, très répandues, largement partagées, même si cet avis-là est plus silencieux que l’indignation des quelques « défenseurs du patrimoine ». Le patrimoine commun devrait être protégé par l’État. Puisqu’ici cela semble si peu être le cas, puisque dans ce cas précis c’est le gouvernement lui-même qui est allé de l’avant, en catimini, avec la démolition de ce bâtiment jusque-là classé patrimoine historique, peut-être est-il temps d’essayer d’aborder la question de façon différente. En s’interrogeant notamment sur les raisons pour lesquelles nous sommes si peu attachés, au fond, à notre patrimoine.
Nous souffrons sans doute du syndrome des économies émergentes. Où nécessité fait loi. Où les considérations « pratiques », les objectifs de rentabilité et les questions de rapport et d’image de la modernité dictent leurs lois particulières.
Mais il semble y avoir plus que cela. Pour nombre de personnes, le concept même de patrimoine reste nébuleux. Pas étonnant, il ne nous est pas enseigné. Jamais il ne nous est dit que le patrimoine, ce sont des bâtiments et sites, des personnages, lieux et événements historiques, mais aussi des meubles et objets divers, traditions et savoir-faire, voire des paysages.
Selon la définition de l’UNESCO, « le patrimoine est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir. » Le site canadien Cap sur le Patrimoine fait, lui, valoir que le patrimoine possède une valeur pour ses caractéristiques propres et aussi pour ce qu’il évoque et représente. « Si nous souhaitons le conserver, il faut le protéger car la perte du patrimoine est la perte d’une part de notre identité. Notre regard sur le passé et sur l’avenir détermine les choix de transmission que nous faisons aux générations futures. »
Ne serait-ce pas là, justement, que le bât blesse chez nous ? Dans notre rapport à notre histoire ? Dans ce que nous faisons le choix de transmettre aux générations futures ? N’ayons pas peur de le dire : le patrimoine, chez nous, est aussi une question ethnique. Chacun veut retenir, et valoriser, sa petite part ancestrale. Quitte à réduire, voire détruire, sciemment, ce qui témoigne de l’apport de l’autre. Pourtant. Nous aurions tellement à gagner à valoriser les contributions individuelles, et mêlées, qui ont œuvré à la construction de ce que nous sommes aujourd’hui. Pour cultiver ce sens du commun qui semble tellement nous faire défaut.
Nous avons la chance d’avoir deux sites classés au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, au rang de ces 962 biens considérés comme appartenant « à tous les peuples du monde, sans tenir compte du territoire sur lequel ils sont situés. » Mais si l’Aapravasi Ghat est bien mis en valeur, que dire de la pauvreté documentaire dans laquelle demeure le site du Morne, témoignage universel de la lutte contre l’esclavage ?
« À quoi bon préserver les choses du passé ? Tout cela compte, car ce sont là les souvenirs du progrès de l’humanité. L’avenir est un grand vide, et le présent, une réalité fugace qui glisse immédiatement dans le passé. Notre patrimoine est tout ce que nous savons de nous-mêmes, ce que nous en préservons en est la seule marque. Cette marque est notre phare dans la nuit des temps, la lumière qui guide nos pas. À l’instar du musée, la conservation est un engagement non pas envers le passé, mais envers l’avenir », écrit Philip Ward dans La conservation du patrimoine naturel, une course contre le temps, publié par The Getty Conservation Institute.
Le défi est d’arriver à faire comprendre que le patrimoine contribue à notre qualité de vie et l’enrichit. Au point de vue symbolique et identitaire, d’une part. Et potentiellement du point de vue économique, d’autre part. Il n’y a pas que les shopping malls et les hôtels qui apportent du fric et des emplois. Un véritable parcours au musée de l’esclavage et du marronnage pourrait aussi être d’un grand apport économique à la région délaissée du Morne. Et il y a tant d’autres exemples, notamment architecturaux, ces maisons dites « créoles » qui pourraient témoigner de ce que la rencontre entre diverses cultures a pu créer ici d’unique et d’inspirant.
« De New York à Tokyo, tout est partout pareil », écrivait Michel Berger pour la comédie musicale Starmania. Saurons-nous refuser la tentation de n’être qu’une île de béton sans passé, et sans âme ?…