Pauvre Gandhi !

S’il n’était pas « l’inventeur » de la grève de la faim, Mohandas Karamchand Gandhi en aura été sans nul doute le plus fervent représentant, mettant sa vie en péril en deux occasions afin de faire taire la violence lors de tragiques pages de l’histoire de l’Inde. Bien des années plus tard, et à des encablures du leitmotiv du célèbre Mahatma pour justifier son mouvement, la grève de la faim s’est répandue à travers le monde comme ultime moyen de protestation non violent pour mettre fin aux injustices. Reste qu’en cette matière, Maurice semble complètement déconnectée de cette réalité, en ce sens que ce type d’initiative se multiplie au nom de revendications ne pouvant justifier la pertinence de pareille extrémité.
En sus des multiples grèves de la faim entamées ces dernières années, dont celle des victimes de l’écroulement de la BAI, deux nouvelles grèves sont ainsi annoncées, à savoir celles de la Federation of Hotel Taxis Association (FHTA) ainsi que des opérateurs du secteur du transport. Dans le premier cas, Atma Shanto déclarait encore récemment : « Certains observateurs disent que la grève de la faim est devenue une mode. Non, il s’agit du dernier recours qu’une personne a pour faire entendre sa voix. » Le syndicaliste a bien raison, ce type de grève n’est en effet que le dernier recours, entendez par là que toutes les autres options ont été épuisées, ce qui semble ici bien loin d’être le cas. Il en est d’ailleurs de même pour les employés du secteur du transport qui, par l’intermédiaire de Gorah Enathally, annonçaient eux aussi leur intention d’entamer pareil mouvement s’ils n’obtenaient satisfaction, en l’occurrence une rencontre avec des représentants du gouvernement.
Faut-il constamment le rappeler à chaque nouvelle annonce du même type que nous continuerons de le faire. Si l’arme de la grève de la faim est de plus en plus répandue dans le monde, dans la grande majorité des cas, elle est utilisée dans le cadre d’injustices sans commune mesure avec celles dont se disent victimes nos représentants syndicaux et autres travailleurs sociaux. Certes, des problèmes existent et, il est vrai bien souvent, continuent de subsister bien au-delà même des pourparlers, lorsqu’il y en a, bien sûr. Reste que de brandir cette menace consiste à mettre la charrue avant les bœufs (ou le métro avant les rails), quand bien même cette forme de pression aura, dans bien des cas, débouché sur une issue favorable. Sans compter que mal employée, cette arme ultime perd en crédibilité, comme lorsque Jayen Chellum, entendant protester justement contre le métro, avait annoncé, en mai dernier, son intention d'entamer une grève de la faim de... deux jours.
Pourtant, les alternatives existent et les syndicalistes feraient bien de s’en inspirer. Pour rappel d’ailleurs, le rôle du syndicat, outre de défendre les droits de ses membres, est aussi de rassembler ces derniers autour d’une cause commune, légitime comme il se doit. Aussi, la première étape de toute revendication devrait-elle être l’appel au dialogue avec les parties concernées. Ensuite, si toute discussion est impossible, ou si la partie adverse ne veut en entendre parler, vient la manifestation. Là encore, il convient de rappeler le rôle de rassembleur du syndicat. Si la cause est noble, celui-ci ne devrait en effet pas trop peiner à fédérer autour d'elle une foule conséquente pour faire entendre sa voix. Or, dans la majorité des cas, ce ne sont que quelques dizaines de personnes, et il faut le reconnaître pas toujours très motivées, déambulant derrière un unique porte-voix. Sans aller jusqu’à préconiser des rassemblements à la vénézuélienne, il va sans dire que, de ce côté aussi, l’on pourrait faire mieux.
Enfin, si le problème subsiste malgré tout, reste la grève, comprenez celle qui a pour effet de bloquer un système de production ou de services, et non celle mettant en péril une ou plusieurs vies sous la menace du refus de se nourrir. D’autant que cette première forme de grève, la plus répandue dans le reste du monde, est généralement plus rapide et, surtout, plus efficace. Prenons un exemple fictif, celui de boulangers en colère contre une hypothétique flambée du prix de la farine et qui, malgré leurs protestations, n’obtiendraient toujours aucune réponse de la part des autorités. Il suffirait alors que tous s’entendent pour une grève illimitée et arrêtent de produire du pain. Ajouté à la colère de la population, qui n’aurait donc plus de pain, nul doute que la situation se débloquerait rapidement et que des pourparlers seraient tout aussi vite engagés, avec l’espoir qu’une solution soit trouvée et qu'un accord soit signé. C’est ce qui se passe aux États-Unis, en France, en Angleterre et dans nombre de pays où la force syndicale constitue un véritable moyen de pression.
Amis syndicalistes, ne comprenez pas par là qu’il faille automatiquement bloquer toute une économie pour se faire entendre, mais que la grève de la faim est une arme dont l’on ne doive se servir qu’en ultime recours. Au risque sinon de voir celle-ci perdre de sa pertinence, la banalisant au point qu’elle finisse un jour par ne plus avoir de raison d’être. Et ce faisant, de bafouer l’image projetée par le Mahatma Gandhi lorsqu’il se battait contre l’empire britannique et, plus tard, pour convaincre hindous et musulmans de déposer les armes.