Le petit bout de la lorgnette

« Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt ».
Cette phrase attribuée à Confucius s’applique parfaitement au contexte actuel à Maurice, suivant la publication, la semaine dernière, du rapport Robertson. Car plus qu’un simple rapport sur la presse, c’est bien à une véritable refonte démocratique que nous invitent ses recommandations. Refonte urgente dans la situation incroyablement délétère, voire toxique, où nous nous trouvons. Mais nous semblons peu enclins à saisir cette occasion. Et pour cause…
Entretenant des relations particulièrement conflictuelles avec la presse locale, Navin Ramgoolam la menace depuis un certain temps déjà d’un durcissement des lois régissant son  fonctionnement. Or, le consultant qu’il a lui-même choisi, l´expert Geoffrey Robertson, avocat spécialiste des Droits de l’homme et des médias, Queen’s Counsel, a dans son rapport rendu public le week-end dernier, préconisé l’assouplissement, voire l’abolition pure et simple, d’un certain nombre de lois régissant la presse mauricienne, lois datant de l’ère coloniale, rappelle-t-il, et permettant notamment d’emprisonner des journalistes. Ce que l’expert britannique assortit bien entendu de mesures pour renforcer le professionnalisme et l’éthique d’une presse qu’il juge par ailleurs très loin des dérives de certaines autres à travers le monde.
Mais Geoffrey Robertson ne s’arrête pas là. Il va beaucoup plus loin, en préconisant l’introduction d’un Freedom of Information Act. Ce à quoi le Premier ministre n’a pas tardé à réagir en disant qu’il n’était pas sûr que ce soit une bonne chose. “Il faut faire attention. Nous ne voulons pas d’un système qui vienne bloquer la machinerie politique», précise le chef du gouvernement. “Nous devrons voir ce qui est bon pour nous».
Reconnu en Suède depuis plus de deux siècles, le droit à l’information, c’est à dire le droit d’accéder aux informations détenues par les organismes publics, a connu une expansion spectaculaire ces dernières années: ainsi, s’il n’y avait que 13 pays ayant adopté des lois nationales sur le droit à l’information en 1990, plus de 70 lois de ce genre ont aujourd’hui été adoptées à travers le monde, et sont activement envisagées dans une trentaine de pays supplémentaires. Et peut-on dire que la “machinerie politique” est de ce fait bloquée dans des pays comme les États Unis, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Royaume Uni, la Suède, l’Azerbaïdjan, la Bulgarie, la Jamaïque, le Japon, le Kirghizistan, le Mexique, l’Ouganda, le Pérou, la Thaïlande et la Jordanie?
Le Freedom of Information Act ne nous est pas seulement capital parce que Maurice a dégringolé au 62ème rang mondial sur l’indice de la liberté de la presse. Il nous est vital parce qu’il constitue un moyen privilégié de ré-asseoir un fonctionnement démocratique gravement mis à mal.
Loin de ne concerner que le fonctionnement de la presse en effet, le Freedom of Information Act concerne une population toute entière. Il ne formule pas une liberté, qui serait celle d’informer et d’être informé mais, plus fondamentalement, il inscrit dans la loi le droit pour tout citoyen d’avoir accès aux informations détenues par tous les organismes publics. En clair, il permettrait à chacun d’entre nous de demander et être en mesure d’obtenir des informations sur les contrats octroyés par le gouvernement (genre CT Power), sur les travaux effectués (genre drains ou ring road), mais aussi sur des questions de politique générale, sur des données économiques, sur des transactions commerciales ou sur les données personnelles détenues par divers services sur chaque citoyen (genre dossier médical).
“L’information est l’oxygène de la démocratie”, déclare Andrew Puddephatt, directeur général d’Article 19, ONG internationale des droits de l’homme basée à Londres. “Toutefois, en règle générale, les gouvernements préfèrent agir en secret” poursuit-il en soulignant qu’en langue swahilie, l’un des termes utilisés pour “gouvernement” signifie “secret farouche”...
“Les gouvernements démocratiques, eux-mêmes, aimeraient mieux poursuivre leurs travaux à l’abri des regards du public, et trouvent toujours de bonnes raisons pour justifier leur goût du secret — dans l’intérêt de la sécurité nationale, dans celui de l’ordre public, ou du bien public etc. Les gouvernements considèrent trop souvent l’information comme leur propriété personnelle, alors qu’ils n’en sont que les gardiens agissant au nom du peuple. Ce principe devrait en bonne logique être consacré dans la Constitution pour poser clairement que l’accès à l’information officielle constitue un droit fondamental. La législation devrait avoir pour objectif primordial d’assurer la mise en œuvre effective du principe de divulgation maximale.  L’information n’est pas seulement nécessaire au public, elle est un élément constitutif majeur de tout bon gouvernement”, insiste Andrew Puddephatt.
Alors, pourquoi est-ce qu’un Freedom of Information Act ne serait pas “bon pour nous”?
Peut-être parce que notre “machinerie politique” a ceci de particulier qu’elle est profondément viciée, et qu’elle fonctionne, de plus en plus, en s’appuyant sur le communalisme, le favoritisme, le copinage, le népotisme, l’incompétence, le gaspillage, la corruption, l’avidité, l’exploitation débridée des ressources naturelles à des fins personnelles lucratives, la magouille financière...
Et pour cela, pour pouvoir perpétuer ce fonctionnement, elle a besoin d’opacité.
Or, le Freedom of Information Act est une arme massive de transparence...
C’est dire que c’est à un changement radical de paradigme que nous invite Geoffrey Robertson. La question étant de savoir si nous voulons nous donner les moyens de ré-affirmer un fonctionnement ouvert, sain. Véritablement démocratique...


Commentaires

Navinchandra Ramgoolam did not even see his finger! He saw another of his cherished dream of muzzling and controlling the press being taken away. He felt betrayed by the very guy he paid to produce the report. He probably was expecting an MBC type adulation.