De plus en plus bas

Ça vole de plus en plus bas. À tous les niveaux, langagiers et comportementaux, et on ne sait pas si c’est la société que l’on doit blâmer ou si ce sont, au premier chef, ceux qui nous gouvernent, qui montrent la mauvaise voie. L’exemple du Premier ministre est à cet égard très éloquent. On ne sait pas s’il a un grain, mais son vocabulaire est de plus en plus surprenant, offensant et vulgaire. Après son désormais fameux « licking of my hand and other parts » lancé à Roshi Bhadain à l’Assemblée nationale, il semble déterminé à améliorer, à chaque sortie, son registre outrancier.
Il se fait à l’occasion volontiers grainetier. Comme à Cottage, cette semaine, où il y avait femmes et enfants et où, s’offusquant qu’on ose le comparer à Navin Ramgoolam sur un papier d’opinion en ce sens chez un confrère, il a demandé à l’assistance si « ou konn mwa plant lagrin partou partou ? » On dirait qu’en prendre de la graine ne s’applique même pas dans son cas puisqu’il est en train de dépasser son père dans l’insulte et les propos de bas étage. Et il est le premier étonné que cela donne du grain à moudre à ses détracteurs. Et qu’il est constamment caricaturé et tourné en dérision.
Ceux qui nous gouvernent ne veulent pas voir grand ni prendre de la hauteur. Tout est ramené à de la petite politique, à la promotion des plus médiocres. Partout. Le dernier symbole le plus frappant en date étant la nomination vendredi par le Conseil des ministres d’un ancien fonctionnaire du Government Information Service à la présidence du Media Trust, en remplacement de Lindsay Rivière. Le Media Trust est une lubie créée en 1994. Et, 23 ans après, si la presse a indéniablement gagné en quantité et en pluralisme, on peut difficilement soutenir qu’elle a fait un grand bond qualitatif. Ceux qui assurent encore un certain niveau dans ce corps de métier sont les vieux de la vieille, ceux-là qui ont choisi la formation en interne plutôt que de dépendre de l’État pour affiner les compétences de leurs journalistes, rédacteurs et photographes.
Et vous croyez que c’est à ce Media Trust du jour que l’on apprendra à mieux appréhender les enjeux de notre société d’aujourd’hui ? Au contraire, certains contribuent à polluer le débat, comme lorsqu’ils vont demander au proche d’un trafiquant, d’un violeur ou d’un assassin ce qu’il pense et qu’il répond invariablement que la personne incriminée n’a jamais « fait de mal à une mouche », comme l’autre ministre djihadiste qui n’a jamais « touy enn poule. » Que l’on veuille cerner la personnalité d’un justiciable, soit, mais cela ne devrait pas permettre d’enjoliver son profil et de tromper l’opinion.
En fin de compte, tout cela est signe de la grande déliquescence de notre société. Vous auriez cru qu’un jour on en viendrait à tuer ou à maltraiter des bébés ? Dans l’île Maurice d’aujourd’hui, de tels cas se multiplient. L’enfant-roi ? C’est celui à qui on balance un smartphone ou une tablette pour avoir la paix en ignorant à quel point, comme l’ont établi les scientifiques, cela est dangereux pour son développement, dans son expression orale. Et on s’étonne que cela produit des adolescents et des adultes incapables d’avoir un discours intelligible.
Dans notre usine de fabrication de détraqués, parce que l’éducation est défaillante, qu’elle prépare à la carrière, à l’emploi plutôt qu’à la vie, parce que la famille traditionnelle a explosé, parce que le sexe reste tabou, on recense forcément des violeurs et des assassins. Plus on construit des lieux de culte, plus la société se dégrade. C’est une dégénérescence proportionnelle à notre religiosité de façade, plus ostentatoire que réelle.
C’est dire à quel point l’hypocrisie est devenue le principal trait du Mauricien. Les crimes sont atroces. On viole des étrangères, au nom d’un vieux complexe et d’un fantasme refoulé, et on les tue ensuite et il se trouve des agents du MSM du N°8, grands intervenants radiophoniques, pour s’indigner d’abord et déplorer ensuite que les amis de Lara Rijs, la ressortissante sud-africaine sauvagement tuée cette semaine, ne l’aient pas mise au lit avant de prendre congé. Comme si regagner son appartement devant le gardien de service était une anomalie plutôt qu’une protection. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ?
Il y a en même temps tellement de choses qui semblent avoir disparu de nos mœurs : la politesse, le savoir-vivre, le vivre ensemble, le respect, l’écoute, l’empathie. À quand un sursaut ? L’économiste et écrivain suédois Johan Norberg nous assure que non, ce n’était pas mieux avant. On veut bien le croire lorsqu’on le mesure aux avancées que procurent les technologies de l’information, lorsqu’on ouvre une école et un hôpital dans un pays reculé, lorsque des gens peuvent plus facilement se déplacer, lorsque la science contribue à éliminer de vieilles pandémies tenaces mais, à l’aune de la qualité, sommes-nous en mesure de prétendre que nous sommes des hommes et des femmes meilleurs que ceux qui nous ont précédés ?
Quelle place occupent aujourd’hui dans notre cheminement collectif les vertus de l’honnêteté, de la probité, de la tolérance et du respect d’autrui et quelle place occupent ces valeurs dans notre système d’éducation ? Notre système favorise lle nombre croissant de malades, de frustrés, de pauvres sous un semblant de développement qui n’est que matériel. Il faut regarder la vérité en face. Nous sommes arrivés à un point de rupture, ou tout ou presque est à refaire. À remettre à plat. À l’échelle de la démocratie, du développement humain, de la redistribution, il ne faut plus se comparer aux plus mal lotis de la planète, au tiers monde, mais à ceux qui visent en permanence l’excellence à tous les niveaux, comme ces pays du nord de l’Europe qui, eux, nous donnent encore des raisons d’y croire. À condition que nous voulions vraiment nous extirper de nos bas-fonds.