Le prix à payer

D’un côté, une femme, anonyme, à qui une entreprise de nettoyage propose un salaire de Rs 3 200 pour travailler de 7h à 17h, soit près de 50 heures par semaine. Cela dans l’île Maurice d’aujourd’hui.
De l’autre côté, une femme bien identifiée, Vijaya Sumputh, dont les salaires, à la tête du Trust Fund for Specialised Medical Care, s’élèvent à Rs 320 200 par mois, alors que le Pay Research Bureau préconise pour ce poste une rémunération mensuelle de Rs 103 000.  
Le cas de la deuxième a choqué et alimenté les polémiques ces dernières semaines, au point d’entraîner sa démission il y a quelques jours. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de Rs 8 000 environ, on peut comprendre que l’étalage d’un tel pactole suscite des réactions d’autant plus vives que la récipiendaire est soupçonnée de proximités politiques et personnelles au plus haut niveau.
Mais n’est-ce pas, au fond, le salaire de la première citée qui devrait tout autant nous choquer et nous faire réagir? Ne devrions-nous pas aussi bondir devant le fait qu’une femme puisse, dans l’île Maurice d’aujourd’hui, se voir contrainte d’accepter un salaire de Rs 3 200 par mois? Que peut-on faire, comment peut-on vivre, valeur du jour, avec une somme aussi dérisoire?
Le 8 mars dernier, Jane Ragoo, porte-parole de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé, faisait déjà ressortir que plus de 300 femmes travaillant comme «cleaners» dans la cour des établissements primaires et secondaires de l’île perçoivent toujours un salaire de... Rs 1 500 par mois. Cela n’a suscité aucune réaction. 100 000 travailleurs mauriciens, des femmes à 85%, touchent moins de Rs 5 200 par mois. Quand en parle-t-on?
Si la notion de revenu universel a été mise sur le tapis par la campagne du candidat socialiste Benoit Hamon à la présidentielle d’avril 2017 en France, l’idée n’est ni nouvelle, ni isolée. Dans l’édition 2017 de son hors-série  L’Atlas des Utopies, le journal Le Monde publie une passionnante analyse d’Antoine Reverchon intitulé «Le revenu universel, une idée révolutionnaire contre la pauvreté», qui retrace le cheminement de cette idée qui remonterait à aussi loin que le 18ème siècle, avec le traité Justice agraire du philosophe américain Thomas Paine. Qui proposait que chaque personne reçoive une dotation en terre à sa majorité, et une rente foncière dans sa vieillesse. Ce qui représentait une façon de corriger une injustice historique, liée au fait que certains se sont approprié les terres, alors qu’il s’agit là d’un bien commun, et que l’accès à ces produits devrait être un droit naturel. Ce qui pourrait faire écho chez nous ici, à Maurice, où la colonisation a aussi été l’occasion d’une appropriation des terres qui façonne toujours, aujourd’hui, le paysage de la richesse, et de la pauvreté, dans notre île...
La question  d’un revenu universel est en ce moment présente à travers toute l’Europe. Ainsi, en juin 2016, la Suisse, a mis au vote la proposition de création d’un «revenu de base universel et inconditionnel» à être versé à chaque citoyen de ce pays, en activité ou pas. Les électeurs se sont prononcés contre. L’idée est toujours discutée en Finlande, et prônée en Italie par le mouvement 5 Stelle. Au-delà, elle est aussi débattue au Québec.
Quoi qu’il en soit, cette idée de revenu universel s’inscrit en total porte à faux au dogme moral et économique prédominant depuis des siècles, qui veut que seul le travail, ou un prélèvement sur le travail, peut fournir un revenu. D’où la forte opposition qui lui est manifestée.
Il ne s’agit pas pour autant que d’une lubie «d’utopistes». En 1986, Yoland Bresson et le philosophe néerlandais Philippe Van Parijs avaient déjà créé le Basic Income European Network, devenu le Basic Income Earth Network, principal réseau mondial de chercheurs sur le sujet. Dont les travaux proposent des pistes parfaitement balisées et étayées en faveur de cette option. L’article du Monde met aussi en avant la publication le 9 septembre dernier par le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB) de deux passionnants ouvrages: le premier, Revenu de base: un outil pour construire le 21ème siècle, pose les différents arguments justifiant sa mise en place. Le deuxième, Revenu de base, comment le financer, évalue financièrement toutes les avenues. Un travail de mise à plat qui fait du revenu de base une proposition concrète.
Chez nous, des voix syndicales se sont élevées ces derniers temps, pour l’instauration d’un revenu de base. Sans grand écho. N’ayons pas peur des mots: cela n’est pas étonnant dans un pays dont la réussite économique est aussi, très largement, basée sur une forme d’exploitation. Mais que l’on parle de salaire de base, ou d’un revenu de citoyenneté tel que défendu par le Prix Nobel d’Economie James Meade, ou d’un revenu d’existence, il faudra bien un jour, rapidement, ouvrir les yeux sur la nécessité d’un développement plus juste. Parce que rémunérer ses travailleurs à Rs 3 200 par mois peut aussi, pour un pays, déboucher sur un lourd prix à payer lorsque l’on découvre, pour certains, des salaires multipliés par 100...