Quand parler = tuer

Il y a deux choses fondamentales dans ce qui s’est passé cette semaine autour du cas Soodhun.
Il y a d’abord la gravité de l’acte perpétré. Car il s’agit bien d’un acte. Le gouvernement aura beau ironiser que M. Soodhun ne ferait pas plus de mal à une mouche qu’à une poule, et que l’on est en train d’exagérer ses propos «imagés», un fait demeure: nous avons là un ministre des Terres et du Logement, vice-Premier ministre, qui s’est offert la licence, lors d’un rassemblement organisé dans le cadre de la fête religieuse d’Eid ul Fitr, de déclarer que si son garde du corps lui avait donné son revolver, il aurait tué le leader de l’opposition, Xavier Duval. Accomplissant ainsi le djihâd. Tant celui-ci l’aurait «blessé» par ses propos sur ses relations avec l’Arabie Saoudite.
On aura beau tenter de minimiser ces propos, voire relever l’ironie qu’ils s’expriment à l’égard du leader d’un parti, le PMSD, qui a longtemps été celui qui, avec ses tapeurs, a entretenu une culture de violence dans notre vie politique. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons pas là affaire à une bagarre après-boire anba laboutik. Nous avons là le n°4 d’un gouvernement qui tient, à l’égard du tenant d’un poste constitutionnel, des propos dont la teneur est clairement sanctionnée sous plusieurs de nos lois.
Ce n’est pas un badinage.
Partout, l’histoire nous montre que l’endoctrinement se fait bien à travers des paroles, un vocabulaire précis, qui agit sur le psychisme et les émotions. L’exemple le plus flagrant demeure celui du Rwanda. Où la Radio des mille collines a été reconnue coupable par le Tribunal Pénal International d’avoir, à travers la diffusion de propos haineux, alimenté l’hostilité ayant entraîné la terrible extermination des Tutsis par les Hutus entre avril et juillet 1994, faisant plus de 800 000 morts.
Parler a une valeur.
Parler est un acte.
Et le moins que l’on est en droit d’attendre de députés, de ministres, de personnes occupant des responsabilités nationales, c’est qu’ils soient conscients de cela.
Depuis mardi dernier, l’on ne cesse de pointer du doigt «la faiblesse» du Premier ministre Pravind Jugnauth, d’autant plus remarquable que l’actuel gouvernement a sans doute été élu, aussi, sur la base du no-nonsense de son père Anerood Jugnauth (qui aurait sans doute à répondre d’une part de la brutalité instituée dans notre vocabulaire politique public). Il est temps de se demander, parallèlement, de quel pouvoir dispose M. Soodhun. Car après la gravité de ses propos, c’est bien l’absence de réaction, de sanction à son égard qui interpelle. Malgré des plaintes officiellement déposées auprès de la police, M. Soodhun, nullement inquiété, a pris l’avion hier pour aller se «faire soigner à l’étranger».
Depuis deux ans, M. Soodhun n’a cessé d’accumuler les outrances, entretenant des relations extravagantes avec des princes saoudiens, se proclamant ministre du culte musulman à Maurice, obligeant la diplomatie mauricienne à faire du emergency damage control sur la scène internationale après qu’il s’est arrogé la prérogative de déclarer que le gouvernement mauricien avait supposément rompu ses relations avec le Qatar, dans le droit fil de ce que veulent ses amis saoudiens.
Comment peut-on permettre à un homme autant d’actes qui engagent, fourvoient, et mettent en danger le pays dans son ensemble? Incompréhensible? Non, tout simplement résultante de la communalisation de notre système politique, qui fait de ce personnage non un élu comme un autre mais le supposé représentant d’une communauté. Que vaut donc la représentativité communale supposée «sécuriser toutes les composantes de notre société» si elle met en danger le pays dans son ensemble?
Dans son édition du 14 juillet dernier, le New York Times publie une passionnante tribune de Lisa Feldman Barrett, professeur de psychologie, intitulée “When is speech violence?” Si quelqu’un menace de vous battre une semaine, puis arrive la semaine suivante et vous casse le nez, il semble évident de penser que seuls les coups auront causé des dommages physiques, alors que les mots sont incapables de cela. Faux, dit la psychologue. Les mots, même sans contact physique, peuvent rendre physiquement malade, altérer le cerveau, tuer des neurones, avoir un effet puissant sur notre système nerveux, et raccourcir la vie. Non, ce ne sont pas des élucubrations, l’explication est scientifique.
Notre système immunitaire inclut de petites protéines, les cytokines, qui peuvent provoquer une maladie physique si nous sommes exposés à un stress chronique. Notre corps contient aussi des télomères, petits paquets de matériau génétique logés au bout de nos chromosomes. A chaque fois que nos cellules se divisent, ces  télomères raccourcissent, et quand ils deviennent trop courts, nous mourons. Si c’est là un processus normal du vieillissement, le stress chronique a aussi cet effet.
Des mots, un discours, peuvent donc provoquer un stress qui nous cause des dommages physiques. Les propos violents de M. Soodhun sont une violence morale mais aussi physique faite à chacun de nous. Et participent au climat de violence entretenu dans ce pays à divers niveaux: violence économique, violence sociale, violence de l’injustice de l’impunité accordée à certains au détriment de l’ensemble.
Cela a un prix. Nous le payons déjà, à travers une violence quotidienne qui ne cesse de croître. Jusqu’où?