Rien n’est joué !

Rarement présidentielle française n’aura suscité autant d’inquiétudes que la cuvée 2017, gagnant notamment Bruxelles, et ce du fait principalement de la qualification de Marine Le Pen pour le duel final. Il faut dire que cette joute inédite entre le Front National et le mouvement En Marche!, tout autant d’ailleurs que le score sans précédent de Jean-Luc Mélenchon au premier tour, aura surtout révélé un profond dégoût de l’électeur français pour les partis traditionnels. Le ras-le-bol d’une vision étriquée de la politique « commise » depuis tant d’années par les dirigeants des deux principaux bords autant que d’un appareil d’État usé, rouillé, et dont trop de protagonistes auront été empêtrés dans maints scandales. Aussi, la peur de voir Marine Le Pen remporter le scrutin de dimanche se fait-elle de plus en plus grandissante, si ce n’est bien sûr chez ses partisans ou ceux qui n’auront su lire les lignes, trop souvent illisibles il est vrai, inscrites en petit sous le « contrat FN ».
Certains rappelleront qu’il ne s’agit pas là d’une première, que le FN se sera déjà, par le biais de Jean-Mari(n)e Le Pen, hissé au second tour d’une présidentielle (en 2002), et que ce même Jean-Marie avait alors essuyé une cuisante défaite. Et c’est vrai. Sauf que, 15 ans plus tard, l’arrivée de sa fille au second tour du scrutin n’a cette fois absolument rien d’une surprise. De même, Marine Le Pen aura entre-temps réussi à gagner l’adhésion d’électeurs qui, il y a quelques années à peine, n’auraient jamais imaginé voter FN, preuve qu’ils auront été conquis depuis par la dialectique de la dirigeante de l’extrême droite, plus « conciliante » d’apparence que son père et, surtout, beaucoup moins incendiaire que ce dernier dans ses propos. Et c’est bien là la grande différence avec ce vote-rejet du premier tour : en calculant ses interventions avec une précision quasi-suisse, Marine Le Pen peut espérer remporter la présidentielle.
De son côté, Emmanuel Macron est loin de faire l’unanimité, quand bien même une bonne partie de ses adversaires d’hier et autres personnalités publiques auront joué de leur influence en appelant à voter pour lui. Macron, c’est un fait, n’est pas un rassembleur. Il le sait et l’a d’ailleurs reconnu pendant la campagne : un grand nombre de Français glisseront son nom dans l’urne par dépit plus que par conviction, juste pour barrer la route au FN. Pour autant, l’homme semble le plus à même de présider la destinée de la France, en atteste le débat télévisé de mercredi soir, où l’ancien ministre aura fait montre de qualités présidentielles, que ce soit en termes d’intelligence d’esprit, de facilité d’élocution ou de maîtrise de ses dossiers. Mais que les sondages le donnent toujours vainqueur ne l’empêche pas de pouvoir encore perdre ce 7 mai. La position de Macron ne sera d’ailleurs pas beaucoup plus favorable si ce dernier venait à remporter le scrutin dimanche avec un écart trop peu significatif, et dont les conséquences seraient alors inévitablement mesurables aux législatives. En résumé, il n’y aura de réelle victoire pour Macron que si elle est large.
Cette victoire sans appel, que l’on aimerait se risquer à pronostiquer, le centriste devra cependant aller la chercher en force. Être favori sur le papier, on ne le sait que trop bien, joue quelquefois de mauvais tours, le principal danger demeurant l’abstention. N’oublions pas d’ailleurs que les deux candidats du second tour n’auront été séparés que par un million de voix à peine au premier. Macron aura donc eu à charge de convaincre les indécis, mais aussi les laissés-pour-compte, les déçus du système, les oubliés dont le pouvoir d’achat ne cesse de s’effriter. Or, le problème, justement, c’est que Macron n’a pas de véritable culture sociale, quand bien même aura-t-il participé à l’actuel gouvernement socialiste. D’où le fait qu’il ait tenté d’user de toute sa force de persuasion, sachant que, positionné au centre justement, il lui fallait à la fois rassurer les patrons et les travailleurs, les nantis comme les sans-emploi.
Le plus navrant, c’est qu’un tel déploiement d’énergie n’aurait pas été nécessaire si Mélenchon avait clairement appelé ses partisans – représentant un 5e de l’électorat au premier tour – à voter pour le candidat d’En Marche!. Certes, l’attitude du leader de La France Insoumise peut être perçue dans le fond comme naturelle car, si ce n’est un probable calcul électoraliste dans le sillage des prochaines législatives, elle reste en adéquation avec son idéologie primaire en laissant le libre arbitre à ceux qui auront perdu leur candidat au premier tour. Pour autant, on se rappellera que ce même Mélenchon avait, en 2002, appelé à voter Chirac afin de barrer la route à Le Pen père. En adoptant cette fois l’attitude contraire, le tribun de la gauche radicale risque de laisser un arrière-goût amer, effaçant son extraordinaire résultat du premier tour et la tout aussi remarquable campagne qu’il aura menée. Car en l’absence de consignes claires, nombre de ses suiveurs opteront demain pour l’abstention ou le vote blanc, ce qui profitera mécaniquement à Marine Le Pen.
Dans cette conjoncture politique inédite, et face au choix imposé par les électeurs du 23 avril dernier, l'alternative la plus souhaitable reste donc évidemment une victoire – que l'on souhaite écrasante – de Macron, au risque sinon de plonger la France et ses partenaires dans l'inconnu. Mais sur ce point, rien n’est hélas encore gagné. Demandez à Hillary, elle en sait quelque chose !