The shit has hit the fan...

Le poids des mots, le choc des images, disait le slogan utilisé par le magazine Paris Match. Mis à part les journalistes assignés à la couverture des travaux parlementaires, la population mauricienne dans son ensemble n’avait pas moyen d’être en contact avec le déroulement des travaux de notre «auguste» Assemblée nationale. Jusqu’à l’avènement de la Parliament TV. Et l’on peut dire qu’il a été rude, le choc de la retransmission en direct de cette foire d’empoigne.
On peut considérer qu’il faut parfois appeler un rat un rat, et qu’il n’y a pas toujours de place pour des circonvolutions langagières. Des formulations compliquées quoi. Soit. Mais il y a une marge entre être direct et le déchaînement d’agressivité, de vulgarité, de pauvreté intellectuelle et de grand n’importe quoi qu’a étalé au grand jour cette retransmission télévisée. Il y a là une violence et une sensation de délitement qui en disent long, au fond, sur ce que nous vivons actuellement à l’échelle du pays tout entier.
Les langues savent, au besoin, être très imagées lorsqu’elles doivent exprimer certaines choses avec force. La langue créole pourrait ici être très crue pour décrire en deux mots notre présente situation politique. Avec élégance, l’Anglais dirait que «the shit has hit the fan»... Et le sous-entendu n’en serait pas moins puissant. Oui, les langues se rejoignent lorsqu’il s’agit de dire que c’est la merde...
Du ministre des Affaires étrangères Vishnu Lutchmeenaraidoo au gouverneur de la Banque de Maurice, Ramesh Basant Roi, il est sidérant, sur internet ces jours-ci, de voir des hommes de pouvoir et de responsabilités perdre leur sang-froid, vitupérer, et s’emporter avec violence, sans arriver à se contrôler, face aux questions de la presse. Ce n’est pas la meilleure façon de convaincre qu’on a raison, ou rien à cacher.
De tous côtés, manifestement, ce pouvoir est en train d’être rattrapé par des «affaires» pas très claires, pas très honorables, pas très saines. En réaction, il y a, d’un côté, la parole violente et abusive. De l’autre, le silence, comme celui de la Présidence, qui gagnerait pourtant à ne pas laisser trop longtemps s’insinuer des allégations de favoritisme à l’égard d’un homme d’affaires décrit comme un escroc international.
Il nous reste encore, manifestement, à apprendre la parole, la parole posée, sensée, réfléchie, la parole responsable que l’on est en droit d’attendre de ceux qui prétendent nous gouverner. Cela ne veut pas dire la parole enrobée ou ampoulée. En France mardi dernier, lors de l’inédit (et unique) débat entre les 11 candidats à l’élection présidentielle du 23 avril prochain, le candidat ouvrier et syndicaliste Philippe Poutou a littéralement crevé l’écran. Parce qu’il s’est prévalu d’une langue simple, directe et percutante pour mettre au pied du mur les candidats Marine Le Pen et François Fillon, du coup incapables de lui donner la répartie.
Il y a une parole efficace. Une parole qui fait sens.
Ce n’est pas du tout celle que semblent posséder nos parlementaires.
Le monde où nous vivons est de plus en plus complexe. En témoigne notamment la présente situation en Syrie. Depuis que Bachar Al Assad a tiré sur des manifestants pacifiques lors du printemps arabe en mars 2011, la rébellion face à son pouvoir s’est accentuée au point de tourner en guerre civile. Au fil des années, les rebelles ont recueilli le soutien des djihadistes d’Al Qaida venus de la région, et l’appui des États du Golfe transitant à travers la Turquie et la Jordanie. De leur côté, les Kurdes ont pris les armes contre Assad. Qui est, lui, soutenu par l’Iran. Les États-Unis ont à leur tour fait leur entrée dans le conflit en 2013 en soutenant les rebelles. Et 2014 a vu naître de tout cela la mouvance État Islamique, qui s’oppose aux rebelles et aux kurdes. Un vrai imbroglio aux multiples ramifications et répercussions sur le monde entier. Qui renvoie aussi à la façon dont on en parle (n’oublions pas la rhétorique abusive utilisée par Bush pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003). Et qui sait si ce n’est pas aux prémisses d’une troisième guerre mondiale que nous assistons actuellement, avec les récents bombardements américains sur la Syrie, qui suscitent la colère de la Russie de Poutine...
Face à tout cela, face à notre propre situation complexe dans un monde complexe, quoi? Nos parlementaires qui se vautrent dans une affligeante et déprimante pauvreté de langage et de comportement.
«La langue est un bâton», dit un proverbe guadeloupéen. Cela peut être un bâton qui sert à battre, à assommer. Cela peut aussi être un bâton de pèlerin, qui sert à mener. Martin Luther King a galvanisé le monde entier à travers sa parole. Gandhi et Mandela aussi.
Au vu de ce qu’ils donnent à entendre, notre tour est peut-être venu de signifier à nos élus que si leurs seules compétences pour siéger à l’Assemblée nationale est leur appartenance ethnique, ils devraient plutôt tom deor, al mars-marse... Get lost, quoi.