Shooting the stars

Une fois est coutume: une occasion de débat vient à nouveau d’être shootée, en raison, semble-t-il, de notre propension bien insulaire à se focaliser sur le messager plutôt que sur le message.
Ici, il s’agit d’une messagère, l’écrivaine Nathacha Appanah. En séjour à Maurice après avoir été en lice pour tous les grands prix de la dernière rentrée littéraire française, dont le Goncourt, pour son roman Tropique de la violence, elle a consacré sa chronique hebdomadaire dans le journal français La Croix à sa rencontre avec des étudiantes mauriciennes au Queen Elizabeth College. Rencontre qu’on peut qualifier de «ratée», qui la mène en tout cas à s’interroger sur notre système scolaire qui pratique le culte de la performance et l’obsession des résultats aux examens au détriment de bien des choses, et notamment du goût de lire.
Que dit, là, Nathacha Appanah de nouveau? Rien. Depuis des années, nos divers journaux affichent des kilomètres d’articles de contributeurs divers qui fustigent la perpétuation d’un système sur-élitiste, qui mise sur la mémorisation et la reproduction plus que sur le développement de la pensée autonome et du sens critique. Un système qui, sous des dehors faussement inclusifs (gratuité), rejette sur le bas côté la horde de ceux jugés moins performants.
L’éducation a toujours été chez nous un enjeu important, perçue comme un agent capital de mobilité sociale. Lors de sa visite à Maurice en 1901, c’est sur la nécessité d’éduquer ses enfants que le Mahatma Gandhi met l’emphase. Et il est significatif de noter à quel point le champ de l’éducation tertiaire s’est développé sur notre territoire ces dernières années, avec une offre de plus en plus large, mais pas toujours honnête et fiable.
La question ici n’est pas de savoir si un pays a besoin de ce que l’on appelle communément une élite intellectuelle. La question est de savoir à quel prix cette élite est instituée et maintenue. La question est de savoir quelle contribution cette élite apporte ensuite au pays en termes de développement intellectuel. Il y a un certain nombre de personnes issues de ce système qui se révèlent être des citoyens de qualité, solidaires et impliqués dans la vie de la cité. Mais il est difficile de nier qu’il y a eu, au cours de ces dernières années, un glissement vers un individualisme beaucoup plus marqué.
Nous n’échappons sans doute pas, en cela, à une tendance mondiale. Il fut un temps où donner du sens à sa vie passait par l’implication dans une œuvre, un projet social, politique. Quelque chose de collectif. Aujourd’hui, la désillusion politique et l’exploitation économique nous ont tellement lessivés que la nouvelle valeur s’est déplacée vers une nécessité de «se retrouver» en se plaçant à l’écoute de soi-même. Une forme de nombrilisme, voire d’égoïsme, qui ne dit pas toujours son nom.
Mais cela a ses limites dans un pays comme le nôtre. Petit.
Et nous risquons de ne pas tarder à le voir.
Sous les dehors d’un «développement» flatteur, il y a, à Maurice, une violence qui est en train de couver. Nourrie par des fondements de plus en plus inégalitaires. Tant en termes ethniques qu’économiques. Et un certain nombre de signes indiquent que cette violence larvée pourrait ne pas tarder à exploser si nous n’y remédions pas.
Loin d’être déconnectés de la réalité comme le veut une certaine image, les artistes d’un pays sont souvent attentifs et réceptifs à ces signaux, parce qu’hyper sensibles à ce qui se passe en eux et autour d’eux. J.M.G. Le Clezio disait que les événements violents de février 1999 étaient préfigurés dans la violence des envois au Prix Jean Fanchette de cette année-là. Comme on peut le voir à travers rencontres publiques, articles de presse et études universitaires, le  lectorat «étranger», que ce soit aux États-Unis, en France ou en Inde, s’interroge de plus en plus sur ce qu’il perçoit comme la «noirceur» de la littérature mauricienne, et ce qu’ils reçoivent comme un contraste face à notre image de carte postale. «Au final, l’écriture c’est cela: dire ce qui ne se dit pas et qui se passe quand même devant nous», dit l’écrivain marocain Abdellah Taïa, dont le septième roman, Celui qui est digne d’être aimé, vient d’être publié au Seuil en France.
Dans notre société de la représentation, liée autant à notre passé colonial qu’à notre présent touristique, nous sommes très attachés à l’image de bon élève que nous projetons. Mais nous gagnerions sans doute à écouter ce qu’ont à nous dire ces «messagers», même si cela nous agace, même si cela nous bouscule. Car bientôt, il pourrait ne plus suffire de participer à quelques bonnes œuvres pour se donner bonne conscience. Tant c’est de changements structurels que nous avons besoin.
Et notre système éducatif est une part importante de cela.
Nous devrions être capables de nous demander s’il est judicieux, pour un petit pays comme le nôtre, que l’Etat finance un système éducatif aussi inégalitaire et aussi excluant. Alors que d’autres avenues sont possibles, comme le montre par exemple la Finlande, où l’Etat finance le développement d’une société plus juste, équilibrée et solidaire à travers notamment un système éducatif qui fait le choix d’être inclusif plutôt qu’exclusif.
Il ne s’agit pas de flinguer nos star schools et l’élite qu’elles produisent.
Il s’agit de s’interroger sur un système qui pourrait concourir à descendre en flammes notre avenir même...