Si près du but

Jamais depuis que la question de réforme électorale est revenue sur le tapis n’a-t-on été si près du but de trouver une formule susceptible de donner un nouveau souffle à notre démocratie parlementaire.
Évoqué avec insistance depuis ces dernières années, le projet de réforme a – il faut le reconnaître – progressé en dents de scie et a été marqué par des moments d’optimisme et des moments de désespoir. Les travaux de la commission présidée par Albie Sachs, l’introduction du système proportionnel pour les élections régionales à Rodrigues et les selects committees sur les recommandations du rapport Sachs peuvent être définis comme les moments forts des débats sur la réforme électorale. Et puis, il y a eu l’anti-climax. Les promesses électorales, les déclarations parlementaires étaient par la suite restées lettres mortes. La population avait fini par se faire l’idée que la question de réforme électorale était un thème porteur pour les partis de l’opposition, qui s’empressaient de le reléguer aux oubliettes une fois arrivés au pouvoir.
Depuis les dernières élections, il y a eu quelques étincelles d’espoir provoquées par des rencontres entre le Premier ministre Navin Ramgoolam et le leader de l’opposition Paul Bérenger en fonction de leurs humeurs et l’état de leurs relations politiques. Dans l’opinion publique, s’était développée la perception que ces discussions n’étaient que la façade pour des négociations en vue de la conclusion éventuelle d’alliances politiques. Cette perception avait perduré durant l’année dernière et on avait fini par croire que tout espoir de voir l’introduction d’une réforme devait être jeté aux oubliettes lorsque Paul Bérenger avait annulé une rencontre prévue avec Navin Ramgoolam, malgré les efforts de Jayen Cuttaree, considérant que cela ne valait pas la peine de continuer.
En fin de compte si le comité Carcassonne n’a pas brillé par ses recommandations, il aura réussi à relancer sérieusement les débats et les négociations autour de la réforme. En vérité, Carcassonne a marqué la fin d’un cycle et a permis de mettre, une fois pour toutes, en avant les possibilités d’introduction d’une proportionnelle intégrale.
Tout le monde à Maurice connaît les mérites et le travers du Système FPTP et du système anachronique de best-Losers. Cependant on n’avait pas eu l’occasion d’étudier et de débattre l’autre extrême qu’est la proportionnelle intégrale. C’est fait. Depuis, les choses ont connu une accélération sans précédent au point où les deux principaux partis en présence Navin Ramgoolam et Paul Bérenger – les deux principales personnalités de notre parlement démocratiquement constitué – reconnaissent qu’ils sont d’accord à plus de 95 %. Ils ont accepté de se rencontrer, se consacrent comme jamais auparavant à ce dossier et entretiennent un contact quasi-quotidien par l’intermédiaire de facilitateur ou au téléphone. Jamais l’un et l’autre ne se sont sentis aussi bousculés par la marche de l’histoire. Navin Ramgoolam ne s’est pas beaucoup exprimé sur la question à part son discours à la nation le 1er janvier durant lequel il a affirmé son aversion de tout système où les candidats aux élections générales doivent obligatoirement décliner leur appartenance ethnique. Dans sa déclaration au Mauricien au début de la semaine, il a été cette fois encore plus loin en affirmant que le système de best losers est incompatible avec les proportionnelles. En gros, il se déclare ouvertement contre le système de best losers tel qu’il est pratiqué aujourd’hui conformément à la constitution.
Paul Bérenger veut pour sa part jouer la carte de la prudence en préconisant un maintien temporaire du système de best losers. Il affirme toutefois haut et fort qu’il ne souhaite pas le naufrage du projet de la réforme sur la question de best losers, tout en se disant ouvert à toutes les propositions. Ce débat est significatif de l’esprit humain et de l’attitude généralement conservatrice des Mauriciens. On a toujours tendance à résister aux changements et aux idées nouvelles. Mais une fois le changement intervenu, chacun trouve le moyen de l’utiliser à son compte. Cela a été récemment le cas pour le kreol et son introduction à l’école. Cause défendue par le MMM depuis sa création. Aujourd’hui son introduction, même sur une base optionnelle à l’école, est généralement acceptée par tous les composantes du pays.
Alors que les deux leaders s’apprêtent à se rencontrer à nouveau mardi en compagnie de leurs principaux collaborateurs à savoir Rashid Beebeejaun et Alan Ganoo, la population s’attend à ce qu’ils arrivent avec un projet global grandiose susceptible de faire la fierté de l’île Maurice post-indépendante et auquel toutes les composantes de la population pourront se sentir à l’aise et y adhérer sans difficulté. Sans avoir l’impression qu’il y a eu un colmatage du système redondant de best loser. L’histoire retiendra alors que deux grands leaders auront porté la balle de la réforme électorale et éventuellement la réforme constitutionnelle près du but et qu’ils laisseront la population mettre la balle au fond des filets. L’attente est grande. Nous sommes si près du but…


Commentaires

And yet we are so far!