Soupçons et perceptions

Une fonction politique, à n’importe quel niveau que ce soit, et, encore plus quand elle est constitutionnellement la plus haute d’un pays, à l’instar de la présidence de la République, exige de celui ou celle qui l’occupe une exemplarité totale. Deux des exigences de rigueur devraient être que la personne concernée ne fasse absolument rien qui puisse lui attirer le moindre soupçon ou même une quelconque perception de comportement controversé. Ce que dans sa pudeur de gazelle (expression que nous empruntons à Jean-Luc Mélenchon) l’Anglais qualifierait improper conduct.
Peut-on être certain que dans la situation dans laquelle elle s’est fourvoyée, son excellence la présidente de la République de Maurice, Mme Ameenah Gurib-Fakim, se soit conformée à ces critères absolus ?
Elle a mis du temps, beaucoup trop de temps même — soit plus d’un mois que dure la saga Alvaro Sobrinho — pour, enfin, daigner venir s’expliquer sur le rôle qu’elle y a joué. Ce, malgré les requêtes polies répétées que lui avaient adressées dans ce sens le leader de l’opposition officielle, toutes les oppositions parlementaires et extra-parlementaires réunies et la société civile. Mais, pour aggraver son cas, à mesure que Mme Gurib-Fakim tente de se dédouaner sur le tard, elle s’enferre ! Dieu, mais qu’elle se défend mal !
Un premier constat s’impose. Les affaires foireuses de l’Angolais Sobrinho partent de la falsification alléguée de documents soumis au Board of Investment (BOI) pour l’obtention de permis d’opération de société et de banque au trafic d’influence à un échelon élevé de l’Etat pour faire avancer ses dossiers en passant par l’usage abusif du VIP lounge de l’aéroport par l’homme d’affaires, ses employés et des membres de sa famille. Elles ont été révélées dans les journaux. Est-ce normal, dès lors, que dans un pays où la presse est respectée depuis plus d’un siècle et demi, la présidente choisisse d’ignorer complètement les journalistes pour ne s’expliquer uniquement par une déclaration liminaire, presque larmoyante, à la radio et à la télévision de l’Etat, là où ne ne pose jamais les questions qui fâchent ? Dans une île Maurice qui, de nos jours, dispose également de radios privées où «sévissent» des fois de bons journalistes d’investigation ?
Sans doute, il est permis de croire que pour agir ainsi madame la présidente a pris conseil de dirigeants qui l’ont parrainée au Château du Réduit après la victoire électorale de l’alliance Lepep, soit ceux-là mêmes qui, après avoir discuté avec Sobrino « en le regardant dans les yeux » n’ont pas « vu » chez lui quelque trait de triangeur. Comme si, puisqu’il existe le délit de faciès pour juger de façon hasardeuse la moralité de quelqu’un, à l’inverse, la sincérité et la bonne foi de ce quelqu’un pourraient être également évaluées l’espace d’une rencontre dans un bureau ministériel feutré. N’est-ce pas une coïncidence qu’Alvaro Sobrinho lui aussi n’a pas voulu confronter la vraie presse fouineuse et avait pick and choose les médias à qui il voulait faire l’honneur de ses mises au point lors d’une conférence de presse ? Que veulent cacher la présidente et son protégé de mécène ?
Ensuite, on ne peut comprendre pourquoi, après avoir tant insisté sur la bienfaisance de Planet Earth Institute, Mme Gurib-Fakim a décidé dorénavant de s’y retirer ? Comme si elle fuyait la peste !
En fait, il doit y avoir dans la connexion Alvaro Sobrinho-présidente de la République plus que the eyes can see. Et, personne ne pourra empêcher la population de persister à croire que tel est le cas aussi longtemps qu’une enquête crédible ouverte au public n’aura pas été instituée dans toute cette affaire. Et, il faut insister sur une enquête publique crédible pour bien faire le distinguo avec ces investigations ou fact-findings mascarades à huis clos qui n’ont fait jusqu’ici que laver plus blanc que blanc bien de sales entreprises complètement en contradiction avec les grands prêches sur la bonne gouvernance.
S’il fallait prendre exemple, malgré toutes les réserves que l’auteur de ces lignes peut avoir sur la façon dont se comportent les Américains dans le monde, il n’en reste pas moins que leur système de vérification en séances publiques des compétences et des moeurs de responsables de leurs institutions les plus vitales par des comités du Congrès est un modèle formidable. Un tel système à Maurice n’aurait jamais permis que de petits mandarins et potentats puissent décider d’imposer au pays des responsables d’institutions selon leur humeur et leurs petites combines politiciennes.
De deux choses l’une : soit toute scientifique de grande renommée qu’elle est et que personne ne conteste, Mme la Présidente s’est laissée naïvement entraîner par Alvaro Sobrinho dans une entreprise financière pas nette dont Planet Earth Institute devait être le Cheval de Troie, soit elle avait des bénéfices à en tirer personnellement… Dans une première réaction qu’elle avait eue après que Paul Bérenger a dévoilé que sa présence au sein de la direction de Planet Earth Institute était illégale, Mme Gurib-Fakim avait répliqué qu’elle ne touchait pas de rémunération pour ça. Là question n’était pas là. Elle n’était simplement pas à sa place. Selon la loi anti-corruption appliquée dans le pays, être logé gratos dans un hôtel peut coûter sa place à un officier public. En état de situation, la présidente aura tant de difficultés à dissiper soupçons et perceptions que son activisme au sein de l’institut ne lui aura rien rapporté en termes de voyages et de traitements à l’étranger qu’il vaudrait mieux qu’elle démissionne de son poste.