Le style Choomka

Deux Premiers ministres en 25 mois, deux ministres des Finances en 18 mois, trois ministres des TIC en deux ans et on peut continuer comme cela, le jeu de la chaise musicale n’étant probablement pas près de se terminer. Mais trois directeurs à la MBC en 28 mois, il faut quand même le faire. C’est un exploit inégalé dans l’histoire des organismes parasités par la politique. Même Air Mauritius et la CNT, avec leur succession de directeurs, employés à tour de bras, puis remplacés avant d’être priés de partir, apparaissent comme anecdotiques.
Au commencement, il y avait Pritam Prumessur. Avec l’activisme débordant de Roshi Bhadain, du temps où l’on nous promettait la BBC à la mauricienne, le pauvre directeur dut plier bagage parce que le contrôle lui avait complètement échappé au profit du ministre remplaçant, Pravind Jugnauth, à la tête de la MBC et sa clique menée par Joy Neeraye. Conscient des critiques que cette MBC-là suscitait, Roshi Bhadain, essayant de tourner la page de la médiocrité institutionnalisée, réussit, après discussions avec SAJ, dont on disait qu’il était très partant, à convaincre Jean-Claude de l’Estrac, en fin de mission au secrétariat général de la Commission de l’océan Indien, à diriger la MBC. Pravind Jugnauth, dont on connaît la vision très conservatrice, pour ne pas dire primaire, du service public et dont on voit aussi quel usage il en fait au quotidien, a opposé son veto et point de de l’Estrac à la direction de la MBC.
Après des mois de tractations, le service audiovisuel public, passé sous la tutelle du bureau du Premier ministre, une nouvelle équipe fut installée avec Mekraj Baldowa comme président, en remplacement de Jugdish Dev Phokeer, un nouveau conseil d’administration au sein duquel on retrouve, entre autres, Shaffick Osman et un ancien de la maison, un technicien, Amoordalingum Pather à la direction. Loin de s’améliorer, la MBC s’est enfoncée dans une propagande qui n’a rien à envier au régime de l’information, ou du moins de la désinformation de Dan Callikan.
Il faut croire que même là, les attentes du gouvernement n’ont pas été entièrement satisfaites puisque, ce vendredi, Om Kumar Dabidin, un fonctionnaire que l’on dit proche du clan Jugnauth et qui officiait à la Santé avec Maya Hanoomanjee lorsqu’a éclaté l’affaire Medpoint, a été promu président et comme il y avait, en conséquence, une place de libre, qui de mieux que le communicant en chef de Pravind Jugnauth, Rudy Veeramundur, pour atterrir au conseil d’administration et que le directeur a, lui, été débarqué pour être remplacé par l’ex-président du board Mekraj Baldowa.
Pourquoi recourir à un appel de candidatures losrqu’une simple valse à deux temps peut faire l’affaire. Cette permutation est dans la plus pure tradition, non pas du Gangnam Style, mais du Yooshreen Choomka Style, du nom de la présidente de l’IBA qui, un jour, a décidé que c’était plus intéressant, voire bien plus lucratif, d’être directrice, plutôt que de rester présidente. Le nouveau directeur de la MBC, qui aime s’exprimer, nous a certes gratifiés de quelques clichés dépassés et de pas mal de lieux communs insipides, mais il n’a pas fait la moindre allusion à la professionnalisation du 19h30. Il ne faut évidemment pas rêver. On le sait.
Mais il n’y a pas que la MBC et son nouveau directeur tous les neuf mois qui sont devenus le symbole même de ce que représente ce gouvernement. Il s’insère dans une perspective de gestion partisane et, surtout, opaque. Il y avait le père qui « p… », on a maintenant le fils, adepte comblé, apparemment, du « l… » intégral. La vulgarité et la grossièreté en héritage et ces gens-là osent, sans pudeur ni amour-propre, comme dirait l’autre, traiter les autres de « voyous » même si certains, à l’instar de Roshi Bhadain, leur donnent des arguments.
A côté de l’anecdotique qui en dit quand même long sur la mentalité des uns et des autres et de l’indigence de leur réflexion, il y a les vraies questions et, plus grave, l’absence de réponses adéquates et claires. C’est d’ailleurs symptomatique que le Premier ministre nommé détienne le triste record des questions parlementaires qui n’ont pas obtenu de réponses. Soit il ne contrôle rien du tout et il n’a donc aucune réponse, soit il est extrêmement économe avec les faits.
Lorsque Pravind Jugnauth est coincé au Parlement et qu’il n’a aucune explication à offrir aux interrogations de ses contradicteurs, soit il sort ses gros mots, soit il les invite à les répéter dehors. Pourquoi ? Parce qu’il suffirait d’adresser une mise en demeure aux dénonciateurs pour que le black-out suive et que l’oubli s’installe. Jusqu’au prochain scandale. Il a cette semaine été interrogé sur les contrats publics dont a bénéficié la notaire Wenda Sawmynaden, l’opposition l’accusant d’avoir tiré profit de son statut d’épouse de ministre. Une lettre d’un organisme public indiquant qu’elle a été chaudement recommandée a été officiellement déposée sur la table de l’Assemblée nationale et le Premier ministre veut nous faire croire que c’est l’acquéreur du privé qui l’a choisie, alors qu’elle n’avait jamais signé le moindre document notarié pour cette compagnie. S’il n’a rien à cacher, pourquoi le Premier ministre ne communique-t-il pas le nombre de contrats alloués à la notaire et les honoraires qu’elle a touchés ?
Non, ce Premier ministre-là a décidé de jouer la carte du secret et tout le monde a compris que cette posture vise à cacher probablement bien des choses au grand public. Avec ce qui a été ajouté, cette semaine, au dossier de la saga Omega Ark, du rôle d’un intermédiaire et les péripéties sans fin de ses négociations fumeuses autour de l’achat de l’hôpital Apollo Bramwell et que, bien qu’en retard pour conclure ce deal-là, il avait aussi eu l’outrecuidance de se proposer pour reprendre la Maubank, on aurait pu s’attendre à des clarifications immédiates. Non, on s’attaque à l’accessoire au lieu d’aller à l’essentiel. Le nom de cette stratégie ? Le brouillard organisé. Attention, on peut s’y perdre et tomber dans le premier précipice.