Le syndrome zimbabwéen

«… Les courses hippiques ont survécu à l’indépendance en parvenant à séduire la majorité des habitants du pays. Elles sont maintenant menacées de disparition, victimes cette fois de la crise financière.
Dans l’aire d’arrivée de l’hippodrome, dernière piste du pays, un entraîneur ne se fait plus d’illusion. « On a vraiment peur pour la survie de notre sport », confie celle qui entraîne des champions pour ces courses. « On veut continuer autant que possible mais on se demande comment on va y arriver. Les courses sont populaires, c’est juste qu’il n’y a plus d’argent », dit-elle.
Année après année, propriétaires et parieurs jettent l’éponge les uns après les autres. Le pays ne compte plus que quatre entraîneurs à plein temps et il n’y a plus que 120 chevaux de course, contre 500 en 2007. Seule la passion indéfectible pour les jeux a retardé la mort annoncée de la filière hippique. Peut-être pas pour longtemps.
Aucune statistique n’est disponible sur leur volume mais, signe évident du déclin de l’activité, les turfistes se font de plus en plus rares autour de l’hippodrome de la capitale. « Aujourd’hui, on m’a donné une entrée gratuite », avoue un spectateur,. « Avant je pariais, mais on ne peut pas parier sans argent… », constate ce chômeur. « Maintenant, je ne viens plus que pour regarder les courses ».
« Ils adorent les courses et les paris, c’est vraiment triste que beaucoup d’entre eux ne puissent plus se distraire comme ça. » Dans les gradins, la foule est pour l’essentiel masculine et profite de la bière bon marché offerte par un parrain de la course du jour. Sans surprise, les parieurs souffrent du manque de liquidités qui affecte l’ensemble de l’économie et de la population depuis des années. Pour tenter d’y remédier, les organisateurs de paris ont bien installé dans leurs guichets des machines permettant d’utiliser les cartes bancaires, mais sans grand succès.
Sur le champ de courses, la crise se voit aussi au triste état de la piste en herbe grasse qui faisait jadis sa réputation, aujourd’hui plus que clairsemée, et à ses gradins décrépits. Son enthousiaste patron affirme à qui veut encore le croire que le gouvernement est résolu à tout faire pour le garder ouvert parce qu’il reste une rare source d’emplois : ils sont encore 1 500, des palefreniers aux guichetiers.
« Les courses hippiques sont arrivées chez nous avec la colonisation, mais les locaux se sont pris au jeu », raconte un turfiste. « Les gens aiment ce rendez-vous social où ils retrouvent leurs amis et en même temps prennent du plaisir en regardant les chevaux et en misant un peu d’argent ». « C’est sûr, nous survivrons », lance-t-il. « Je suis certain que nous pourrons surmonter les difficultés actuelles ». Un plan de sauvetage de l’hippodrome a été lancé, qui prévoit la revente de terrains alentour. Des entreprises chinoises auraient déjà fait part de leur intérêt aux autorités.
Pour attirer plus de parieurs, les promoteurs de la course majeure qui constitue le sommet de la saison hippique depuis 1960 ont organisé le même jour un défilé de mode, des animations aquatiques pour les enfants et un concert pop.
Tout près de la ligne d’arrivée le carré VIP s’est garni d’une centaine d’invités tout en costumes élégants, robes branchées, hauts talons et chapeaux. « Je viens ici à 90% pour l’événement mondain et à 10% pour les chevaux », dit une invitée, le visage coiffé d’un étonnant bibi rose. « J’y vois des gens et je sens l’adrénaline de la course », résume la jeune femme. « C’est très excitant. Mais je crois que la culture des courses hippiques est en train de disparaître… »
Voilà ce qu’on pourrait écrire un jour d’un avenir possible et sombre des courses mauriciennes au vu des derniers événements qui secouent le monde hippique. Ces extraits, d’où nous avons volontairement enlevé les nominatifs, sont en fait déjà une réalité d’aujourd’hui dans un pays qui n’est pas trop éloigné de nous et duquel nous avons déjà importé des chevaux. Il s’agit du Zimbabwe et de ses courses pour lesquelles l’Agence France Presse a consacré cet article publié le 22 mai 2017. Quand on sait que ce pays se classe 163e sur 176 sur l’échelle de corruption par Transparency International et qu’il a « institutionnalisé la corruption » qui se matérialise par l’extorsion d’argent par les policiers à l’évasion fiscale, en passant par les dessous de table dans les administrations, il serait étonnant que les courses hippiques aient été épargnées par ce mal national qui entraîne dans son sillage l’agonie des courses dans ce pays.
Le coup de pied dans la fourmilière hippique mauricienne du leader de l’opposition, Xavier Duval, à l’Assemblée nationale cette semaine avec la publication à l’officiel du rapport intérimaire Parry, qui a permis de mettre à nu certaines réalités des courses mauriciennes, a eu le mérite de confirmer publiquement d’autres éléments gravissimes :
— les relations incestueuses de la mafia des courses avec les partis politiques, qui sont publiquement accusés, et mis au défi de le nier, d’avoir été financés par des membres supposés de cette mafia
— la rivalité sur le monde du pari entre Michel Lee Shim et Paul Foo Kune s’est largement incrustée dans les débats du parlement, chaque côté de la chambre accusant l’autre de protéger soit l’un soit l’autre
— une copie du rapport intérimaire, perdu, avait été remise au Premier ministre SAJ et à son conseiller par des membres de la commission d’enquête et il apparaît que l’AN ait été « misled »
— le pouvoir exorbitant de ce conseiller, également parachuté à la Gambling Regulatory Authority (GRA), d’où des pressions permanentes sont exercées sur le Mauritius Turf Club (MTC)
— la volonté gouvernementale de renforcer les pouvoirs de l’incompétente Gambling Regulatory Authority, en termes d’élaboration d’une Racing Division et d’un protocole d’accord avec la FSL, laboratoire gouvernemental qui s’était signalé par la disparition de preuves accablantes dans un viol allégué d’une Mauricienne par un militaire indien
— la relation de non-confiance déclarée du gouvernement envers le MTC pointé du doigt par Pravind Jugnauth comme étant une source de cette « mafia ».
Tout cela tombe au plus mal, c’est-à-dire à un moment où le déroulement des courses sur la piste est plutôt positif et que les enjeux sont en hausse. Trois ombres majeures au tableau demeurent néanmoins. D’abord, la persistance de la GRA, sous la pression des représentants de l’État, de choisir son interlocuteur privilégié au sein du MTC en refusant de rencontrer certains commissaires administratifs avec le président en pole position et dont la démission est souhaitée parce que ses compagnies sont en receivership. Selon les textes de loi dont se prévaut la GRA pour cet objectif-là, en se substituant au Registrar of Associations, un jockey mauricien bien coté pour faillite personnelle ne serait plus autorisé à exercer. Ensuite, les autorités gouvernementales qui, selon les cas, font la pluie et le beau temps dans le processus de délivrance des permis pour les jockeys étrangers. Enfin, SMSPariaz, qui fait l’objet de toutes les attentions des autorités étatiques, qui demande à la cour une nouvelle injonction permanente pour opérer sans l’autorisation du MTC sur ses programmes officiels alors qu’un jugement est toujours attendu dans ce différend.
Tout cela est la résultante d’une étatisation progressive et de plus en plus pressante des courses aux dépens d’un MTC affaibli, sans âme et sans combativité. Les prémisses d’une dégringolade des courses sont en marche, avec en vue le syndrome zimbabwéen…