Triste saga

Le prix d’une dangereuse insouciance, d’abord. Maintenant que la grève des épargnants des divers instruments de la BAI semble tirer à sa fin, le temps est venu de remettre un peu les choses en perspective. Au commencement, en 2005, il y avait eu un rapport de l’entité nouvellement créée, la Financial Services Commission, sur certaines pratiques à la BAI. Le gouvernement de l’Alliance sociale dirigée par Navin Ramgoolam et Xavier Duval n’a pas pris le relais. Il n’a pas invité ses amis à apporter les corrections qui s’imposaient. Bien au contraire, il a autorisé une expansion démesurée du mammouth. Tant et si bien que c’est le FMI qui a fini en 2012 par tirer la sonnette d’alarme en soulignant qu’un conglomérat alimentait de manière abusive ses entités annexes. Bien au-delà des 10% du critère accepté.
Personne ne savait que ce rapport existait, jusqu’à ce que le leader de l’opposition Paul Bérenger l’évoque dans une PNQ à l’Assemblée nationale, le 21 novembre 2013. Sans citer le nom du conglomérat ni préconiser de mesure draconienne, le mammouth ayant pris de l’ampleur dans l’économie. Très rassurant, le ministre des Finances d’alors, Xavier Duval — qui avait succédé au démissionnaire Pravind Jugnauth, celui qui, publiquement, souhaitait qu’il y eût « 200 Dawood Rawat à Maurice » —, tout en assurant que la FSC veillait au grain, se montrait catégorique en affirmant que le conglomérat disposait d’actifs excédentaires de Rs 6 milliards. Tout allait donc très bien madame la marquise et, faisant même une fleur à son Premier ministre, Xavier Duval annonçait la détermination de Navin Ramgoolam de mettre sur pied un Serious Fraud Office.
Avec de telles garanties, on peut supposer que non seulement ceux qui avaient déjà placé leurs billes dans les produits très avantageusement rémunérés de la BAI étaient rassurés, mais d’autres ont été ainsi encouragés à leur emboîter le pas. Or, dix-sept mois plus tard, celui qui se portait pratiquement garant de la viabilité de la BAI est le No 2 du gouvernement. Xavier Duval n’a pas bronché en avril 2015 lorsque, en lieu et place de mesures correctives en vue d’un assainissement urgent, c’est la licence de la banque qui sautait, ce qui inévitablement signait l’affaissement du château de cartes. Laissant des milliers d’épargnants faire les frais du prix de l’hystérie vengeresse de ses collègues du MSM, sir Anerood Jugnauth, Pravind Jugnauth et Roshi Bhadain qui, eux, avaient pris le soin de retirer leur argent des semaines seulement avant de provoquer la chute de la Bramer.
Depuis ce démantèlement organisé, c’est la galère totale à tous les étages. Des épargnants ont recouvré leur argent et certains ont été remboursés au compte-gouttes, pendant que d’autres, exaspérés, sont entrés dans un mouvement de grève de la faim pour obtenir leur dû. Il ne faut pas, par ailleurs, passer sous silence toute cette triste saga qui s’est déroulée sous nos yeux : les conférences de presse post-Conseil des ministres de SAJ, celui qui n’était pas assez « couillon » pour garder son argent dans une affaire qui « coule », affirmant que son gouvernement avait mis un terme à un Ponzi de Rs 25 milliards, les certitudes de Vishnu Lutchmeenaraidoo, le Marketing and Communication Manager du dossier de la mise à mort Roshi Bhadain et ses multiples émissions télé, sa loi d’exception pour débarquer l’administrateur qui finira bien par toucher les Rs 26 millions réclamées pour ses 18 jours de travail, à moins que son surprenant recrutement comme assesseur de la commission d’enquête sur la vente de Britam Kenya ne soit une manière déguisée de le dédommager.
Le feuilleton de la vente des restes de la BAI, dépréciés par l’incompétence du gouvernement, ne s’arrête pas là. Il y a eu les disputes sur la reprise de Courts qui menaçaient d’aller finir en arbitrage international un peu comme Betamax, celles encore plus déplorables qui se sont déroulées sur le cadavre de l’hôpital Apollo Bramwell avec Omega Ark, sa banderole de foire et son courtier de sinistre mémoire. Le démantèlement a aussi permis de révéler quelques secrets bien gardés dans les registres. Comme ceux qui disaient pis que pendre des directeurs de la BAI et qui s’étaient fait soigner à titre gracieux à la clinique de Dawood Rawat ou qui, comme l’autre, avait oublié de régler sa note et qui l’a fait en quatrième vitesse lorsque les noms commençaient à sortir.
Il y a aussi eu les voitures «vendues» sans attestation de paiement, au Sun Trust et à ses dirigeants, qui les ont fièrement exhibées lors de leur rendez-vous avec la justice, celles bradées en gros ou en vrac au pote Bissoon Mungroo, d’autres pièces de collection pratiquement données, sans compter ceux qui ont profité du désordre organisé pour mettre la main sur d’autres biens du défunt conglomérat. Comme une histoire de far-west. Digne d’un État voyou. Sauf que, derrière, il y a des gens, des souffrances, de simples citoyens qui ne pouvaient pas savoir qu’un produit dûment autorisé par la FSC allait être qualifié de toxique par un gouvernement nouvellement installé.
Toute cette affaire a aussi impacté sur le climat de confiance dans l’économie du pays. Les nationalisations — terme tabou que Pierre Dinan n’a pas hésité à utiliser dans une des tribunes dans nos colonnes — des entités de la BAI, les conditions de gestion de ces entités étatisées, les quelque Rs 7 milliards déjà ponctionnées des deniers des contribuables pour renflouer banque et assurance sont autant de signaux négatifs envoyés à la communauté des affaires. Surtout aux investisseurs étrangers. Pravind Jugnauth pourra peut-être trouver une solution miracle pour régler ce dossier, mais ce gouvernement traînera pendant longtemps encore ce boulet qu’il a lui-même confectionné. Never start something…