Veeren, l’énigme

Peroumal Veeren n’a-t-il pas, quelque part, raison ? Non, bien entendu, cette interrogation ne s’adresse pas à ses allégations sur le PM non-élu mais en poste, Pravind Jugnauth. Pour cela, on laisse le soin aux enquêteurs, à la Commission Lam Shang Leen et aux autres institutions en qui nous avons placé notre confiance, de faire la lumière et de situer les responsabilités. Veeren s’est-il joué de tout le monde, servant un coup de bluff magistral pour nous envoyer de la poudre aux yeux, déviant de ce fait l’attention de ces autres, également proches du pouvoir, qui sont dans le collimateur de la Commission d’enquête sur la drogue ? Peut-être, et c’est d’ailleurs définitivement une façon de voir les choses. Puisque nul n’est dupe du fait que Veeren est loin d’être un enfant de chœur, à qui l’on donnerait le bon dieu sans confession, en buvant sans modération ses belles paroles ! L’exercice de com en s’invitant devant la Commission Lam Shang Leen fait évidemment partie d’un plan.
Mais ce qui nous intéresse, pour l’heure, c’est cette partie de son audition, où ce désormais très célèbre détenu a évoqué des failles dans les conditions de détention qui favorisent les pratiques corruptrices, et surtout, l’aspect de répression qui, au final, n’aide pas grandement dans le processus de réhabilitation. Devant l’ancien juge Lam Shang Leen et ses deux assesseurs, Sam Lauthan et le Dr Ravind Dhomun, Peroumal Veeren est revenu à maintes reprises sur le fait qu’il soit « devenu un trafiquant à l’intérieur de la prison. » Par la force des choses, précise-t-il, parce qu’il était un employé ordinaire, dans une société de gardiennage, qu’il gagnait sa vie comme le Mauricien lambda, il avait sa fiche de paie et avait contracté des emprunts… Mieux encore, il a souligné, pesant bien ses mots et comprenant toute l’étendue de ce qu’ils impliquent, que vivre en cage, soumis aux sanctions favorisant la répression, limitant ses mouvements, ne faisaient que l’endurcir, le rendre plus fort. Et que suivant ce processus, notre système carcéral est en train de fabriquer non pas un ni deux, mais des dizaines de Peroumal Veeren ! Il y a de quoi frissonner.
Certains, certes, ne le prendraient pas au mot. Mais il faut convenir qu’il n’a pas tout à fait tort. Aucune prison dans le monde entier ne dispose d’un palmarès fulgurant de réussite en matière de réforme et de rechute. Idem pour Maurice, hélas ! Et les choses, semble-t-il, auraient empiré, comme l’ont relevé Veeren et d’autres détenus, de même que des officiers des prisons, avec l’arrivée de Vinod Appadoo, ancien patron de l’ADSU. Il ne nous appartient ni de critiquer ni d’encenser la politique de M. Appadoo. L’homme s’est vu confier une responsabilité et il assume ses actes.
Néanmoins, il y a fort à parier que des instances telles que le National Preventive Mechanism et la Commission des Droits de l’Homme gagneraient à s’y intéresser. Parce que les méthodes répressives n’ont jamais donné des résultats probants. On connaît le résultat, sur une autre échelle, avec l’échec de nos Rehabilitation Youth Centres (RYC). Transposé dans le macrocosme des prisons, ces répercussions peuvent s’avérer… fatales. Il y a de quoi être alarmiste. Car même si nous sommes tous d’accord sur le fait que nos prisons ne doivent pas être des hôtels cinq étoiles, que fermeté et discipline devraient y régner en maîtres, il ne faut pas pour autant qu’elles deviennent des espaces de fabrication de machines à tuer non plus !
C’est cette voie express qu’empruntent les Peroumal Veeren et consorts. S’investir dans une formation et apprendre un métier ? Ils laissent cela aux détenus coupables de menus larcins qui leur servent souvent d’hommes de main ! Les Peroumal Veeren, Siddick Islam, Alain Emilien, dit Very Good, Rudolf Jean-Jacques, alias Gro Derek et autres aspirent-ils véritablement au changement ? À se reconvertir dans une profession classique, et ainsi, quitter le business lucratif de la vente de la mort ? Vraisemblablement pas. Puisqu’ils ont déjà pris goût au pouvoir, à l’euphorie des gros gains, un train de vie digne d’une star… Qu’une existence dite normale ne pourra leur procurer, parce qu’il leur faudra tout refaire, et surtout, investir temps, patience et argent pour y arriver !
Alors comment réformer les trafiquants de drogue ? En tout cas, pas par la répression. Celle-ci n’engendre que des attitudes négatives et des pratiques frauduleuses. Une situation sans issue, donc ? Peut-être pas. Peroumal Veeren l’a prouvé devant la Commission Lam Shang Leen en proposant qu’il y ait une institution indépendante telle la DEA (Drug Enforcement Agency) s’agissant de la répression, et de l’institution d’un juge d’instruction, pour le judiciaire, comme possibles mesures pour réguler les structures.
Ses déclarations révèlent surtout qu’il a utilisé à très bon escient les 14 années à croupir derrière les barreaux : il s’en est servi pour potasser, se documenter, s’instruire et s’ouvrir les horizons. N’oublions jamais que les trafiquants de drogue auront toujours une longueur d’avance sur les autorités. Aussi, il serait mieux qu’ils ne profitent pas des faiblesses d’un système pour devancer les autorités par… plusieurs longueurs ! Sam Lauthan, ancien ministre des institutions réformatrices, devrait avoir des pistes de solutions sur le sujet.