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L’histoire hippique s’est écrite cette semaine à l’étranger, où le plus grand jockey de tous les temps, l’Italien Lanfranco Dettori, a établi le record incroyable d’avoir remporté son cinquième Prix de l’Arc de Triomphe en 29 ans de carrière, en réalisant une course référence à montrer dans toutes les écoles de jockeys.
Par les normes de Frankie Dettori, il y avait un sentiment de retenue dans les célébrations après que la pouliche de trois ans, la favorite Enable, a remporté ce deuxième Prix de l’Arc de Triomphe couru sur la piste de Chantilly avant de retrouver l’année prochaine un hippodrome de Longchamp rénové. Il y a bien eu un baiser soufflé et enflammé à la foule et, bien sûr, le vol de l’ange pour sa descente de cheval, mais loin des jubilations de ses succès passés, dont celui dans le Derby d’Epsom sur Golden Horn il y a deux ans.
Peut-être que cette victoire était, comme l’a dit le jockey à la presse, la course « trop parfaite, trop incroyable. Est-ce réel ou est-ce que je rêve ? C’est exactement comme je le pensais et elle a gagné comme je le pensais. Habituellement, dans un Arc, quelque chose se passe, mais c’était si doux, si facile. » Dans tous les cas de figure, pour tout turfiste digne de ce nom, ce fut un régal tant la course fut limpide et tant Enable nous a procuré la sensation de vivre un moment historique et exceptionnel avec cette envolée finale incontestée d’une pouliche hors norme de trois ans qui battait sans coup férir les meilleurs aînés mâles de l’instant présent.
Pas étonnant d’apprendre de Frankie Dettori lui-même qu’Enable est la meilleure pouliche qu’il ait pilotée de toute sa carrière. Ses adversaires qui se sont retrouvés sur le podium, Cloth Of Stars et Ulysses, sont deux champions de qualité et n’ont pas à rougir d’avoir été battus par une pouliche de très grande qualité car sa domination dans cette épreuve était totale.
Si le statut de Dettori comme étant le jockey le plus prolifique dans l’histoire de l’Arc est maintenant incontestable, celui de l’entraîneur britannique Gosden est en mode construction. Lui qui a attendu des décennies pour inscrire son nom aux tablettes de l’Arc, a remporté cette épreuve deux fois dans les trois dernières années. Il déclare que son jockey avait fait« une manœuvre brillante dès le début pour donner un parcours parfait à la course » et estime qu’Enable a peut-être mis fin à sa carrière, même s’il n’est pas exclu qu’elle revienne pour le retour à Longchamp la saison prochaine.
Trêve, entraînée par Christiane Head-Maarek en 2013 et 2014, a montré qu’il est possible pour une pouliche de recourir l’Arc à quatre ans et gagner. Enable est déjà cotée favorite à 5-2 pour l’Arc de l’année prochaine. Mais le passé du Prince Khalid Abdullah a montré que ses vainqueurs de l’Arc Dancing Brave, Rail Link et Rainbow Quest sont tous allés directement au haras car le propriétaire saoudien est réputé pour avoir autant de plaisir à élever des pur-sang que de les voir courir. Quelle que soit la décision, Enable demeurera la pouliche qui aura remporté l’Arc le plus facile de son histoire et bercera des années encore les rêves les plus fous et les souvenirs les plus tenaces de Frankie Dettori.
Nul ne sait si l’Italien nous fera le plaisir d’un nouveau déplacement pour l’une des journées internationales du Champ de Mars avant la fin de sa carrière pour qu’on puisse le voir en action de visu. Malgré une parenthèse pardonnée puisqu’avouée de prise de drogue pendant une période creuse de sa carrière, celui qui demeure l’un des jockeys les plus prolifiques et talentueux de tous les temps constitue une icône mondiale qui donne aux courses hippiques ce rayonnement planétaire et cette magie qui continue à attirer les plus grandes foules et les sponsors les plus fortunés. En effet, le caractère élitiste qu’ont su maintenir les organisateurs de grands centres hippiques leur permet toujours de bénéficier du soutien de parrains prestigieux souvent liés au monde du luxe.
À Maurice, les meilleurs sponsors, les compagnies les plus en réussite, comme les banques et les assurances, ont pour la plupart fui le Champ de Mars et contraint la cellule commerciale du Mauritius Turf Club à toutes les contorsions et à un travail minutieux et permanent pour trouver chaque semaine des sponsors si indispensables pour faire survivre l’industrie hippique locale, en manque de revenus frais pour donner une nouvelle impulsion aux courses.
Certes, l’image des courses locales est écornée par des affaires liées au blanchiment d’argent provenant du trafic de drogue, des guerres intestines au sein même de l’organisation et le conflit latent et usant entre l’État et son bras régulateur et l’organisateur des courses. Quand on ajoute à cela les soupçons permanents et parfois réels de truquage de certaines courses, de doping pas toujours avérés, d’une perception d’actions à plusieurs vitesses du contrôle du déroulement des épreuves où professionnels des courses pointent du doigt les juges et leurs intentions, comment voulez-vous convaincre ces prestigieux sponsors du passé de revenir dans le giron hippique ?
Le monde hippique mauricien est finalement le serpent qui se mord la queue car, autant il y des travailleurs de l’ombre qui font tout pour redonner aux courses leurs lettres de noblesse, autant les acteurs les plus visibles, ceux qui doivent montrer l’exemple, s‘en donnent à cœur joie de la pourfendre pour des petits profits de court terme, pour des petitesses indignes de ce que représente le sport hippique dans le landerneau des activités de loisirs et sociétales.
Un ami des courses, qui leur veut du bien, a constaté rapidement que le monde hippique mauricien a inoculé de façon innée dans son ADN des gènes de "triangueur" et imagine avec clairvoyance des modèles de systèmes immunitaires de dissuasion pour combattre ce mal qui prend de plus en plus d’ampleur lorsqu’on se rapproche de la fin de la saison et que les signes d’énervement sont visibles et audibles à cet escient. Le cycle habituel de l’évolution annuelle des dérapages de plus en plus nombreux dès lors que pointent à l’horizon les effluves de la fin de saison.
Il faut voir plus grand. Ce qu’il faut à notre hippisme, ce ne sont pas des remèdes nécessaires à la semaine, mais une refonte de la philosophie hippique mauricienne et lui donner les moyens, légaux mais surtout financiers, pour vivre décemment de ses succès sur la piste, au lieu de survivre de ses défaites promises aux bookies. Bref, il faut déconnecter les professionnels hippiques de la dépendance malsaine du jeu, il faut délier l’achat de nouveaux chevaux des gains du jeu et encourager la gagne plutôt que la défaite pour des prix à la hauteur de nos ambitions hippiques.
La presse a également un rôle important à jouer dans cette conjoncture et ne doit pas apparaître comme étant une courroie de transmission de toutes les outrances et celle qui fait pression sur les autorités pour assouvir les désirs de certaines proximités. Elle ne doit pas non plus faire preuve de neutralité idéologique et de passions partisanes, mais doit s’inscrire dans le débat d’idée sain et refuser les compromissions sur l’autel des difficultés inhérentes et encouragées par un silence et une complicité finalement improductifs.
Nombre de ces valeurs étaient aussi celles d’Éric Betsey, correspondant de presse de notre confrère l’express turf, lors de sa marquante carrière au Champ de Mars qui s’est malheureusement éteinte mardi dernier. Cet amoureux des courses dont la silhouette manquait ces derniers temps dans les tribunes et à la rue Shakespeare était un gentleman respecté, car il était d’abord un homme de conviction et assumait ses prises de position et ses préférences. Nous saluons sa mémoire et partageons le sentiment de vide que ressentent sa famille et ses collègues devant ce départ prématuré à 48 ans seulement. Adieu Éric !