Voix au chapitre

Abordons autrement la désespérément commerciale fête de la Saint-Valentin avec laquelle on va encore nous bassiner cette semaine. Enrichissons-la autrement qu’avec des roses à Rs 100 et des colifichets dont le prix ravit davantage les poches des commerçants que le cœur des élu(e)s. Enrichissons-la avec des mots.
La langue arabe dispose de 99 mots pour désigner Allah. Elle en a un de plus, soit 100 mots, pour dire al-houbb, l’amour. C’est notamment ce qu’indique l’auteur Malek Chebel dans un magnifique livre calligraphié paru aux Éditions Alternatives. Un patrimoine qui semble s’être singulièrement rétréci ces dernières années, au profit de la dissémination d’un vocabulaire plus guerrier...
A l’inverse, notre créole, force est de le constater, est assez pauvre au niveau du vocabulaire amoureux. Fruit d’une histoire, sans doute. Qui dit beaucoup sur une culture. L’amour, chez nous, s’exprime souvent de façon grivoise, et “pompe” volontiers sa sève dans des lexiques imagés mais assez limités. A nous, pourquoi pas, d’enrichir cet éventail en créant de nouveaux mots. Car une langue s’invente sans cesse. Et à côté de cela, le créole a su se créer des mots d’une grande richesse et complexité, comme le mot lakorite, dont ni les français accord ou unité ne suffisent à rendre le subtil sous-entendu de vie solidaire, conciliante, paisible et harmonieuse en communauté...
Ce dont il est question ici n’a pas trait à un quelconque vagabondage. Ce qui est évoqué ici tient de quelque chose de capital: le fait de construire une pensée, le fait de pouvoir exprimer cette pensée, le fait d’avoir une voix sur la grande scène de notre vie, et du monde. Et nous sommes, à ce chapitre, confrontés à un danger d’autant plus grand que nous ne semblons même pas en être conscients...
D’autres, pourtant, l’ont compris depuis longtemps. Il est prêté à Joseph Goebbels, bras droit d’Hitler, redoutable et redouté chef de la propagande nazie dans les années 1930-40, les propos suivants: “Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire le vocabulaire de telle façon qu’il ne puisse plus exprimer que nos idées”.
Dans le même registre, une récente étude a mis en lumière, aux États Unis, la pauvreté du vocabulaire et du langage de Donald Trump. Qui utilise un nombre très limité de mots, dont la répétition finit pas construire et délimiter un monde plus qu’exigu. America. Great. Again.
Cette tendance, autour de nous, est de plus en plus répandue. Parfois, sans même nous en rendre compte, nous en sommes complices. Il n’y a qu’à voir, sur les réseaux sociaux, tous ceux qui écrivent HBD parce qu’ils sont apparemment trop pressés pour prendre 15 secondes et souhaiter pleinement Happy Birthday. Ou encore, pire encore, ceux qui écrivent un hâtif RIP au sujet d’une personne morte. Sans même être gênés que l’expression d’une tristesse face à un décès prenne, pour s’exprimer, une abréviation aux antipodes du Rest In Peace, le mot rip en anglais renvoyant davantage à quelque chose de violent, voire sanglant...
Ailleurs comme ici, nous sommes aujourd’hui dans une période de populismes qui vont nécessiter que l’on s’exprime si l’on veut se laisser une chance d’échapper à son rouleau compresseur. Chez nous, le pouvoir politique vient encore de montrer sa propension de plus en plus inquiétante à couper la voix à la critique avec la décision du Lord-maire de Port Louis d’interdire la manif prévue hier au Jardin de la Compagnie par le groupe Rezistans ek Alternativ. Sous prétexte qu’il n’est pas d’accord avec leur prise de position contre le passage de pouvoir premierministériel d’Anerood Jugnauth à son fils en plein mandat et sans élections. Minute papillon. Est-ce à dire que demain, un maire sera habilité à interdire une marche pro-LGBT ou pro-avortement ou anti-peine de mort ou pour les droits des femmes parce que cela va à l’encontre de ses “convictions” personnelles?
Ce qui se passe là est très grave pour la conception et l’exercice de notre démocratie. Ce qui se passe là a trait à notre liberté de penser et d’expression.
A nous d’en prendre conscience, et de reconquérir nos mots. Et de réaffirmer nos voix.
Par exemple en expliquant au nouveau (?) ministre des Arts et de la Culture qu’il y a une différence, et de taille, entre culturel et cultuel. Et que “minis” n’est pas l’équivalent créole du “minus” français. Et qu’un peu d’envergure est demandé, si nous voulons habiter réellement cette appellation de “République” dont nous nous apprêtons à fêter les 25 ans.
Inn ariv ler pou fer tande, bien for. Because silence, when it’s not shared, is only golden for some...