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Ballades en sol majeur : de l’esprit francophone

Dix heures et des minutes.

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Un froid soleil sur la ville ; il est cinq heures, Paris s’éveille.

Nous avons à peine dormi.

Les couloirs du Charles de Gaulle nous mènent au-dehors.

Tout est grand.

Tout est froid.

Nous attendons la chaleur de l’été…

Et le bus.

Place de l’opéra.

Comme au grand théâtre, les larmes et les rires, la peur et la joie, les émotions lourdes comme des valises à traîner après soi. Devant les kiosques et les terrasses, l’on mange sur le pouce pour faire taire le manque de sommeil. L’on se cherche et l’on s’égare si facilement dans Paris.

Certains partent d’abord, d’autres attendent. Les fous prennent le vent avec les feuilles des platanes, ils traversent les églises et les tours.

Nous attendons le train…

Et la nuit.

Gare Montparnasse.

Les valises se chevauchent, nous allons vitement avec le train. Le paysage défile, et le soleil demeure sur les étendues.

Petite ville, petit village.

Maisons si joliment solitaires et si riches en petites histoires. Un petit bout de Loire au loin, par la vitre, par les sens.

L’eau chante et vit au cœur.

Nantes.

Une navette nous attend. Cœurs tranquilles pour une valise que l’on range. Bientôt la fin du voyage, bientôt le début du feu initiatique.

Au loin, le toit néo-gothique d’une vieille église veille. La paupière somnolente, nous voulons tout voir, tout entendre, tout goûter. Et sur le pont qui nous mène de l’autre côté de la Loire, par-dessus les eaux sombres et calmes, j’invoque une supplique poétique :

Le vent se lève, il faut tenter de vivre.

Nous montons dans les chambres qui seront nôtres, que nous appellerons maisons le temps d’une parenthèse. Et dans cette demeure de poupée, nous allons retrouver l’austère vie de l’étudiant ; dans cette cellule, nos jours seront voués aux livres et à l’étude.

Vœux pieux qu’ignore la nuit, doux mensonges du soir qui cherchent la main pour attraper l’âme.

Le jour nous trouve endoloris. Toujours somnolents, mais voguant vers la cité universitaire. Les maîtres prennent à nouveau le chemin des écoliers pour se tenir de l’autre côté du pupitre.

Le vent se lève.

Il se promène dans les feuilles des arbres nouveaux, de nos compagnons sous le soleil de Nantes, des gardiens de l’ombre et du frais.

Et déjà, sous les branches, les accents font valser la vénérable langue française. Dans cette parole en palimpseste, je tente de deviner le pays du voyageur et la magie qu’il ramène avec lui.

Les arbres se tiennent par les branches, et nous mènent vers la Cité universitaire. D’immenses bâtiments débordant de savoir. Tout est grand pour celui qui vient d’une île minuscule.

Mais ce que j’aime, et que j’aimerai chaque matin, que j’espère que mes condisciples aiment, et qu’ils aimeront chaque matin, ce sont les arbres et les herbes qui envahissent les murs du lieu.

Dans un couloir ouvert, les lianes de vignes montent jusqu’au plafond, se pendent la tête en bas pour narguer le passant pressé et sourire au promeneur qui aime à suivre ces folles lignes vertes.

Ainsi seront nos matins à la fin des nuits toujours trop courtes. Parfois le pas léger du flâneur en avance, parfois la course folle du retardataire, de l’écolier qui ne veut pas se faire gronder. Mais toujours en compagnie d’un pays nouveau.

Ton nom, ton pays. Phrase d’accroche pour ouvrir une histoire et s’y promener selon l’humeur : échange sur l’herbe, discussion géopolitique sur la cuisine universitaire, invitation pour le retour au pays natal, et parfois, étreinte des doigts que l’on touche, que l’on retient quand les mots nous manquent.

Nos mots, petits vaisseaux.

Mais la magie véritable vole entre les pupitres jaunes ; elle vit dans la danse orgiaque des mots lancés. Et dans cette arborescence du FLE, les initiateurs, les passeurs veillent à la parole.

Car nous, tout chargé de nous, de nos expériences, de notre petit orgueil, nous nous tenons toujours au bord de l’embrassement. Et parfois, malgré l’âge et la sagesse, nous allons dans l’arène, dans la joute, dans le désaccord fécond.

Enseignants chamailleurs qui peuvent porter haut le point de grammaire et défendre la virgule jusqu’à la mort, mais toujours dans le respect magnanime du vénérable collègue.

Car même si le pays natal est cher à l’exilé temporaire, ceux qui aiment la langue française d’amour, ces fous, ont le sens du bien commun. Tous œuvrent pour la même patrie. Cette patrie invisible, presque secrète, ce pays fait de mots et de ponctuations.

Nous ne sommes pas à Nantes, nous sommes en Francophonie.

Il faut tenter de vivre.

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