NIRMAL K. BETCHOO

On a formulé des vœux de bonheur et de prospérité pour la nouvelle année tout en espérant qu’elle soit meilleure que la précédente… Dans cet état de choses, on regarde l’avenir avec de vertes espérances, pensant que le temps écoulé a apporté son lot de bonheur et des choses qu’il vaut mieux oublier ou encore retravailler. Les espérances sont toujours grandes, car l’avenir comporte une signification pour tout un chacun, avec la

NIRMAL K. BETCHOO

pensée que les lendemains seraient une occasion pour mieux appréhender la vie. Et que cherche-t-on dans la vie ? La réponse ne peut être aussi simple et chère comme un vœu tel que la joie, la prospérité et la santé.

Le cycle Kondratiev

Pourtant, tout ce que l’on présage est en ligne avec le cycle économique. Selon la théorie, le fameux cycle Kondratiev ou encore celui de Schumpeter, économistes légendaires, nous racontent qu’il existe des périodes où tout marche bien symbolisant la prospérité suivie d’un temps de récession où tout ne tourne plus rond. Selon ces éminents penseurs, les cycles connus varient entre quarante et soixante ans, dans un va-et-vient incessant. Brièvement, il y a eu deux cycles importants lors du dernier siècle, notamment la révolution des sciences et de la technologie suivie par un cycle assez prospère, la technologie de l’informatique. Et au milieu de ces sommets, il y a eu des creux comme la Grande dépression des années 1930, la Deuxième Guerre mondiale, le choc pétrolier de 1973-74, la crise financière de 2008.
Or, cette présente année, initialement symbiose d’une reprise économique mondiale, nous a laissés sur notre faim. La pandémie de la COVID-19 a bousculé notre façon de vivre et notre manière de nous engager dans la vie économique. L’économie mondiale a subi une contraction qui varie entre 10 et 20% en général démontrant que la pandémie a enfoncé le monde dans un cycle de récession jamais connu auparavant et qui déforme les cycles interprétés par les penseurs de l’économie moderne.
Et qu’en est-il de nos espérances ? Au début, on pensait qu’en 2021, les choses iraient mieux et que notre pays connaîtrait une double croissance. On a dû se raviser tout de suite quand on connaît désormais l’ampleur de la pandémie, de sa portée sur le moyen et le long terme avec les incertitudes qui en découlent. Bref, les lendemains meilleurs seront là, mais ne sont pas pour autant définis ou prédits avec certitude.

Le krach de 1929

Dans cette situation, on voudrait bien adapter les cycles économiques dans le contexte mauricien pour analyser comment ils ont impacté notre société. Pour ne pas trop tomber dans un débat sans fin, on pourrait commencer par la Grande Dépression des années 1930 causée par le krach de 1929. Pour la première fois, le prix du sucre mauricien flancha sur le marché mondial en accusant une perte de revenus pour petits et grands planteurs. Les terres sous culture de la canne à sucre furent abandonnées. La misère prit de l’ampleur dans notre paysage économique prédominé par la monoculture. Cette conjoncture amena à la création du Parti Travailliste en 1936 pour représenter et militer pour la cause des travailleurs. Une première reconnaissance du droit des travailleurs s’ensuivit quelques décennies plus tard par le droit au vote connu comme le suffrage universel. Ajoutons à cela, une prise de conscience de la lutte des travailleurs. Évidemment, la Deuxième Guerre mondiale est venue corser la situation en apportant son lot de misère, de souffrance humaine et de morosité économique.

L’indépendance de l’Ile Maurice en 1968 apporte sa contribution à l’évolution des cycles et des espérances. Le ‘Welfare State’, promu juste après cette date historique, se voulait être un cadeau pour les Mauriciens. L’avènement de la sécurité sociale, un système de pension universelle, y compris des prestations gratuites au niveau du bien-être social et de la santé, furent, pour autant, des efforts pour apporter du baume parmi une société très divisée sur l’appartenance mauricienne. Il y eut, par la suite, un cycle économique cahoteux comme les grèves postindépendance, la censure de la presse même s’il y eut un boom sucrier qui offrit une embellie à notre société. Cette période reste faste dans le cheminement économique de notre société qui tombe dans une récession peu après, suivi des deux premières dévaluations de la roupie mauricienne. Il est intéressant de voir la consolidation du militantisme, né tout juste après l’indépendance, qui fait pousser des espérances dans ce cycle assez infernal où tous les compteurs économiques étaient au rouge.

Le militantisme

En pareille condition, on pourrait bien analyser comment les espérances se dessinaient à l’époque. Le militantisme était marqué par l’éclosion de la famille nucléaire, une nation plus orientée vers le mauricianisme, l’élimination des classes et une justice sociale plus équitable. En ces temps, les symboles impressionnent comme les leaders du monde non-aligné comme Brejnev, Samora Machel ou encore Mandela. Les arguments des leaders politiques et des penseurs sont axés sur la liberté d’expression, le rassemblement, tout en étant focalisés sur les technologies qui agrémentent ce monde postindépendant, telles que la radio, la télévision couleur, l’informatique, tout juste naissante. Décidément, les influences libertaires poussent encore à une société plus égale, ouverte sur le monde et décomplexée de ses pensées ancrées sur la tradition et le communalisme. Or, cette époque-là, si fertile en idées et espérances, dissipera avec le temps cette idéologie si chère à une génération.

La situation présente découle d’un cycle de reprise économique inespérée dans les années 1980 illustrée par le développement du secteur textile et manufacturier, suivi d’une modernisation de nos services économiques et financiers alliés à une croissance touristique. Ce cycle nous mène vers une idéologie qui se veut capitaliste et qui chasse, d’un coup de main, la grande et adulée idéologie socialiste. Le monde d’aujourd’hui a moins tendance à s’orienter vers les concepts collectifs, car la mondialisation instaurée dans les années 1990 a offert plus d’opportunités pour faire avancer l’entreprise, les activités économiques, la privatisation tout en ouvrant la voie à une société consumériste qui perçoit dans le matérialisme, des gains plus forts que dans les idéologies socialistes du dernier siècle. Beaucoup de pays se sont engouffrés dans le cycle de la production, du rythme infernal de travail tout en cherchant à faire du profit. Cette situation donne lieu à une compétition féroce qui se manifeste par peu de gagnants, beaucoup de perdants et des individus entièrement soumis aux desseins du système en marche. Le monde capitaliste, grand bénéficiaire de la mondialisation, a quelque part démontré que le système des marchés financiers et boursiers peut à lui seul démanteler la richesse créée par le marché réel. Le crash financier de 2008 a mis le commerce mondial en berne et a fragilisé les économies émergentes. Ajoutons à cela, la pandémie de la COVID-19 qui a eu l’effet de causer une contraction économique planétaire.

La promesse d’un vaccin

Et d’où nous viendraient les nouvelles espérances en ce cycle économique, qui est soudainement affecté par un virus imprévu par les observateurs ? Si toutes les économies ont dû souffrir d’une manière collatérale, les espérances contemporaines émergent comme le besoin de revoir notre empreinte carbone, notre façon d’utiliser les ressources naturelles, notre approche à une politique de dépendance moins forte sur les énergies non-renouvelables, le besoin de partager nos connaissances en utilisant les derniers développements technologiques, et en plus, croire que le partage des idées et des ressources d’une façon plus équitable rendrait la vie meilleure. Dans le cas actuel, la promesse d’un vaccin pour faire courber l’échine d’un virus qui est mortel, avec des mutations, devient aussi un élément d’espérance de cette nouvelle décennie. Dans ce cas de figure, tout le monde semble faire un vœu pieux d’une bonne année, celle d’une espérance fondée sur des valeurs communes, prenant les mêmes refrains classiques et simples, en ces temps de pandémie, d’incertitude, de marasme pour enfin voir un monde heureux dans un cycle nouveau.