C’est là le sujet de toutes les conversations, de toutes les attentions. Ce vers quoi tous les regards se braquent. Avec une certaine appréhension, que l’on peut penser légitime, et en bouche le goût amer de notre propension à avoir cru, un temps, que le virus n’oserait jamais traverser les frontières sans visa. Sans aucun doute, la crise de la Covid alimentera encore longtemps les discussions dans les hautes sphères d’État, où l’on transpire à grosses gouttes à force de chercher à concilier reprise, croissance et climat. Aussi s’autorise-t-on à en évacuer de l’équation la lutte contre le réchauffement, le « renouveau » économique étant bien sûr éminemment plus important. Balivernes, bien évidemment, tant il est évident que l’on ne doit aucunement relâcher nos efforts, aussi minuscules soient-ils, sur une question aussi critique que le climat.
En premier lieu, nous noterons (une fois encore) l’aberration intellectuelle consistant à vouloir allier croissance économique et cause climatique, du moins tant que l’on n’aura pas revu la définition de ce premier terme en en évacuant toute considération numéraire. C’est que la question est avant tout une affaire de responsabilité morale. En ouvrant la porte de l’ère anthropocène, nous savions en effet qu’à force de piller nos ressources non renouvelables, dont pour rappel fait partie l’ensemble du vivant, il nous faudrait un jour payer la facture. Aussi serait-il mesquin de vouloir aujourd’hui éviter de passer à la caisse. Si nous refusons, le monde sombrera graduellement dans le chaos avec, à la clé, des migrations transcontinentales massives (rien à voir avec les migrations actuelles) et son lot de guerres civiles, que ce soit autour des ressources ou dans le cadre de conquêtes de territoires moins hostiles, climatiquement parlant.
Cette responsabilité morale, chaque État, invariablement, la doit à ses citoyens. Et c’est là qu’est le véritable nœud gordien, car nous ne sommes évidemment pas tous logés à la même enseigne, faisant dès lors apparaître des dissensions si importantes qu’elles ankylosent tout effort collectif. On l’a vu avec le retrait des États-Unis de Trump de l’accord de Paris, mais aussi avec la folie écocide de Bolsonaro, au Brésil, voire même de groupements institutionnalisés d’États. À l’instar de l’Union européenne qui, bien qu’au coeur même des plus prépondérantes actions récentes vers la transition énergétique, n’arrive toujours pas à dégager de consensus parmi ses États membres pour une véritable politique commune de l’énergie.
Malgré cela, il reste en revanche encore possible pour de nombreuses nations, dont nous faisons d’ailleurs partie, de s’inscrire dans une vraie logique de développement durable. Certes, le poids de Maurice, pour ne prendre que le cas qui nous intéresse, ne pèsera pas bien lourd sur le climat mondial, mais à défaut d’avoir une incidence planétaire, renverser la vapeur nous dotera au moins d’une résilience suffisante pour éviter de subir trop de dégâts une fois les limites dépassées. Le problème, c’est que, peut-être du fait de notre passé colonial, nous avons cette fâcheuse tendance à nous inscrire dans un processus d’émulation. Or, à vouloir coûte que coûte calquer notre modèle économique sur celui qui régit les pays dits « développés », nous risquons de figurer parmi les premiers à en subir les effets retours.
Le réchauffement climatique, c’est vrai, reste encore trop peu perceptible pour la majeure partie d’entre nous. Au contraire du virus, arrivé soudainement, et dont l’on aura tout aussi rapidement pu mesurer les conséquences, le climat, lui, est plutôt de nature à s’installer progressivement, sans heurts ni fracas, si ce n’est bien sûr une légère intensité des cataclysmes, lesquels restent pour l’heure encore relativement épisodiques. Et c’est bien là le problème. Comme l’aura démontré la pandémie, notre réactivité est proportionnelle à notre degré de visibilité : plus le danger est tangible, plus on est prompt à réagir, et inversement, plus il apparaît lointain, moins nous agissons.
Bien qu’il s’agisse d’une fable, l’histoire de la grenouille illustre bien le phénomène. Ainsi, dit-on, une grenouille jetée dans de l’eau chaude s’échappera immédiatement, alors que, plongée dans de l’eau froide et portée lentement à ébullition, elle finira ébouillantée. Gageons pour notre part que nous arriverons à bondir à temps, car le feu, lui, couve déjà depuis longtemps sous la marmite !

Michel Jourdan