GEORGE LEWIS EASTON

Selon l’historien de la littérature René Jasinski, Du Bellay est moins puissant mais plus fin que Ronsard. Il a de l’esprit, du goût et une vive intelligence, séduisant surtout par une nature impressionnable à l’extrême, qui tour à tour s’égale en fantaisies vite mordantes, ou s’assombrit en une mélancolie toute moderne. Nous nous efforcerons ici de cerner la personnalité de l’auteur de LA DEFFENCE ET ILLUSTRATION DE LA LANGUE FRANCOYSE (1549), manifeste révolutionnaire de La Pléiade – programme ambitieux qui visait le triomphe définitif d’une langue nationale, l’avènement d’une poétique nouvelle et la foi en la haute mission de l’art!

La personnalité du poète

Le recueil des Regrets (1558) comporte trois faces distinctes : une méditation nostalgique, un spectacle présenté sur le mode satirique et un hommage à la Cour de France. Inspiré en grande partie par le séjour triste et décevant que l’auteur fit à Rome de 1553 à 1557, il est avant tout le témoignage d’un exilé qui, malgré et envers tout, sut en tirer une œuvre d’art.

Les premiers 128 des 191 sonnets qui composent ce recueil sont en effet le bilan de cette aventure qui apporta à Du Bellay tant de désillusions et de soucis. À l’enthousiasme de l’humaniste et à l’ambition politique de l’homme se succédèrent rapidement l’écœurement ressenti devant le spectacle affligeant des mœurs de la ville éternelle et les déconvenues et tracas de tout genre. Si dans les Antiquités de Rome (1558) il a su faire revivre la gloire de jadis, dans Les Regrets c’est une ville pourrie qui se désagrège au fil des jours.

Il est vrai que déjà dans la Complainte du désespéré (1552), le poète laissa voir une inclination à la mélancolie. Le recueil des Regrets donna l’occasion à cette tendance de se manifester sans artifice pétrarquisant ou platonisant. De ce fait, il marque d’une pierre blanche l’évolution poétique de Du Bellay. Poésie personnelle, issue d’une expérience de la vie, elle témoigne d’une sincérité qui faisait tant défaut aux sonnets de l’Olive (1549-1550). D’où son originalité. D’ailleurs, dès les tout premiers sonnets des Regrets, le poète nous fait part de ses humbles intentions :

« Je me contenterai de simplement écrire

Ce que la passion seulement me fait dire,

Sans rechercher ailleurs plus graves arguments. »

Bientôt il se plaint de ce qu’on lui fait « ménager » quand « il est né pour la Muse ». En effet, à Rome il dut s’occuper des créanciers et autres affaires financières de l’ambassade française en sa qualité d’intendant. Tâche que ne facilita guère le grand train que menaient un proche, le cardinal Jean Du Bellay, et sa suite. Son inspiration poétique se tarit, se plaint-il, cependant qu’à Paris ses amis dont Ronsard, connaissent la renommée et la protection des grands. Par-dessus tout, le dolent exilé a la nostalgie de son petit Liré natal et préfère le toit d’ardoise fine de sa maison où la cheminée fume au marbre des palais de Rome.

Son tempérament n’est pas qu’élégiaque. Il est doublé d’une veine satirique. C’est sans doute sa façon à lui de se venger du gaspillage énorme que lui a coûté son expérience romaine. Il démasque l’hypocrisie et les ambitions crasseuses des hauts dignitaires du Vatican, dépeint la ‘bande lascive’ de Vénus : les courtisanes déambulant dans les rues de Rome, les intrigues et les souillures d’une ville dont les ruines témoignent encore de sa grandeur passée.

De retour en France, le poète chercha les voies de l’accommodement et de l’indulgence. Prudent, il sollicita la faveur des grands. Ainsi, la dernière partie des Regrets contient des louanges adressées à la princesse Marguerite, sœur du roi Francois 1er, à Henri II en personne et à Michel de l’Hôpital. Mais qu’on est loin du ton marotique !

Chef-d’œuvre contrasté d’une âme double, fait d’élégie et de satire, où Du Bellay a su éviter par le biais des croquis pittoresques le danger de la monotonie où risque toujours de tomber un recueil de plaintes, les Regrets, de par la sincérité de son inspiration, sont révélateurs de la personnalité du poète. Ces sonnets traduisent ses sentiments personnels. Comme l’a si bien fait remarquer un critique français, « il n’y a plus ici ni préoccupation littéraire ni souci d’imiter ; Du Bellay se contente d’être lui-même. C’est surtout un livre de poésie intime: c’est ce qui en fait une œuvre à part. Le poète écrit au gré de sa fantaisie et sa tristesse : les événements journaliers, les émotions personnelles deviennent la matière poétique. »

« Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret;

Je me ris avec eux ; je leur dy mon secret,

Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires. »

De telles effusions vont disparaître dans le courant de la poésie impersonnelle du siècle suivant. Elles ne seront de retour qu’au 19e avec les Romantiques.

Le canon de la création humaniste

Et pourtant il serait illusoire de croire que cette émancipation fut spontanée. Elle n’alla pas de soi. S’inspirant d’Homère et de la légende grecque, des Tristes et Pontiques d’Ovide, de Tibulle, des Italiens Dante, Pétrarque, Alamanni, Berni et Piccolomini, Du Bellay sut très vite conjuguer érudition, traduction et imitation pour trouver sa propre voie. Et cela en très peu de temps ! Plus que jamais en proie à la maladie, aux soucis matériels, à une incurable tristesse, il mourut prématurément en 1560, nous privant d’une éclosion pleine de promesses et nous rappelant André Chénier à la fin du XVIIIe siècle.

Outre que la traduction ou l’adaptation constituaient selon la doctrine de La Pléiade une originalité suffisante, Les Regrets ajoutent beaucoup et gardent un accent toujours personnel. Une ironie vive, tour à tour malicieuse ou sarcastique, parfois bouffonne et spirituellement élégiaque. Jasinski précise: « Jamais notre poésie ne s’était encore pénétrée d’un sentiment à la fois si juste et si subtilement touchant, n’avait trouvé dans la sincérité même tant de délicatesse et de grâce. La forme, sans manquer jamais à la sobriété, ménage toutes les nuances : substituant au décasyllabe l’alexandrin récemment introduit par Ronsard dans la grande poésie, elle en utilise toutes les ressources avec une souveraine maîtrise. » Du Bellay porta ainsi le sonnet à sa plus haute perfection.  Au point où il ne laissa pas indifférents les poètes anglais Spenser, Shakespeare, Sidney, Drayton, Wyatt et Surrey…

Bibliographie

(1) R. Jasinski, ’Histoire de la littérature française’, tome 1 (Paris : A.G. Nizet, 1955)

(2) V.L. Saunier, ‘Du Bellay, l’homme et l’œuvre’ (Paris : Hatier, 1957)

(3) G. H. Tucker, ‘Ulysses and Jason: a problem of allusion in sonnet xxxi of Les Regrets’. French Studies (UK), vol. XXXVI, no. 4 (Oct. 1982), pp 385-396