KHAL TORABULLY

Prémisses

L’humanisme de l’engagisme, la coolitude, a tôt développé une perspective dialoguant avec l’esclavage et les humanités. Pour preuve, dès sa parution en 1992, Cale d’étoiles avait pris le soin de poser un texte dédié à Senghor, afin de ne pas séparer l’engagisme de son double systémique, l’esclavage.
Cette poétique inclusive fut ensuite théorisée dans « Coolitude », où j’opérais la toute première articulation méthodologique entre ces deux pages serviles, notamment en disant que virtuellement, l’engagisme est un aller-retour et l’esclavage un aller simple. J’ajoutais que globalement, le coolie vagabondait et l’esclave marronnait, que l’esclave était inventeur de langues et le coolie pétitionnaire. Deux ans avant le classement du Morne par l’UNESCO en 2008, j’avais eu une réunion au siège de l’UNESCO à Paris, avec Moussa Ali Iyé, qui avait suivi mes écrits. Et ce, dans la continuité de mes échanges avec Doudou Diène, créateur des routes de l’UNESCO, dont la route de l’esclave. Sachant que le Morne serait classé après le ghat, je développai, en juin 2006, une méthodologie théorisant le premier rapprochement des mémoires entre engagisme et esclavage (1).

Le Comité pour la mémoire de l’esclavage, issu des décisions de Jacques Chirac d’inscrire l’esclavage sur l’agenda de l’état français et de décréter le 10 mai une journée officielle annuelle « des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions », avait hébergé cet article sur son site. Ce fut la première prise en compte officielle de ma proposition en France. L’idée fit son chemin à Maurice où les gouvernements successifs ont adopté une politique inclusive des mémoires, prévenant la concurrence victimaire. L’Aapravasi Ghat fut une des chevilles ouvrières de la mise en œuvre de cette méthodologie innovante.

Rappel de quelques lignes fortes de l’article, sans vouloir être exhaustif

Ce rappel m’est important car mon travail est régulièrement pillé, détourné, d’autres se déclarant à l’origine de mes propositions. Nous sommes dans une forme de travail où souvent l’éthique semble céder à d’autres impératifs…

Dans mon rappel historique, visant à demander un dépassement des cloisonnements entre les deux paradigmes pour un récit à inventer, je citais le cas de La Réunion, où « de nombreuses preuves d’esclaves indiens existent, parfois même possédés par des maîtres indiens. L’historien Hubert Gerbeau décrit avec beaucoup de précisions les premiers peuplements d’esclaves dans les îles des Mascareignes ». Donc, un des fondements de cette méthodologie comporte une approche désenclavant les perceptions racialisées de ces deux pages de l’Histoire en y rappelant l’aspect systémique qui les fonde.

En effet, l’Unesco rappelle que : « La suppression de l’esclavage ne met pas fin aux discriminations sociales, le système servile se prolongeant par des formes d’asservissement dérivées connues sous les termes d’engagisme, de coolie trade, de colonat partiaire ».

Un fait essentiel fonde ma méthodologie : « l’engagisme reconnaît, dans les textes, l’habeas corpus du coolie, même si dans les faits les choses diffèrent de l’esprit des lois, alors que l’esclave est l’objet hors droit d’un maître. La différence est de taille : le coolie signe son contrat, reconnaissance de sa personne juridique, alors que l’esclave, comme le définit le Code noir, est un objet, « vendu avec bétail et meubles ».

Je citais Ricoeur, qui définit la mémoire comme « le présent du passé, qu’il faut s’approprier davantage par un travail commun que par un devoir, car ce dernier peut aussi « oublier » ses engagements envers d’autres mémoires ». Clairement, il fallait voir entre esclavage et engagisme un lien de continuité avec des différences, pour parvenir à « une synthèse de l’hétérogène », chère au philosophe. J’élargissais ce travail à une perspective transocéanique, dans une sorte « d’aller-retour entre deux océans, l’océan Indien et l’Atlantique, comme un dialogue entre deux personnages longtemps coupés de leurs points de rencontres, des souvenirs, des archives, des références, des oubliettes ».

C’est dans cet outillage méthodologique que j’annonce Slave in a Palanquin (2), le remarquable ouvrage de Nira Wickramasinghe, professeure en Hollande.

Un ouvrage innovant dans l’océan Indien

Publié par Columbia University Press, ce livre traite de l’esclavage en Asie du Sud-Est, plus spécifiquement au Sri Lanka. Wickramsinghe rappelle que ce carrefour maritime, haut lieu du commerce, était aussi un carrefour de l’esclavage.

L’auteure y a constaté un vide dans l’historiographie, qui a fini par alimenter une amnésie collective sur ce douloureux épisode dans son île natale.

Le but premier du livre est de questionner l’invisibilité et l’inaudibilité de l’esclavage au Sri Lanka.

Wickramsinghe précise qu’il ne s’agit pas d’un livre sur l’abolition de l’esclavage « mais sur les batailles contre l’adversité – pendant la période de l’abolition britannique, au début du XIXe siècle – des esclaves individuels qui, comme les enfants, les serviteurs, les pauvres et les femmes, n’étaient pas considérés comme capables « d’autonomie morale ». Par rapport aux sociétés esclavagistes du début du XIXe siècle dans le monde de l’Atlantique et de l’océan Indien, la colonie de la couronne de Ceylan semblait avoir peu d’importance. Sa population d’esclaves n’a jamais dépassé les trente-six mille ».

Il est clair que son but est d’explorer un épisode « minoritaire » du grand récit de l’esclavage, en mettant en évidence un récit à inventer. Wickramsinghe rappelle ceci : « … toutes les histoires sont complexes et que les revendications d’origine, de pureté et d’innocence des communautés appartiennent au domaine du mythe ». Elle cite Andrea Major : « Tous les esclavages ne sont pas égaux. »

Dans son entreprise, Wickramsinghe déconstruit les notions de races et de couleur de peau associées à l’esclave, souvent représenté comme noir et d’ascendance africaine, en écho avec l’esclavage en Atlantique. Ce faisant, elle éclaire le Sri Lanka d’une façon innovante, ce qui pourrait nous permettre d’articuler esclavage et engagisme et de nous considérer comme héritiers d’une mémoire mixte d’esclavage et d’engagisme, ce qui signifie que des éléments des origines, de racialisation et des représentations de ces deux pages de servitude doivent être affinés.

J’en veux pour preuve, par exemple, que l’auteure met en perspective un paradigme constituant la coolitude, notamment celui de la pétition. Dans ma méthodologie articulant esclavage et engagisme, j’avais énoncé, globalement, que le coolie est pétitionnaire et sémanticien, étant ancré dans le signifié et l’esclave inventeur de langue et de littérature, étant poéticien, ancré dans le signifiant. Dans l’ouvrage, la pétition fait partie de cette histoire d’esclavage oubliée, qui retrouve une voix à travers les pétitions. Nous avons ici une sorte de transfert de marqueurs, ce qui est valable pour l’engagisme est aussi valable pour l’esclavage.

Elle cite l’étude de Gyan Prakash concernant le Bihar au 19ème siècle : « Son travail montre qu’après l’abolition de l’esclavage en 1843, les Kamias, ouvriers agricoles réduits en esclavage au Bihar, se sont transformés en laboureurs asservis. Ils sont devenus libres mais asservis par la dette. La liberté est clairement une antithèse trompeuse à l’esclavage ».

Rappelons que ce précieux ouvrage donne une voix au subalterne, au travers des parcours d’individus (Celestina, Valentine, Cander Wayreven, qui voyagea dans le palanquin de son maître).

Citons aussi le cas de Packier Pulle Rawothan, à qui on refusa une demande de circoncision. Dans une guerre avec les Maures de Colombo, on le déclara “of slave extraction,” castigated as “a cooly and the son of a maid slave of Pakkeer Pulle”, engagisme et esclavage se chevauchant dans l’opprobre.

Wickramsinghe explique que l’amnésie des Sri Lankais au sujet de cet esclavage est due à divers mécanismes, tels que la conversion, le baptême, l’appropriation de l’identité portugaise ou de celle du coolie…

Je suis loin d’avoir épuisé toute la complexité et les subtilités de ce livre transdisciplinaire écrit dans un style engageant et fluide. Je ne fais que le mettre en perspective, en amont de la commémoration de l’arrivée des engagés à Maurice, des aspects prouvant que la méthodologie articulant engagisme et esclavage que nous avons développée trouve ici une formidable articulation.

Nira Wickramasinghe nous incite à lire nos histoires avec moins d’a priori et plus de modestie, afin de nous saisir dans les entre-deux des mémoires, des identités, des représentations et des géographies mentales. Elle nous interpelle quand elle rappelle que la Compagnie des Indes Orientales (VOC) de Hollande ont emmené à Maurice et en Afrique du Sud des esclaves de Batavia et de Colombo, bien avant les engagés. Ces deux histoires forment un continuum que des catégorisations ont séparées et qu’il faut reconnecter.

Grâce à ce travail superbement documenté, l’océan Indien offre des réflexions que l’Atlantique serait heureux de connaître dans un récit partagé de l’engagisme et de l’esclavage. Avec Slave in a palanquin, Nira Wickramasinghe innove en fournissant à notre océan un « slave narrative » et un « freedom narrative » qui abondent, comme elle le fait remarquer, aux Caraïbes ou aux USA et qu’il s’agit de connaître sur nos rives. Un livre à lire, absolument pour recouvrer notre passé dans ses complexités.

29/10/20

(1) L’article est accessible ici :

http://africultures.com/esclaves-et-coolies-pour-un-rapprochement-des-memoires-4476/#prettyPhoto

(2) http://cup.columbia.edu/book/slave-in-a-palanquin/9780231197632