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La sensibilité de Kavinash Thomoo par l’entremise de ses installations

L’installation est une pratique artistique qui s’est développée vers le milieu du XXème siècle et qui résonnait comme une rébellion contre les deux pratiques dominantes : la peinture et la sculpture. Son arrivée dans l’art contemporain a apporté un nouveau souffle et une autre dynamique dont l’art avait besoin, surtout après la Deuxième Guerre mondiale où certains penseurs estimaient qu’il fallait faire table rase du passé. Une installation est généralement un agencement d’objets et d’éléments indépendants les uns des autres, mais qui constitue un tout dans un espace intérieur ou extérieur où le spectateur peut circuler autour, voire à l’intérieur même de l’œuvre. Ce qui est important dans cette pratique, c’est l’interaction entre l’œuvre, le lieu, les spectateurs et l’aspect conceptuel imaginé par le plasticien.

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À Maurice, rares sont les artistes plasticiens qui ont une maîtrise de cette forme d’art. Kavinash Thomoo est l’un de ceux qui y excellent et il est sans doute un des spécialistes dans ce domaine avec Nirveda Alleck et Nirmal Hurry, dont les pratiques de prédilection demeurent malgré tout la peinture et la sculpture respectivement.

Kavinash Thomoo n’est pas un inconnu sur la scène artistique locale. Après avoir bénéficié d’une bourse en 2013 et obtenu son MA in Fine Arts de la Cambridge School of Art, il se destine à l’enseignement de l’art et du design dans le collège d’État Mahatma Gandhi tout en étant chargé de cours à temps partiel dans des institutions tertiaires tels que la School of Fine Arts du MGI où il enseigne la photographie, et à l’Open University of Mauritius où il dispense des cours sur l’histoire du graphic design, du multimédia et de l’hypermédia. Parallèlement à ses enseignements, Kavinash Thomoo poursuit sa carrière d’artiste déjà très riche puisqu’il a participé à de nombreuses expositions collectives locales et internationales (Angleterre, France, Italie, Dubaï, Abu Dhabi, l’Arabie Saoudite, États-Unis, Canada, Thaïlande, Inde, Afrique du Sud, Côte d’Ivoire, Réunion, Seychelles.) En 2015, il a été sélectionné pour participer à la Biennale de Venise et récemment il a été primé à la Biennale des Seychelles pour son installation « Can you hear me ? ».

Bien qu’étant un artiste pluridisciplinaire, c’est sa pratique de l’installation qui me touche le plus. Je m’attarderai exclusivement sur trois de ses récentes installations car ce qu’il nous propose est très intéressant à la fois dans ses dispositifs plastiques sensibles et raffinés qui reflètent sa personnalité, mais surtout dans sa démarche réflexive et les problématiques plastiques, humaines et sociétales qui se dégagent dans ses propositions. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus confrontés à des fléaux environnementaux et sociétaux qui bouleversent notre façon d’être, de vivre, d’agir et de réagir … ou pas. Et c’est justement dans ce « ou pas » que l’art peut sensibiliser les personnes. L’artiste devient alors cet acteur qui contribuent à alerter l’opinion publique quand les pouvoirs politiques peinent à faire avancer les choses ou qui ferment les yeux sur certaines réalités.

Le travail de cet artiste est éminemment politique et engagé. Ainsi, “Can you hear me?” est une installation de petites fioles placées de façon très symétrique et millimétrée et dans lesquelles sont enfermés des éléments issus de la nature (terre, graines, feuilles, racines, eau, sucre, sel, etc.). Au-dessus de ces fioles, un micro est suspendu et il représente le cri de la terre envers l’homme insouciant. Bien que très joliment présenté avec un souci du détail et une harmonie de couleur calculée, ce qui fait œuvre, me semble-t-il, ne se trouve pas tant dans son aspect esthétique très réussi, mais plutôt dans cette réflexion poussée, mûrie et forte de l’artiste. La puissance plastique d’une installation se situe dans cette alchimie entre le dispositif, c’est-à-dire la façon dont les éléments qui constituent l’œuvre sont installés, et le message que le plasticien souhaite faire passer. Par le biais de cette œuvre, Kavinash Thomoo pointe du doigt notre inaction et celle des politiques face au danger concernant la surexploitation des ressources de notre planète et la destruction de l’environnement. Il avance que la conscientisation des dangers environnementaux que le monde subit n’a jamais été autant mise en avant, notamment avec tous les moyens de communication. Cependant, noyée dans ce flux abondant d’informations et de distractions diverses, nous sommes amenés à ne pas savoir hiérarchiser ces dernières et par conséquent zappons les priorités.

Au dernier Salon de Mai, Kavinash Thomoo a présenté une installation, « Loading » évoquant l’après COVID et la nécessité de se réunir pour faire le point sur tout ce qui s’est passé mais également sur les couacs et la perte de confiance qu’il y a eus vis-à-vis des organisations, des politiques et de l’homme lui-même. Il s’agit surtout de réfléchir aux actions qui nous mèneront vers une « new normal ». Plastiquement très fortes, huit chaises identiques dans leurs formes sont posées dos à dos sur un lit de charbon. Sur le dossier des chaises, nous voyons des barres qui représentent le chargement de cette machine humaine désorganisée et qui aurait besoin d’un reset.

Finalement, « Equally precious » a retenu mon attention. L’œuvre avait été présentée lors du premier Mauritius International Art Fair en 2019. Ce travail met en lumière une réflexion sur la discrimination, le mépris de certains et notamment du pouvoir politique à l’égard des personnes LGBTQIA+. En effet, nous nous souvenons des perturbations regrettables qui avaient été provoquées par un groupe de radicaux lors de la marche des fiertés à Port-Louis il y a quelques années de cela et qui ont mis fin à cette marche joyeuse et pacifique. Cette œuvre aux couleurs de l’arc-en-ciel appelle donc à plus de tolérance et à l’inclusion des personnes LGBTQIA+ dans cette société mauricienne.

Ainsi, Kavinash Thomoo appréhende toutes ses œuvres avec une vraie réflexion cohérente pour tenter de conscientiser les gens. Bien que les sujets qu’il aborde soient très forts, les émotions qui se dégagent de ses installations sont très douces, délicates et pacifiques. Je pense que ce n’est pas dans le tempérament de cet artiste de dire les choses crûment. Il préfère passer par la subtilité pour transmettre ses messages. Nous sommes loin de certaines installations d’artistes internationaux, dont Paul Mc Carthy, qui font exprès de heurter les sensibilités afin de faire prendre conscience et réagir. Par ailleurs, Kavinash Thomoo devrait impérativement se lancer dans une exposition solo dans une galerie pour qu’on puisse apprécier davantage son travail. Cela lui permettra de franchir un nouveau cap, de pouvoir jouer avec les espaces, de concevoir plusieurs installations dans un même lieu et les confronter avec ses photographies conceptuelles ou ses impressions digitales sans que ces dernières parasitent ses installations car il aura réfléchi à la scénographie de son exposition. Il devrait également songer à travailler des installations qui investissent pleinement une salle où la déambulation des spectateurs ferait partie prenante de l’oeuvre. En attendant cette exposition solo, Kavinash Thomoo a été sélectionné pour la prochaine biennale de Bangladesh mais également pour une exposition aux États-Unis.

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