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Le choix du moins mauvais

Saviez-vous que le Président Emmanuel Macron partage la même stratégie électorale que notre Pravind Jugnauth national? Mis à part le fait que M. Macron et M. Jugnauth touchent à peu de chose près le même salaire, il partage en commun le fait d’avoir remporté une élection sans avoir proposé un programme de gouvernement. Les Mauriciens comme les Français n’ont pas eu la possibilité d’élire leur dirigeant sur la base d’un programme de gouvernement mais uniquement sur des promesses de campagne. Lorsque l’on voit que deux pays aussi différents que la France et la République de Maurice ont vécu deux expériences aussi similaires, il est intéressant de questionner le rôle et la place de l’électeur dans le système démocratique en vigueur dans les deux États.

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En France, nous avons affaire à un électorat, dit éclairé, qui sait faire la différence entre la droite (c’est-à-dire, une politique gouvernementale libérale qui protège les intérêts, le capital et les privilèges) et la gauche (c’est-à-dire, une politique progressiste qui a pour objectif le progrès des droits humains et l’abolition des privilèges et des monopoles). À Maurice, nous avons un électorat qui soutient tel ou tel autre candidat en fonction des privilèges accordés ou promis. Des électeurs mauriciens ne sont pas vraiment capables de dire ce qu’est la gauche ou la droite. C’est le dirigeant du jour qui accorde ou s’oppose à ce que tel ou tel bénéfice puisse être dirigé vers un citoyen/contribuable. D’un côté, nous avons donc un électorat éclairé et de l’autre nous avons un électorat intéressé.

Pourtant, les deux pays ont porté à la tête de l’État/Gouvernement deux candidats qui n’avaient pas de programme de gouvernement et qui incarnaient le choix du moins mauvais. Souvenez-vous comment en 2014, l’alliance MSM/ML se présentait comme le seul rempart face au régime présidentiel proposé par le duo, Paul Raymond Bérenger et Navinchandra Ramgoolam. C’est pour cela que l’électorat a choisi Sir Anerood Jugnauth, ce qui a permis à Pravind Jugnauth de prendre le pouvoir en remplaçant son père au poste de Premier ministre malgré la vindicte populaire. En 2019, en dépit des pétitions électorales et d’un vote minoritaire, quelque 37% de l’électorat aura permis de renouveler le mandat de Pravind Jugnauth. On ne peut dire que le gouvernement de Pravind Jugnauth ait vraiment fait campagne. Puisque déjà en 2019 les membres du gouvernement MSM/ML ne pouvaient échapper aux scandales qui les éclaboussaient, souvenez-vous de l’affaire Alvaro Sobrinho, de la BAI, Serenity Gate ou encore du scandale des moto-écoles sous la houlette du démissionnaire, M. Nando Bodha.

Diabolisation de l’adversaire

Le Président Macron, toutes proportions gardées, avait lui aussi son lot de scandales aux trousses avec le « McKinsey gate » ou encore l’affaire « Benalla » ou les frasques de son ministre de l’Intérieur, M.Castaner qui n’a d’ailleurs pas été réélu aux dernières législatives. Le Président Macron n’a pas fait campagne, non plus, prétextant qu’il était trop occupé par la guerre en Ukraine et la situation post-pandémie de la COVID-19. Là encore dans sa stratégie on retrouve un élément qui nous permet d’établir un parallèle avec Pravind Jugnauth, celle de la diabolisation de l’adversaire. Je vous rappelle que notre PM avait demandé à une foule de gens si leur fille ne serait pas plus en sécurité avec lui enfermée dans une chambre plutôt qu’avec son adversaire M.Navin Ramgoolam. Tout cela pour faire référence à la réputation que ce dernier entretiendrait avec la gent féminine. De son côté, M. Macron a fait pareil, diaboliser son adversaire, et après un second tour qui place Mme Marine Le Pen au second tour, il a été élu avec le plus mauvais score contre l’extrême droite de toute l’histoire de la 5ème République; et seulement un électeur sur quatre s’est déplacé pour voter. D’ailleurs, le Président Macron a très rapidement été confronté à la colère populaire dès les premiers jours de son élection lors d’un déplacement où il prenait un bain de foule. On peut dire que c’est un autre point commun entre les deux chefs d’État, ils ne s’exposent quasi exclusivement que devant une assistance choisie. Depuis l’affaire « Benalla » et au vu des actions des gilets jaunes, le Président français limite et encadre ses apparitions publiques, tout comme notre PM qui s’adresse aux publics des organisations sociales culturelles quasi exclusivement.

Toutefois, lors des dernières législatives, les Français ont fait preuve d’un sursaut démocratique, car malgré une abstention record la majorité présidentielle de M.Macron n’a pu obtenir la majorité absolue. En France, avec les résultats de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et sociale (NUPES), les Français ont fait entendre leurs voix et surtout ils ont mis un arrêt sec et net à l’utilisation du 49-3, une section de la Constitution française qui permet de voter une loi sans qu’elle ne soit soumise au débat devant l’Assemblée nationale.

La NUPES est un regroupement des forces politiques de gauche autour d’un programme commun. Cette formule semble avoir fait ses preuves car il y a moins de deux mois de cela M. Jean-Luc Mélenchon avait échoué en se plaçant à la troisième place du premier tour lors du scrutin présidentiel.

Par contre, la logique du choix du moins mauvais a également amené 89 députés du Rassemblement National au sein de l’Assemblée nationale française. C’est la première fois que cela se produit, le plus haut score de ce parti d’extrême droite, c’étaient 35 députés aux élections de 1986 lorsque le président Mitterrand avait introduit la proportionnelle afin d’assurer une meilleure représentativité démocratique. Mais aussi et surtout pour que ses adversaires du moment, le RPR, soit mis en difficulté en perdant des voix au profit de l’extrême droite.

Les institutions démocratiques françaises permettent que les électeurs élisent leur président avant d’élire les députés qui deviendront des ministres et des membres du gouvernement.  Cela veut dire que la limite sur les choix proposés lors de l’élection présidentielle peut être contrebalancée par le processus de l’élection des législateurs, car en France ce n’est pas le Président qui décide de la politique du gouvernement lorsqu’il y a une cohabitation. Il ne peut plus faire voter les lois qu’il souhaite sans passer par un débat parlementaire.

C’est là que s’arrête la comparaison entre Pravind Jugnauth et Macron. Ici à l’île Maurice, nos institutions démocratiques permettent la dictature du nombre. Les quelque 37% obtenus par le MSM lui garantissent une majorité de députés qui vont, sans discuter sur le fond l’impact des mesures décidées, voter les lois proposées. La loi des finances (Finance Bill) – qui ne prévoit rien pour l’avenir et qui s’inscrit dans une logique d’endettement jusqu’à l’étouffement économique et social du pays – ne sera-t-il pas voté dans cette même lignée?

N’est-il pas temps pour nous à l’île Maurice de ne pas commettre la même erreur encore et encore en espérant un résultat différent ? Continuer à élire des individus sur la base de leur appartenance ethnique plutôt que de s’intéresser au programme de gouvernement proposé? Il est grand temps qu’à Maurice les électeurs s’intéressent aux programmes plutôt qu’au discours des agitateurs politiques et aux grands titres des médias.

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