REYNOLDS MICHEL
De La Réunion

Après l’innommable assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire et de géographie, le 16 octobre, et de trois nouvelles victimes, Vincent Loquès, Nadine Devillers et Simone Barreto Silva, tuées avec la même sauvagerie à l’arme blanche dans une basilique de Nice le 29 octobre, la France se déchire de manière quasi irréconciliable entre les tenants de la liberté absolue au nom de la lutte contre l’obscurantisme et ceux et celles qui disent non à l’insulte à la religion ou au blasphème au nom du respect à la liberté de conscience ou tout simplement au nom de la responsabilité dans l’exercice de la liberté d’expression. Poser en ces termes, le débat ne peut que s’enliser. Les réactions indignées à la récente déclaration de l’archevêque de Toulouse, Monseigneur Le Gall, est un bon exemple. Qu’a dit l’archevêque de Toulouse ?

Un débat piégé

Interrogé par France Bleu Occitanie suite à l’attentat de Nice, Monseigneur Le Gall s’est dit personnellement opposé à la liberté de blasphémer les religions en France tout en ajoutant qu’« on ne se moque pas impunément des religions. On ne peut pas se permettre de se moquer des religions, on voit les résultats que cela donne ». Et d’ajouter : « On met parfois de l’huile sur le feu avec ces questions des caricatures … et c’est une escalade ensuite. La liberté d’expression a des limites comme toutes libertés humaines. On ferait mieux d’insister dans la devise républicaine sur la fraternité ». Il termine en disant qu’« il faudrait apaiser tout cela car ces caricatures sont contre les musulmans mais contre la foi chrétienne aussi » (France bleu.fr, 30/10/2020 ; 20 Minutes avec AFP, 31/11/2020).

Ces propos un peu trop tranchés de Mgr Le Gall – qui ne distingue pas critique et offense, la critique nécessaire tant pour les croyances que pour la démocratie et l’offense qui débouche sur la violence ‒ ont suscité des réactions indignées des tenants de la liberté de blasphémer, érigée en droit sacré, en droit absolu non négociable. « Les digues sautent : un évêque excuse les crimes. La liberté de blasphémer les religions est en cause », a réagi le chef de la France Insoumise, Jean-Luc Mélanchon, sur Twitter. « La laïcité d’expression et le droit de critiquer toute institution religieuse sont indissociables de notre pacte démocratique et républicain. Ce n’est pas négociable ! », a déclaré pour sa part Carole Delga, présidente PS de la Région Occitanie (La Dépeche.fr, 30/10/2020).

« La liberté de blasphémer n’est pas un acte licencieux mais appartient au droit de notre République, confirmant la liberté de penser et d’expression… La démarche de laïcisation engagée par la loi de 1905 … doit être poursuivie, soutenue et renforcée afin que les croyances, qui relèvent du domaine de l’intime et du domaine privé, n’aient aucune incidence sur le domaine public, l’espace citoyen, qui doit être pacifié de tout prosélytisme », a ajouté Georges Méric, le président PS du Conseil départemental de Haute-Garonne. Avec ses propos très tranchés, on est loin de l’échange sur les points de vue opposés. Ce sont même deux visions du monde qui s’opposent de manière quasi irréconciliable (La Dépeche.fr, 30/10/2020).

Critique ou offense

Comment sortir de cette impasse ? Car opposer liberté d’expression jusqu’au droit de blasphémer et le respect des croyances par une police des images ne permettra pas de renouer le dialogue entre laïques et croyants musulmans ou chrétiens. Il faut trouver une autre manière d’aborder le problème avec plus de responsabilités sans renier les grandes valeurs de nos sociétés démocratiques. Par exemple en faisant entrer, comme le propose Jean-Baptiste de Foucauld, un critère de discernement dans la production et l’usage des caricatures : telle caricature relève-t-elle de la critique ou de l’offense, voire de l’outrage ? Et ce, tout en nous questionnant sur leur réception. Ou encore en nous interrogeant sur la notion d’injure morale en essayant de comprendre pourquoi tel dessin du Prophète ait pu offenser à ce point l’immense majorité des croyant-e-s de confession musulmane hostile aux terroristes. Et sans avoir recours à la notion de blasphème, notion qui n’a de sens que pour les croyants. « Un État laïc ne sait pas ce qu’est un blasphème, il y a tout au plus indifférent », écrit Valentine Zuber, historienne de la laïcité.

La caricature (de l’italien caricare, charger), à la fois exagérée et ressemblante, vise, dans une intention plaisante ou féroce, à provoquer, à faire rire. Elle est profondément ambiguë, et c’est là tout le problème. Elle peut relever d’une critique salutaire qui donne à penser, à prendre du recul en abordant avec humour des sujets au cœur de l’existence ou simplement viser à salir, à dénigrer l’adversaire à travers la critique ou la destruction de son erreur. Par son irrévérence dans le graphisme ou la peinture à travers un autre type d’image, elle peut nous libérer de certaines emprises ou être simplement une violence, un outil de guerre pouvant mener à une guerre de tous contre tous. Dans un cas, elle est démocratique et le rire libérateur, dans l’autre cas, elle est une offense, outrage, et le rire sonne faux.

Par ailleurs, il convient tout à la fois de s’interroger sur l’intention du dessinateur et la réception du public. Quel dessein poursuit le caricaturiste par ce dessin ? Faire réfléchir par une saine critique, ouvrir les yeux et provoquer une prise de conscience par le rire ou inciter à la haine de l’autre par le biais de la dérision ? En outre, une caricature faite dans l’esprit de faire évoluer l’autre en utilisant l’humour peut être reçue comme une offense, une injure grave, compte tenu des normes et des valeurs de la culture de l’autre en question. A-t-on le droit dans ce cas de faire l’impasse sur la blessure de cet autre ? Si c’est le cas, on sort de la visée critique et libératrice de la caricature pour entrer dans la provocation pour la provocation, pour choquer et blesser, ou tout simplement pour imposer ses valeurs comme universelles. Dans ce pur rapport de forces, les identités fermées l’une par rapport à l’autre vont se crisper et non dialoguer, commente Jean-Baptiste de Foucauld. L’intention première est détournée de son but, de libératrice la caricature devient destructrice.

Un équilibre à trouver et un pacte social à construire

Les images qui nous arrivent à travers les réseaux sociaux nous parviennent sous la même forme, mais elles n’ont pas le même sens pour les uns et les autres. En effet, nous n’avons pas tous et toutes les mêmes rapports à la figuration et à la caricature. Les adeptes de l’islam se sentent blessés par les caricatures de leur Prophète. Saba Mahmood, professeure d’anthropologie à Berkeley, nous invite à réfléchir à l’idée de blessure morale. Il existe, dit-elle, chez les croyant-e-s de confession musulmane une relation d’intimité avec le Prophète qui est pour eux une figure exemplaire qu’il faut imiter. Vu sous cet angle, le problème des caricatures n’est pas tant qu’elles violent une tradition (celle des hadiths qui impose de ne pas représenter le Prophète), mais qu’elles bouleversent une relation affective profonde. Ils et elles se sentent alors profondément blessé-e-s, humilié-e-s et outragé-e-s. Le dessinateur ou la dessinatrice avant de « porter la plume dans la plaie » ‒– c’est ce qu’on attend de lui/d’elle – doit avoir la capacité d’écouter, de comprendre et faire preuve de responsabilité, notamment dans un contexte mondialisé où chaque dessin satirique peut avoir une diffusion planétaire. Qu’est-ce qu’une liberté qui ne tiendrait pas compte des effets produits sur l’autre, sur les autres ? Qu’est-ce qu’une liberté sans l’apprentissage de la fraternité entre chaque composante de la société ?

Il est évident qu’on ne doit pas répondre à l’offense par l’offense. S’engager dans cette voie, c’est quitter la voie de la raison pour celle de la violence et de la barbarie, c’est nier notre humanité. Si nous voulons faire société, apprendre à vouloir vivre ensemble malgré nos visions ou croyances différentes, la seule voie possible est celle du dialogue, pas celle du dialogue de sourds mais du dialogue où l’on se donne les moyens de réguler nos tensions en articulant nos points de vue au moyen de la discussion. Bref, dans un débat démocratique où prime une éthique de la responsabilité face à une éthique de conviction où on aurait le droit de tout dire, de tout écrire, de tout caricaturer, et de rire de tout.

La liberté d’expression n’est jamais sans limites. Elle s’exerce dans le respect de l’ordre public, c’est-à-dire dans le souci du mieux vivre-ensemble. Elle est limitée par la loi : l’interdiction de faire l’apologie du racisme et de l’antisémitisme, entre autres. Elle est également limitée par un certain consensus social, nous dit Olivier Roy. Et notre politologue spécialiste de l’islam de souligner : « Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes… » (Le Monde, 08/02/2006). Bref, il y a un équilibre à trouver entre la liberté d’expression et le respect des croyances. Et ce, au-delà même des principes juridiques. Une société pluraliste et multi-religieuse doit pouvoir ouvrir des lieux d’échange pour la construction de cet équilibre en faisant accorder les points de vue de l’avènement d’une société apaisée d’égalité fraternelle.

Cela dit, les Religions doivent balayer devant leur porte :

– en admettant pleinement et sereinement le droit à la liberté critique de leurs sources et pratiques ;

– en se livrant à une lecture critique, ouverte et créatrice de leurs Écritures et traditions ;

– en engageant une lutte sans merci contre le fondamentalisme et tout repli sur soi, sur sa communauté ;

– en œuvrant pour des espaces de dialogue et de relations confiantes en vue d’éviter les heurts qui peuvent résulter du choc des sensibilités.

C’est ensemble, quelles que soient les convictions des uns et des autres, que nous devons promouvoir un savoir-vivre et un savoir-faire en vue de l’avènement d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité et de paix.