DR JIMMY HARMON 

Un ami m’a envoyé récemment via WhatsApp une pensée du jour en anglais qui pourrait se traduire comme suit : « Si le sentier est beau, assure-toi où il te mène. Si la destination est belle, ne t’en fais pas comment est le sentier ». Cette pensée pourrait bien décrire le sentiment qui nous habite depuis que la question de la discrimination raciale a surgi dans l’espace public mauricien. Où peut nous mener le sentier de la lutte contre la discrimination raciale ? Est-ce que sa destination pointe vers l’idéal mauricien, un pays pluriel avec la gestion de sa diversité en toute équité dans la justice et la paix ? Le facteur déclencheur pour Maurice et ailleurs a été sans conteste le drame de George Floyd aux États-Unis et l’impact du mouvement Black Lives Matter dans le monde durant le confinement de COVID-19. Dans la même période nous avons eu nos tristes événements locaux qui poussent dans le sens du Black Lives Matter : le cas de brutalité policière à Cité-Vallijee, avec fort heureusement, la prompte intervention du Commissaire de Police pour dénoncer et suspendre les suspects, les cinq morts suspects en prison, l’éviction des pena lakaz et cet ignoble bulletin d’information à la Goebbels de la MBC TV du 3 juin 2020 qu’on pourrait intituler ‘tablisman/legliz’. Je propose ici quelques pistes de réflexion sur la question de la discrimination raciale en terre mauricienne.

Praxis

Dans toute lutte, il faut développer impérativement une praxis (théorie et pratique) pour la transformation des structures avilissantes. Paolo Freire (1921-1997), théoricien et praticien brésilien de l’éducation pour la libération des masses, avait retravaillé le concept marxien de « praxis » pour se l’approprier en le définissant comme suit : « Action without reflection is blind, reflection without action is impotent » dans sa fameuse publication Pedagogy of the oppressed (1968). Dans une publication intitulée ‘Kreol Matters, Kreol Konte’ (2018) qui est toujours accessible en ligne, je posais le cadre théorique de la discrimination raciale dans le contexte mauricien. J’actualise ici l’explication que j’avais donnée. Au fait, un consensus existe chez des chercheurs en sciences sociales : la race n’est pas une réalité biologique, mais sociale. Assignation, catégorisation subie et parfois appropriée par ceux qu’elle opprime, elle n’aurait rien à voir avec la biologie. Donc la race n’existe pas mais la discrimination raciale existe. Le terme “race” demeure très présent dans le monde entier, aux États-Unis, mais aussi en Europe. Il se retrouve dans les travaux universitaires, et dans les traités juridiques internationaux.

Parallélisme

À ce jour, la conférence internationale ‘New Directions in Critical Race Theory’ en 2017, à l’Université de Tennessee-Knoxville aux États-Unis, a donné naissance à une explication plus pointue sur la question de la discrimination raciale. Cette explication repose sur quatre postulats. D’abord, il faut comprendre le racisme comme un élément permanent dans la société américaine ; il s’imbrique dans d’autres structures de domination ; il est lié au mécanisme historique voulant dire que toute dynamique sociétale charrie le poids de l’histoire ;  il se forme et se maintient par la White Supremacy qu’on intériorise; la nécessité de mettre l’accent sur les récits (témoignages) d’oppression raciale vécue par les groupes marginalisés. Cette analyse de la société américaine n’est pas loin de la nôtre.

L’Ile Maurice, de par son histoire, a aussi été marquée par la racialisation comme toute société qui a connu l’esclavage, l’engagisme et la colonisation. Le rapport de la Truth & Justice Commission rapporte dans ses conclusions:  « It was found that Creoles, who are currently defined as slave descendants, routinely experienced racist attacks. […] Examples of ‘racist’ events include biased bureaucratic reports, hidden inquests, empty review procedures, the touting of equality policies never enforced, denial of earned recognition, exclusionary socialising, and covert maintenance of housing segregation ». (TJC Report, 2011: 286). Le film documentaire La Passion de servir, sorti fin juillet 2018, retrace la contribution de l’Église catholique au développement de l’île Maurice post-indépendante dans le contexte de la célébration des cinquante ans d’indépendance de notre pays. Le film met en lumière les préoccupations premières des opinion leaders du pays et qui demeurent d’actualité : la paix sociale dans le pays et l’unité du peuple. Dans ce documentaire, Danielle Palmyre, théologienne et anthropologue mauricienne et qui a l’habitude d’écrire dans la page Forum du Mauricien, fait la réflexion suivante : « La question des noirs dans le monde est une question systémique dans toutes sociétés […] la question créole se rattache à cette question de la place des noirs dans le monde et ce qu’est devenu système mondial d’oppression, de domination, de non reconnaissance de certaines personnes seulement parce qu’elles sont nées noires…cette violence fondamentale vous transforme, vous façonne. […] que vous soyez le maître, que vous soyez l’esclave […] cet héritage … qui est dans nos têtes pèse profondément. » La guérison relève de l’ethnopsychiatrie. Il y a une décolonisation de la pensée à mettre en place. Mais les termes de ce combat contre la discrimination raciale ne peuvent se poser ici comme ils les sont aux États-Unis ou ailleurs. Une simple juxtaposition ou transposition du combat peut provoquer des effets contraires.  En géométrie, le parallélisme se définit comme deux lignes qui vont dans la même direction mais sans se rejoindre. Il en va de même pour la question raciale dans notre pays avec le communalisme et le castéisme qu’on pourrait considérer (pour faire simple mais réducteur) comme des variantes de la discrimination raciale. Mais le risque est justement grand d’établir de faux parallèles.

Faux parallèles

Dans une publication intitulée ‘Contesting the Nation: Religion, Community and the Politics of Democracy in India’ (1996) par D. Ludden, le communalisme est défini comme ‘the collective antagonism organized around religions, linguistic and or ethnic identities’(p.50). Le communalisme n’est pas le racisme mauricien. Il est un mode d’organisation sociétale. Il ne fonctionne pas sur la couleur de la peau ou la White Supremacy comme aux États-Unis, mais sur l’agrégation des intérêts conjoncturels. Il ne faut pas se tromper. Il ne peut être combattu qu’en s’organisant en groupe unifié. C’est le seul moyen de consolider son système immunitaire en tant que groupe minoritaire au sein de la majorité. Ce que tous les groupes font à Maurice. À l’exception des Créoles. Dans le même ordre d’idées, ce serait méconnaître et faire injure à l’histoire des luttes de notre pays que de ne réduire la situation des Créoles qu’à la discrimination raciale. Nous avons connu nos civic rights struggle tels que le combat pour le droit de vote par le Dr Onésipho Beaugeard (1832-1898), la naissance du syndicalisme avec Emmanuel Anquetil dans les années 30-40, le travail de l’éveil des masses à la conscience politique par le professeur Basdeo Bissoondoyal, la route vers l’indépendance et la construction de l’Ile Maurice post-indépendante par Guy Rozemont, Sir Seewoosagur Ramgoolam et Gaëtan Duval entre autres. Mais, toutes ces luttes ont effectivement été marquées d’une façon ou d’une autre par l’ethnic politics qui a sa propre logique mauricienne.

La vraie lutte

L’universitaire Catherine Boudet, observatrice de la chose politique à Maurice, a pu montrer dans ses articles scientifiques que la démocratie consociative s’est mise en place à Maurice entre 1947 et 1971. La « consociation » (consocialism) est un type de démocratie qui ne fonctionne pas sur le mode d’élections compétitives comme dans une démocratie représentative, mais sur un consensus entre les élites politiques pour un partage du pouvoir. Ce système existe dans d’autres pays tels que l’Irlande du Nord ou Chypre. C’est la manière politique de gérer les conflits basés sur le principe de power-sharing. Dans le cas mauricien le consocialism est un power-sharing castéiste et familial. C’est un système que les Créoles n’ont pu maîtriser jusqu’ici ou à bien y regarder les leaders des partis politiques les ont écartés dans les détails des négociations quand on décide du power sharing. C’est surtout l’absence de toute forme d’organisation de pression ou s’il y en a c’est son incapacité de se maintenir dans la durée qui fait défaut comme l’écrivait si bien le regretté Gaetan Benoit dans un essai The Afro-Mauritians (MGI – 1985). Les Créoles parviennent difficilement à s’accommoder avec ce système. Pour survivre dans un tel système il faut savoir demander au moment qu’il faut et savoir avec qui en faire la demande. Absents des   arcanes du pouvoir et neutralisés au sein des instances de leurs propres partis, les Créoles se retrouvent sans leviers et sans alliés. Depuis je me demande s’il ne faut pas que les Créoles en politique s’inspirent des Afro-american Black Caucus dont la devise est « Black people have no permanent friends, no permanent enemies just permanent interests ». Ce qu’il faut c’est identifier les « permanent interests » et trouver les « friends » qui étaient hier nos « enemies ». C’est tout un état d’esprit, sans état d’âme. On dira que c’est de l’opportunisme calculé. Ce sont les voies impénétrables de ce bas monde. C’est peut-être là qu’il faut mener la vraie lutte.