DR JIMMY HARMON

Cet article constitue une réflexion sur les trois marches dites « citoyennes » par ses organisateurs qu’a connues notre pays. Ce sont les manifestations du 29 août, du 12 septembre 2020 et du 13 février 2021. Leur succès relève non seulement du nombre de participants qui y étaient présents mais aussi par la couverture médiatique locale et

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internationale qu’elles ont eue. L’approche consiste à replacer ces marches dans leur contexte pour mieux en évaluer leur importance et en dégager le sens.

Le Monde, Afrique, 30 août 2020

Il est intéressant de voir comment la première marche du 29 août 2020, tenue à Port-Louis, a été répercutée dans la presse internationale. Dans son édition du 30 août 2020, Le Monde, journal de référence et connu pour son traitement non-partisan des nouvelles, donne le compte rendu de la marche du 29 août 2020, tenue à Port-Louis. On relève dans cet article paru dans la rubrique « Afrique » les points suivants : (i) celui-ci situe le contexte de la marche : il s’agit du vraquier japonais MV Wakashio qui s’est échoué le 25 juillet sur un récif à Pointe d’Esny, au sud-est de l’île. L’épave s’est brisée en deux, trois semaines plus tard. Entretemps, le navire a laissé échapper au moins 1 000 tonnes de fioul qui ont souillé les côtes – notamment des espaces protégés abritant des forêts de mangrove et des espèces menacées – et les eaux cristallines qui attiraient de nombreux touristes avant la pandémie de Covid-19. (ii) à propos du nombre de participants, l’article estime qu’il y avait entre 50 000 et 75 000 personnes dans cette marche. (iii) quel était le profil des marcheurs ? L’article met en exergue « le cortège, rassemblant toutes les composantes de la société mauricienne dont beaucoup de femmes et de jeunes… ». (iv) quelles furent les réactions types ? D’abord celle de Ajay Guness, présenté comme « le chef adjoint du Mouvement militant mauricien (MMM), un parti d’opposition » et qui affirme : « C’est la première fois qu’une manifestation citoyenne rassemble une foule aussi importante » tout en soulignant que celle de 1982 célébrant la victoire des 60-0 était un « rassemblement politique ». Puis celle de « Jocelyne Leung, 35 ans, une employée de bureau » qui souligne que « cette manifestation est l’occasion d’envoyer un message [au Premier ministre] Pravind Jugnauth pour lui dire qu’il a fauté dans la façon de gérer le naufrage du Wakashio » (v) qui fut la cheville ouvrière ? « La marche a été organisée à l’appel d’un simple citoyen, Jean Bruneau Laurette, devenu un héros aux yeux de nombre de ses compatriotes pour avoir osé s’opposer à Pravind Jugnauth » . L’article ne fait pas mention de la pétition ‘Moris Pou Tou Dimoun’ qui avait été circulée lors de cette marche. Cette pétition est une demande de la démission de Pravind Jugnauth de son poste de Premier ministre. La démarche s’apparente à un tribunal populaire ou s’inspire du modèle de la démocratie directe dans lequel système tout représentant du peuple peut être révoqué par le peuple. Au fait, cette pétition avait pris de court plus d’un sur place car elle ne fut à aucun moment évoquée avant la manif car l’invitation était pour une marche écologique et non ‘B… Li Deor’ (BLD).

Après, ce fut la marche du 12 septembre 2020 à Mahebourg en solidarité avec les habitants du Sud-Est. Pour cette manifestation, les trois leaders de l’opposition avaient décidé de déléguer deux élus de la circonscription numéro 12, notamment Ritesh Ramful et Richard Duval. Les choses commencent à se préciser et dépassent le cadre d’une marche pour la protection de l’environnement. Les organisateurs mobilisent les personnes sur la thématique ‘Pou Ene Nouvo Moris’ où les injustices, la corruption, le népotisme, et l’incompétence n’auraient plus droit de cité.

Finalement, la troisième marche, tenue le 13 février 2021, prend complètement une autre tournure. Elle est convoquée par le leader de l’Opposition, Arvin Boolell du PTR. Cette marche est finalement co-organisée par les mouvements dits « citoyens » avec les trois partis de l’Opposition. Cette alliance « force citoyenne » et Opposition parlementaire devient une dénonciation du système mafieux avec des ramifications politicofinancières, accusant le gouvernement d’en être responsable. Cependant dans la même marche, des pancartes montrent l’opposition à l’Opposition. D’autres événements viennent s’y ajouter à la veille de la marche: deux démissions notamment celle du ministre Yogida Sawmynaden – confronté aux accusations portées contre lui – et celle du ministre Nando Bodha. Après la marche du 13 février, c’est un revirement total de la situation. Le focus et le cap ne sont plus « l’écologie », « Pou Enn Moris Nouvo », le discours « citoyen » s’évapore sur l’asphalte. C’est la question de Prime Ministership de Ramgoolam qui prend le dessus. Cependant, ces marches ne sont pas les seules à offrir autant de contradictions. Regardons rapidement une étude qui a été menée en France.

L’écologie militante

Dans un essai publié sur le site La Vie des Idées du Collège de France (https://laviedesidees.fr/L-ete-sera-chaud.html) Alexis Vrignon, auteur de La Naissance Ecologie Politique en France (2017), reprend les points saillants de sa réflexion en donnant les résultats d’une étude sur les rassemblements écologiques dans les années 70 mais qui sont encore valables. Ces rassemblements militants sont d’un nouveau genre. Ils furent souvent l’expression d’une résistance à des projets d’aménagements, à l’implantation de centrales nucléaires et ils prolongent, dépassent et réinterprètent les idées de Mai-68. Ils effraient aussi par leur radicalisme et amusent par leur utopisme. Du côté des participants, on apprend que chacun est libre de vivre le rassemblement selon ses envies, au gré des rencontres dans une ambiance détendue. Si ces rassemblements mettent en scène une société alternative, cependant chaque acteur reste libre de jouer sa propre partition. Finalement, l’espoir de faire de ces moments un tremplin pour une refondation de la société s’efface à la fin des années soixante-dix.

Ne retrouve-t-on pas des similitudes à Maurice avec les trois marches à Maurice ? Débouchera-t-on sur une refondation de la société mauricienne ? À chaque marche, le mot « citoyen » est revenu avec force ? Qu’en est-il de la realpolitik ? La realpolitik est une stratégie qui s’appuie sur le possible et fait passer au second plan les doctrines et les concepts. N’y a-t-il pas eu trop de « partitions » dans ces marches ? Sur quelle musique débouchera-t-on ? Qui va faire danser qui, et sur quelle musique ? Autres questions : ne sommes-nous pas en train d’être entrainés dans un mirage ? Un mirage n’est ni illusion optique ou hallucination. Il a la même réalité que l’image d’un objet dans un miroir. Les médias annoncent-ils au quotidien des nouvelles ou des hécatombes ? Est-ce que les justiciers du jour sont crédibles quand un accident de moto est présenté comme un complot politique et qu’on apprend finalement que le conducteur accusé d’homicide involontaire est au fait un homme de foi, musicien d’un groupe religieux très connu, en dehors de ses heures de travail ? En dépit du dysfonctionnement de nos institutions, causé par des hommes et des femmes qui faillissent à leurs responsabilités, peut-on malgré tout faire qu’un règlement de comptes entre mafieux devienne un combat pour la justice ? Cette situation politique nous pousse à chercher une allégorie. Je l’ai trouvée. Elle vient d’un jeu.

Le jeu du scorpion

C’est un jeu à deux équipes notamment A et B. Durée : trois minutes. Dans chaque équipe, trois participants sont désignés pour constituer le scorpion : ils se tiennent par la taille et vont dans le cercle de l’équipe adverse. Les autres (considérés comme des insecticides) se positionnent sur le cercle autour du scorpion de l’équipe adverse. Les insecticides doivent rester sur le cercle pour lancer le ballon. À l’intérieur du cercle, les scorpions se déplacent en file indienne en se tenant par la taille (il y a une tête et une queue). Si les scorpions se détachent, le dernier de la file rejoint les insecticides de son camp. Pour marquer des points, les insecticides doivent toucher la queue du scorpion avec le ballon. Pour se défendre, les scorpions doivent esquiver le ballon, mais seule la tête peut toucher le ballon pour le dévier. Si la tête du scorpion parvient à bloquer le ballon, l’insecticide qui l’a lancé rejoint les scorpions et agrandit la queue. Les scorpions doivent anticiper la trajectoire du ballon afin d’éviter que la queue ne soit touchée, chercher à bloquer le ballon et adapter ses mouvements au déplacement de ses partenaires afin d’éviter le ballon et la chaîne à ne pas briser. Quand on transpose ce jeu dans l’actualité mauricienne, on ne sait pas encore, à ce jour, qui sont les scorpions et qui sont les insecticides. Attendons voir.

Références

Vrignon, Alexis, (juillet 20, 2011). L’été sera chaud, les rassemblements militants dans les années 70. Essai. https://laviedesidees.fr
Le Monde avec AFP (30 août 2020). ‘À l’île Maurice, une manifestation historique contre le gouvernement après la marée noire’. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/08/30.noi

« Débouchera-t-on sur une refondation de la société mauricienne ? À chaque marche, le mot « citoyen » est revenu avec force ? Qu’en est-il de la realpolitik ? La realpolitik est une stratégie qui s’appuie sur le possible et fait passer au second plan les doctrines et les concepts. N’y a-t-il pas eu trop de « partitions » dans ces marches ? Sur quelle musique débouchera-t-on ? Qui va faire danser qui, et sur quelle musique ? »