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PENSEURS DU SUD, N0.6 – Gayatri C. Spivak : Changeons les  choses par « Affirmative Sabotage »

Pour ce sixième numéro de « Penseurs du Sud », le temps de s’arrêter à la pensée de la Professeure Spivak, spécialiste de littérature comparée à la Columbia University, Etats-Unis, femme intellectuelle-activiste et de nationalité indienne, est plus que nécessaire. Les textes de Spivak comptent parmi les plus cités dans le cadre des études postcoloniales après Edward Saïd et Homi Bhabha. Les ouvrages de Spivak, Said et Bhabha, écrits en anglais, sont considérés comme les piliers du postcolonialisme. Le postcolonialisme se réfère à toute la période après la colonisation mais il est plus qu’un repère chronologique. Il est la construction du monde par les puissances coloniales et le postcolonialisme ne peut seulement s’appréhender qu’en déconstruisant ce que le colonialisme a construit. Pour cela, Spivak nous invite à faire du « affirmative sabotage ».

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Gayatri Chakravorty Spivak, née brahmane, bourgeoise et famille marxiste

Gayatri Chakravorty Spivak, née le 24 février 1942 à Calcutta en Inde dans une famille bourgeoise, appartenant à la caste des brahmanes, avait des idées progressistes. En 1959, elle obtient son B.A en anglais.  Elle décroche en 1967 son doctorat au Cornell University aux Etats-Unis. En 1976, Spivak se fait connaître dans le milieu universitaire avec la publication « Of Grammatology », une traduction anglaise de « De la grammatologie », ouvrage du fameux philosophe déconstructioniste français Jacques Derrida (1930-2004). Dans la foulée, Spivak publie des essais dans lesquels elle invite les femmes à s’engager et à intervenir dans l’évolution de la théorie de la déconstruction.  Elle invite ses collègues femmes à se focaliser sur l’historicité de la femme. Même si le marxisme reste son prisme d’analyse, elle qualifie les travaux des marxistes (et même ceux de Frantz Fanon) de « phallogocentric » dans leur interprétation de l’histoire et des luttes, voulant dire que c’est le point de vue des hommes qui est au centre et les femmes sont reléguées à l’arrière-plan, les réduisant à un rôle passif. Elle accuse les « bourgeoises » féministes occidentales de complicité avec le capitalisme international, qui opprime et exploite la femme des pays du Sud. Au fil des années, sa pensée évolue, prend plus de la consistance et interprète le monde de façon moins binaire, le voyant moins en terme de «  oppresseur-opprimé ».

En 1985 elle publie « Can the subaltern speak ? ». Elle dit emprunter le terme « subaltern » au théoricien Antonio Gramsci (1891-1937) qui définit les « subalterns » comme des « small social groups on the fringes of history ».  Ce ne sont pas des classes sociales au sens marxiste du terme mais ces groupes peuvent être des marginalisés au sein même des classes sociales. Depuis Spivak a beaucoup influencé les chercheurs et universitaires en faisant émerger un courant de pensée « subalterne » au sein des études post coloniales. Ce courant essaie de donner la parole aux « subalternes », les sans-voix mais en étant aussi engagés à leurs côtés. Spivak en est elle-même un exemple.

Ainsi, Gayatri Spivak crée au Bengale, en 1986, un programme de formation d’instituteurs pour les enfants vivant dans des zones rurales et appartenant à des minorités ethniques. Elle forme elle-même les enseignants dont elle assure le financement. En 1997, Spivak fonde l’ONG The Pares Chandra and Sivani Chakravorty Memorial Education Project, qui a pour but d’améliorer l’accès à l’instruction des enfants des régions du monde les plus pauvres.

Les limites de la « progressive bourgeoisie »

Spivak est très critique de la génération des soixante-huitards (mai 68) en Europe et dont elle-même en fait partie. Elle trouve que la fixation de cette génération dans sa lutte pour « une cause » pour un meilleur monde n’a pas vraiment changé le monde. Elle considère que la raison principale à cela est la cassure entre la « progressive bourgeoisie » et les « subalterns ». Elle pense qu’il nous faut repenser le développement. Elle qualifie les projets qui visent le développement durable mais qui ne tiennent pas compte de la place des pauvres de « sustainable underdevelopment ». Elle trouve aussi que toute initiative qui est de nature « top-down philanthropy, with no interest in an education that strengthens the soul is counter-productive, an assurance that there will be no future resistance, only constant celebrity for the philanthropist ». (New York Times, July 13, 2016)

Invitée à intervenir dans une conférence au siège du European Roma Institute for Arts and Culture (ERIAC) à Berlin pour parler auprès des universitaires/chercheurs Roms sur la situation des minorités ethniques des Roms (Tzigane, Bohémiens, Gitans) en Europe, Spivak qualifie leur situation de « history of dispersed survival » . Elle dit que la recherche ne doit pas être limitée à la recherche mais « can be normed by practical work in the field ». Et dans la foulée, elle revient sur ce qu’elle appelle « affirmative sabotage ».

Affirmative Sabotage

Le terme « affirmative sabotage » dit bien la posture des penseurs contemporains contrairement aux révolutionnaires des années 60.  La perspective postcoloniale considère que le changement ne peut se faire que de l’intérieur. L’action de saboter est un acte pour détruire intentionnellement du matériel et des installations, mais elle n’est pas que saboter. Spivak nous dit que « Affirmative sabotage doesn’t just ruin; the idea is of entering the discourse that you are criticizing fully, so that you can turn it around from inside. The only real effective way you can sabotage something this way is when you are working intimately within it. » (New York Times, July 13, 2016). Nous voyons bien que ce n’est pas la révolution qui apportera le changement durable mais le travail patient, assidu à l’intérieur du système. Serait-ce une révolution permanente mais plus insidieuse et en douceur ?

Références

Conférence ERIAC. Prof. Dr. Gayatri Chakravorty Spivak: Affirmative Sabotage. https://www.youtube.com/watch?v=M7GlWRDx94s

Brade Evans and Gayatri Chakravorty Spivak, “When law is not justice’, New York Times, July, 13, 2016. https://www.nytimes.com/2016/07/13/opinion/when-law-is-not-justice.html

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