« La politique est l’art de se servir des gens » (Henry de Montherlant)

R.D. – UN CITOYEN-MANIFESTANT

N’est-il pas de rigueur de prendre la mesure d’une manifestation, à chaque fois que s’élance la foule et qu’elle se bouscule au portillon de combats citoyens légitimes ? Comme en ce samedi 13 février 2021, Place d’Armes, où l’on a condamné sans réserve l’inaptitude flagrante de plusieurs instances gouvernementales à être transparentes dans la conduite des affaires publiques. De quoi également remettre en question certains propos du Premier ministre, lui qui ose avancer dans une réplique de contre-manifestation, à Tyack le même jour, que cette alliance de la rue ne relève que de la frustration et que l’objectif ne serait que de « comploter » et de tenter de « déstabiliser » le gouvernement. Peut-on cependant faire l’impasse sur les appels “citoyens” du Coq, avec, à la Clef, le Cœur ? L’exercice de séduction de l’entente PTR-MMM-PMSD orienté vers le citoyen Laurette ne doit pas laisser pantois les observateurs politiques. L’opposition parlementaire ne cesse de faire la cour à l’opposition citoyenne, ce dont une bonne part ne semble pas s’offusquer outre mesure… Loin d’être l’expression d’un amour fou et d’un enthousiasme irréfléchi, la démarche de manifester ensemble témoigne d’une réunion de famille de convenance et d’un round d’observation. D’où la présence de nombreux citoyens dans la capitale samedi dernier et de ces autres se détachant subtilement de l’événement pour manifester à Port-Louis contre la mainstream politics (entendez par là certains de ceux qui étaient sur l’estrade).

Réflexe de salubrité publique

Face au Parlement, et par delà la définition réductrice de la « frustration » ou de la « haine » attribuée au mouvement politico-citoyen de samedi dernier, les manifestants revendiquent en signe de défiance le droit fondamental de se faire entendre; ils ont en horreur l’omerta, réclament la transparence dans l’octroi des contrats publics, dénoncent corruption et gaspillage, prônent une meilleure performance de nos dirigeants, récusent la discrimination institutionnalisée, fustigent ceux qui s’accrochent désespérément à leur maroquin ministériel alors même que le sens de l’éthique aurait dû primer depuis belle lurette. Il est malheureux que les mœurs politiques locales n’aient pas encore cultivé ce réflexe de salubrité publique qu’est la démission dans l’honneur ou le déshonneur.

Ce qui polarise l’attention néanmoins, c’est l’association stratégique et conjoncturelle des trois formations politiques mainstream, en l’occurrence le PTr, le MMM et le PMSD, avec Linion Sitwayin de Bruneau Laurette. Ce dernier – qui a apporté son soutien à de nombreux ménages en difficultés dans des quartiers défavorisés lors du lockdown sanitaire, et pas qu’aux « squatteurs » – affiche une constance dans sa démarche citoyenne quoiqu’on puisse avancer sur son éventuel « agenda ». Bien que nous n’adhérons pas à toute la teneur d’une des communications de Lalit sur la question, cette formation politique, dont l’honnêteté intellectuelle est bien établie, avait le droit de s’interroger sur les motivations de l’activiste. Il s’agit là d’une question de principe. Si l’agenda de Bruneau Laurette se révèle contraire à l’intérêt général dans le cadre de sa lutte citoyenne, il devra en assumer les conséquences vis-à-vis du tribunal du peuple et au regard de « chaque voix qui doit compter » comme il l’énonce si bien lui-même. En tant que simple citoyen, je l’estime désormais redevable envers mes concitoyens, même le plus lambda, si l’on tient compte de l’étendue de la popularité qu’il a acquise jusqu’ici grâce à la confiance des Mauriciens de tous bords à des degrés divers, et en dépit de quelques égratignures de circonstance.

Les qualités de Laurette

Tout compte fait, en dépit de l’esprit de contradiction qu’on lui oppose et de ses nombreux détracteurs, pourquoi Bruneau Laurette attire-t-il toujours autant un tel capital de sympathie dans les rangs citoyens ? Le sens de la formule classique fait mouche, certes : « Bour Li (Zot Tou) Deor » symbolise le bouche-à-oreille d’un contre-pouvoir issu de la rue, qui affûte cette posture de contestation autour de la personnalité de Bruneau Laurette. Celui-ci ne commet pas l’impair de se poser en sauveur ou en tant que « politicien » mais entretient l’image d’un défendeur des causes justes, d’une figure protectrice avec des attributs pratiques, d’emblée imposante par le physique. Il n’a pas le profil de celui qui se gargarise d’être un intellectuel, ce qui est loin d’être un désavantage en soi si l’on tient compte de la médiocrité et autres propos scatologiques de certains commentateurs et commentatrices de salon qui s’autodéfinissent comme des “intellectuel.les” sur les réseaux sociaux. Les traits caractéristiques de l’intelligence de Bruneau Laurette se révèlent dans le timing même du traitement des dossiers citoyens et par son approche de communicant. Il affiche calme et contenance, demeure jusqu’au-boutiste dans l’action, en bon instructeur de krav-maga, tout en mettant en exergue son aisance oratoire. Les qualités de Laurette – celles-là mêmes qui se font de plus en plus rares dans la mainstream politics – n’ont certainement pas échappé au radar de l’opposition parlementaire. Qui plus est, les relais d’adhésion de la société civile aux démarches de l’activiste social traduisent tout le gravitas (sérieux) voulu en termes d’organisation et de démonstration, ce qui en soi constitue un signe de maturité politique de la perspective citoyenne.

Coûte que coûte…

En fins opportunistes, certains parlementaires de l’opposition devaient coûte que coûte mettre en évidence leur présence politique qui commençait à s’estomper, à l’arrivée du nouveau-venu. Et de surcroît, par temps de vacances parlementaires et à l’issue de certaines déconvenues et expulsions au sein de l’hémicycle précédemment… Ils n’allaient certainement pas laisser la rue s’exprimer sans que celle-ci reconnaisse de manière plus explicite la légitimité – at the end of the day – des membres de l’opposition parlementaire dans toute leur entente, qui constitue tout de même le premier contre-pouvoir officiel et institutionnalisé des citoyens du pays. Il ne faut donc pas se voiler la face quant aux habiles manœuvres de quelques masterminds dans l’entente de l’Opposition parlementaire. Ils/elles ont bien jaugé la périlleuse situation à venir pour la politique mainstream (craignant, ici, une implosion, là, une rapide perte de son ancrage au sein de la population) dans le contexte de la montée en puissance de Bruneau Laurette dans l’opinion publique durant le confinement et après le désastre écologique dans le sillage du naufrage du MV Wakashio.

Le vide politique habituel était cette fois-ci si criant sur l’échiquier local que le mouvement des premières heures de Bruneau Laurette, bien qu’à ses balbutiements, a fait basculer bien des opinions alors encore favorables au gouvernement. Le retour de manivelle, qui ne s’est pas fait prier, illustre bien comment le citoyen Laurette a été ralenti dans sa marche (au sens figuré du terme) par quelques attaques frontales provenant de ‘l’implacable’ système. Cela dit, le parcours du combattant a aussi été ponctué de quelques « faux pas », dont l’annonce d’une manifestation devant la résidence privée du Premier ministre et la conférence de presse à l’issue de la marche du 29 août 2020.   

Des manifestations dans la manif

Pour sa part, l’opposition parlementaire, très territoriale dans son modus operandi et craignant une hémorragie de ses assises partisanes, a fait bloc tout en saisissant le phénomène Laurette au bond (ne l’avait-elle pas aussi encouragé en amont ?). Elle s’est engagée sans vergogne dans une réappropriation, voire une confiscation symbolique des discours citoyens pluriels, qui s’étaient déjà cristallisés en un mouvement de fond plus ou moins cohérent, avec des agendas multiples connus et méconnus. Une belle prise de voix citoyennes (et électorales par anticipation) recueillie en un tournemain comme lors d’une campagne de pêche en ce samedi 13… Mais encore? La partie est loin d’être jouée. Les manifestations contraires au sein même de la manif du samedi 13 font déjà contrepoids et préfigurent les discordes qui impacteront davantage le semblant d’unité de cette ‘alliance’ politico-citoyenne…

La survie dans l’imaginaire populaire ces jours-ci de l’état-major, dit « dinosaure », des partis traditionnels, repose avant tout sur la sauvegarde de cette marge de manœuvre, avec l’argumentaire citoyen pour vitrine. Sauf que l’action citoyenne de masse, constamment sous les projecteurs des médias et de certains intéressants profils sur les réseaux sociaux, est loin de n’être qu’une vitrine que l’on peut récupérer à sa guise. Ceux ou celles qui sauront véritablement redonner à la citoyenneté ses lettres de noblesse, dans le respect de chaque Mauricien.nne, briseront le plafond de verre idéologique – que la politique mainstream locale a malheureusement contribué dans son ensemble à consolider sur plusieurs décennies. Dans la foulée, le moment n’est-il pas venu pour Bruneau Laurette de réclamer une refonte de ces partis mainstream sur de nouvelles bases et d’influer sur leurs manifestes politiques ? N’est-il pas aux premières loges pour le suggérer ou encore l’exiger ? D’autres citoyens l’ont réclamé avant lui, en vain. Les leaders mainstream pourraient-ils lui refuser cela ?

Certains me diront : « Mais a-t-il un mandat citoyen en ce sens ? ».

Ce à quoi je réponds : « Faut-il nécessairement en avoir un ? »

La potentielle « nuisance value » que détient Bruneau Laurette ne peut-elle pas éventuellement se retourner contre l’opposition parlementaire du jour ? Et si Laurette décidait de se lancer officiellement en politique active avec une toute nouvelle équipe, et de se signaler comme la team de la rupture au regard de la politique mainstream ? Et si l’instructeur avait comme stratégie de jouer le jeu de l’opposition dans un premier temps avant d’exécuter une prise (pré)électorale à la krav-maga sur celle-ci ? Cet activiste social, tellement proche de l’opposition, n’excelle-t-il pas en matière de Close Combat ? Si oui, quelles en seront les conséquences immédiates pour l’entente de l’opposition et son apparat citoyen ?

Le « sérum » des citoyens-électeurs

On n’a qu’à scruter l’estrade politico-citoyenne de la Place d’Armes, du samedi 13 février, pour que se manifestent les quelques jokers politiques relookés déjà à portée de main, de coude ou d’épaule dans les prévisions électoralistes de ces formations « dinosaures ». Cela en dit long sur l’instabilité politique qui s’installerait à l’heure où l’utile ne se joindra plus à l’agréable, où l’allié naturel ne reviendra plus au galop au moment des alliances pré- ou post-électorales… La survie politique des uns et des autres risque d’avoir préséance sur cette expression citoyenne contestataire, qui a pourtant  apporté de l’eau à leur moulin contre le gouvernement.

Si l’entente politico-citoyenne perdure, et que les Rouges, les Mauves et les Bleus, entre autres, décident alors du partage mathématique du sérum des citoyens-électeurs, à la circonscription et au profil près, cette dynamique foule de samedi dernier aura-t-elle son mot à dire quant à une éventuelle (més)alliance ? Ou devra-t-elle retourner sa veste koltar et proférer – ad infinitum et ad nauseam – le notoire Bour Zot Tou Deor contre ceux-là mêmes qu’elle a accueillis à bras ouverts et à poings levés ? La question reste posée et le temps nous livrera à coup sûr ses enseignements!

Quant à Pravind Jugnauth, quelques mots suffiront en queue de texte pour résumer ma pensée sur son début de mandat politique en tant que Premier ministre élu. Veuillez songer à démissionner ! Il est encore temps de « B… ou mem deor » en bonne et due forme. Une question d’amour propre, me semble-t-il.