FRANCK HATTENBERGER

C’était il y a 40 ans, en un jour de mai froid et pluvieux, j’étais naïf et insouciant, comme on l’est du haut de ses huit printemps. Je foulais pour la première fois cette terre mauricienne, ignorant que bien plus tard, je serais conquis d’émoi par son âme magicienne. Lorsqu’après quelques jours je repartis courir ma vie, je me sentais déjà épris des vibrations de ce pays.

Une âme nomade

Depuis, j’ai posé bien d’autres pieds, en de nouvelles nations et contrées. Partout, je me suis tu pour écouter, ce que les peuples avaient à me conter, de leurs peines et déboires, de leurs rêves et gloires. Mais toujours je fus attentif à leurs yeux, à leurs gestes, grimaces et sourires, me clamant avec leurs mots, ce pour quoi ils seraient prêts, à faire face ou à mourir. J’ai compris comment l’histoire avait gravé d’un pas lourd leurs ADN, et généré de l’amour, ou à défaut, de la haine. Très tôt je coupai mes racines pour voyager, acceptant de me placer dans la peau de « l’étranger ».

Des sourires issus du cœur

Après des années à sonder le vaste monde, à être jaugé et parfois méjugé, le choix d’une terre où m’arrêter devait être adjugé. Ayant compilé des décennies d’émotions, j’ai décidé de me poser pour y aimer et œuvrer avec dévotion. Je n’ai pas fui les froids et sombres clapiers, pour me réfugier en un paradis de papier. J’ai voulu des sourires issus du cœur, authentiques et spontanés et non portés par la froideur de machiavéliques volontés. Alors, animé par le désir de rejoindre la matrice, j’ai franchi la Mer des Indes et retrouvé Maurice.

La source des envies

Puis enfin, la porte s’ouvre… J’ai cette impression de retourner à la source de mes envies, répondant à l’appel irraisonné d’une quête inassouvie. Je prends tout dans la figure, les couleurs, la moiteur, les odeurs, et tous ces visages qui m’ont habité en images. Peu à peu, je redécouvre ce que les brumes du temps ont enfoui, rendant à mes sens les raisons d’être épanouis. Je respire, je revis, grisé par le vent qui bat les cannes, après avoir balayé l’infinité océane. Mais surtout je revois les gens et leurs yeux, m’accueillant humblement en tous lieux. Je suis de retour dans ce carrefour des valeurs humaines, ayant acquis ses galons de notoriété par l’hospitalité qui est sienne.

Croire et espérer

Avec le passage des mois, l’effet lune de miel s’est effacé sans pour autant me lasser. La pandémie s’est invitée, privant les gens d’activités, d’argent, de libertés, leur ôtant un toit et parfois tout ce qu’ils avaient. Cependant, leur cœur est inchangé, subissant les coups du sort mais vibrant du pouls de la même générosité. Avec eux, j’ai envie de rire et de pleurer, d’attendre, de croire et espérer. Moi l’étranger, l’inépuisable erre, le nomade qui avance racines à l’air, j’ai aujourd’hui envie de les planter. Je profite de ces mots, pour clamer à ce peuple et à sa terre, mon bonheur d’y être locataire. Mon corps et mon âme le criant à l’unisson, je leur dis que je les aime, tels qu’ils sont.