INTERVIEW Jacques Maillard, ambassadeur de France :
" Les Mauriciens seront exemptés de visas de courts séjours en Europe "
" Dans les prochains mois, les Mauriciens seront exemptés de visas de courts séjours en Europe ", confirme l'ambassadeur de France, Jacques Maillard. Au sujet des mouvements de ressortissants de pays du Sud vers l'Europe, dont la France, il expose la vision française d'une immigration contrôlée, cela devant permettre l'embauche légale des migrants au Nord, une acquisition de savoir-faire, l'accumulation d'une certaine épargne et, au bout du compte, le retour dans le pays d'origine avec la possibilité de lancer une entreprise. " Notre souci est de faire de l'Europe un régulateur de la mondialisation ", note, par ailleurs, le chef de la mission diplomatique française à Port-Louis.
La présidence française de l'Union européenne marque le grand retour de la France sur le plan européen indépendamment de la prestation à l'Euro 2008
C'est comme le football Il y a des bons moments et des moins bons. Ce serait très décevant au foot si la France gagnait à tous les coups. Grand retour de la France ? Oui et non. Non, d'abord, parce que depuis les années 50, la France a toujours été au premier plan de la construction européenne. Nous continuons à jouer un rôle très actif. Retour de la France ? Oui, parce que c'est une présidence française après huit ans. C'est une présidence française où on a d'emblée annoncé la couleur, avec une ambition très forte de marquer le retour d'une volonté de l'Europe sur les très grands sujets comme l'énergie, le climat, l'immigration, la défense et la sécurité qui sont des sujets très importants mais qui ne sont pas nouveaux. Ce n'est pas la présidence qui met ces idées sur la table mais c'est notre rôle de les faire progresser.
Alors que la France assume la présidence de l'Union européenne, quel est le poids de cette dernière dans le monde aujourd'hui ?
On surestime la question institutionnelle en y attribuant une trop grande importance. Par institutionnelle, je veux dire toutes ces discussions qui ont abouti à la constitution et ensuite au traité de Lisbonne. Auparavant, c'était le traité de Nice. Ensuite, l'Europe à 27 fonctionne toujours avec des institutions qui avaient été conçues pour une Europe plus réduite. Il y a besoin d'adapter ces institutions. C'est la raison pour laquelle on a ces discussions. C'est une question importante mais pas majeure. L'Europe progresse, avance. Les institutions adaptées et modernisées sont nécessaires mais nous pouvons continuer d'avancer même si elles ne sont pas modifiées tout de suite. La non entrée en vigueur du traité de Lisbonne n'est pas en soi un échec pour l'Europe. C'est un retard sur un chantier.
On peut s'attendre donc à ce que Nicolas Sarkozy profite de sa présidence pour promouvoir ce traité dont il est l'initiateur
Il faut voir ce qui peut se faire avec l'Irlande. Est-ce qu'elle souhaite organiser un nouveau référendum ? Et quand ? Il faut voir également ce qui va se passer avec les autres ratifications en cours. Tout ceci est compliqué. Cela va prendre du temps. Je ne pense pas que ce sera réglé à la fin de la présidence française. Encore une fois ce n'est pas dramatique. L'Europe continue à avancer même si la question institutionnelle prend du retard. Progresser veut dire, par exemple, sur cette question de l'énergie et du climat qui est vraiment une question capitale. Si l'Europe montre la voie et met en place un véritable marché du carbone avec son marché de 500 millions d'habitants, cela peut avoir un impact mondial. Nous l'espérons. C'est un combat que nous menons pour faire reconnaître cette importance du dossier climat, du contrôle de la consommation des énergies
Le "non" de l'Irlande indique le poids des petits pays au sein de l'Europe. En fin de compte l'élargissement n'a-t-il pas affaibli les grands pays ?
Cela a toujours été le cas. Depuis 50 ans nous avançons ensemble. Cela veut dire qu'il y a des volontés nationales qui sont à des moments divergentes. Cela fait partie de la substance européenne de faire que petits et grands pays doivent s'entendre. L'Europe n'est pas seulement un directoire des grands pays. Il faut qu'il y ait cette convergence. La volonté d'être ensemble des Européens est très forte, quel que soit le résultat de ce référendum.
À voir le déploiement médiatique autour de la présidence française, on a l'impression que Nicolas Sarkozy veut promouvoir l'Union européenne d'abord auprès des Français et, ensuite, dans le monde, en profitant de l'espace francophone que peut atteindre la France
En Europe, il y a un problème qui est de plus en plus préoccupant : celui du déficit démocratique. L'Europe est une construction de diplomates, de bureaucrates qui l'ont bâtie de façon volontariste. Les Européens ont été consultés régulièrement mais il n'en demeure pas moins que, au plan démocratique, il y a un déficit. Cela s'exprime dans ces référendums qui ne sont pas favorables à l'Europe. Ce déficit ne va pas se résorber du jour au lendemain. Ce qu'a dit le président Sarkozy était très clair. Il ne faut pas se contenter de dire que les Irlandais ont eu tort de voter non. Il faut que les Européens comprennent mieux ce qui se passe en Europe, qu'ils ne considèrent pas que c'est une construction à part, à imposer aux Européens.
Et dans le monde ?
Dans le monde, de toute manière, l'Europe a une activité internationale importante. Il y a un calendrier de rencontres internationales qui est extraordinaire. On se demande comment le président va réussir à être présent partout, en Afrique, en Amérique. Notre souci est de faire de l'Europe un régulateur de la mondialisation. Nous sommes pour une économie de marché mais nous estimons que le marché doit être régulé. On ne peut pas simplement faire confiance aux forces du marché. Elles aboutissent à la crise des subprime. Elles aboutissent à la crise alimentaire, qui est en partie liée à la spéculation sur les céréales. Il faut donc réguler le marché. Pour prendre un exemple qui concerne Maurice, nous considérons que les Accords de Partenariat économique constituent un instrument de commerce, avec une dimension qui est l'accès aux marchés. Mais il faut également qu'ils comportent une dimension de développement, de façon à aider les ACP comme Maurice à développer les marchés régionaux, à rendre les offres compétitives en Europe, adaptées aux normes européennes. Il y a tout un travail à faire sur lequel il est indispensable que l'Europe, à travers les crédits du Fonds européen de développement (FED) et les différents crédits d'aide au commerce, puisse aider les ACP, aussi bien Maurice et les autres pays africains, qui ont une plus faible capacité d'accès aux marchés européens.
Alors que la France entame sa présidence, qui coïncide avec la fin des négociations pour les APE, Maurice peut-elle toujours compter sur son oreille attentive ?
Depuis quarante ans, nous avons toujours eu une oreille attentive pour Maurice. Je dois dire que le poids de Maurice en France est vraiment sans comparaison avec sa taille. Vous avez une cote de sympathie en France qui va au-delà de cette toute petite île de 1,2 million d'habitants. Nous sommes heureux d'avoir eu une coopération entre la France et Maurice qui a toujours été très active. De la même manière, nous avons toujours contribué pour qu'au sein des ACP la place de Maurice soit aussi forte que possible.
Que retenez-vous de la visite officielle du Premier ministre, Navin Ramgoolam, en France qui, de l'avis de ce dernier, a été un succès ?
Le Dr Ramgoolam a eu un traitement protocolaire équivalent à une visite d'État. C'était une très belle visite avec un accueil honorifique. Maurice et son Premier ministre sont de grands amis de la France et nous souhaitons honorer nos amis. Il s'agissait également de faire avancer des dossiers concrets, notamment dans le domaine économique mais aussi en matière de sécurité intérieure. Nous sommes très contents qu'un accord ait été signé entre Aéroports de Paris et Airport of Mauritius Ltd. Par ailleurs, le président Sarkozy a dit à votre Premier ministre que la France est prête à soutenir le projet Maurice île Durable et qu'à travers l'Agence française de développement elle était prête à financer la première ferme éolienne à Maurice. L'idée étant d'aider Maurice à avancer sur cette voie parallèlement avec ce qui est fait à l'île sur avec le projet Réunion 2030. Le dernier point porte sur les questions de sécurité, de coopération policière, pour lesquelles le Premier ministre a demandé la coopération de la France, ce qui est acquis.
Qu'en est-il du projet de cogestion de Tromelin
Il y a neuf ans, ce principe avait été agréé sans qu'on en donne un contenu concret. Au lieu de rester sur des termes généraux, le président a fait une proposition très précise pour mettre en place la cogestion. Plusieurs volets ont été proposés. Ils seront examinés par les autorités mauriciennes. La prochaine étape pourrait être une commission mixte pour mettre au point entre fonctionnaires les détails de cette proposition.
A-t-il été question de coopération triangulaire avec, entre autres, l'Inde, pour des investissements dans la région
On n'a pas parlé de coopération triangulaire. Il va de soi que Maurice a plusieurs racines. Effectivement, il y a intérêt à travailler avec les autres partenaires, d'autant que la vie des affaires est transnationale. Pour l'aéroport, ADP sera le maître d'uvre mais les travaux seront vraisemblablement réalisés par une entreprise chinoise.
Dans la recherche de sécurité alimentaire, on évoque une coopération possible avec La Réunion
La Réunion a été pendant trop longtemps dans une relation trop exclusive avec la France. Aujourd'hui, elle essaie de s'ouvrir sur la région, sur l'extérieur. Depuis que je suis arrivé à Maurice il y a eu beaucoup de visites ministérielles à La Réunion et des visites réunionnaises ici. C'est une évolution que je vois d'un il très favorable et nous la soutenons. Dans le domaine agricole, La Réunion a des compétences qui peuvent être partagées à Maurice. Je pense notamment au secteur du porc. La filière porcine réunionnaise a, par le biais d'Enterprise Mauritius, aidé au redressement de la situation après la crise de la peste porcine mais aussi, à plus long terme, en contribuant à la réalisation de valeur ajoutée, pour les hôtels, pour augmenter la part de ce qui est produit à Maurice et diminuer les importations de charcuterie. On pourrait faire la même chose pour la filière laitière. Dans le domaine des énergies renouvelables, il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites ensemble.
Qu'en est-il d'une coopération Maurice-Réunion pour la production alimentaire à Madagascar ou au Mozambique ?
Des discussions existent entre Maurice et La Réunion pour investir ensemble à Madagascar ou au Mozambique. Il y a eu des investissements communs au Mozambique dans le secteur de la canne. Cela pourrait se faire dans le domaine de la production vivrière.
Le projet de migration circulaire est évoqué depuis quelque temps à Maurice. Pouvez-vous nous en parler ?
La migration circulaire, c'est l'idée que des citoyens de pays extérieurs à l'Europe puissent venir en France pour des raisons professionnelles pour une durée limitée et revenir dans leur pays. Nous pensons que l'immigration d'actifs qui viennent en France parce qu'ils ne trouvent pas de travail dans leur pays d'origine constitue une perte pour ces pays. En même temps, ces gens-là n'arrivent pas à trouver du travail en Europe. Pour qu'ils puissent aller en Europe, trouver du travail, accumuler une épargne qui leur permet de revenir dans leur pays comme investisseur, monter une petite entreprise après avoir acquis une certaine formation et, ainsi, tirer le meilleur des deux mondes, nous souhaitons arrêter le flux d'immigration clandestine. Elle est non seulement problématique pour l'Europe mais aussi une tragédie. Il faut ouvrir la porte à l'immigration professionnelle. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Il faut que cela se fasse au niveau européen et moins aux niveaux nationaux. La réalité est qu'il y a un marché du travail européen. Les frontières intérieures ont tendance à s'effacer. Un Malien ou un Sénégalais qui arrive, disons, aux îles Canaries, peut se retrouver en Allemagne ou en Suède. C'est un travail qui peut être traité au niveau européen.
Sans dérive nationaliste
En tout cas, il n'y a pas de volonté restrictive. Nous voulons arrêter l'immigration clandestine. Il ne s'agit pas de restreindre l'accès aux marchés européens parce que l'Europe a besoin de travailleurs étrangers. L'intérêt de l'Europe est que ces travailleurs viennent de façon légale organisée et pas de façon clandestine.
Allons-nous vers l'imposition d'un quota par pays ?
Je ne parlerai pas de quota. Cela se fera sur la base des contrats de travail. Il faut que les employeurs puissent proposer des emplois et que la personne concernée arrive en Europe avec un contrat de travail. C'est toute une organisation que nous voulons mettre en place. Il y a des ouvertures qui vont se faire à partir du moment où on arrête le flux d'immigration clandestine.
Cette démarche implique des accords bilatéraux ?
C'est ce que nous sommes en train de faire. Nous avons conclu des accords avec un certain nombre de pays.
Ce sera le cas pour Maurice bientôt ?
Je n'ai pas parlé de projet d'accord avec Maurice intentionnellement. C'est un sujet qui intéresse Maurice et qui nous intéresse également. Je ne vous en dis pas plus. Bien évidemment, c'est un sujet sur lequel nous travaillons.
La France est déjà présente à Maurice dans le domaine de l'éducation. Peut-on envisager une coopération plus active au niveau universitaire ?
Nous avons cinq établissements, dont deux lycées. Cinq mille élèves suivent un cursus français avec un taux de réussite exceptionnel de 98 % au niveau du Bac.
Il y a des accords entre les universités ou instituts technologiques français avec soit l'Université de Maurice, soit la Chambre de Commerce. Il y a déjà une coopération qui existe. Notre souhait est de développer ce type de coopération et de développer des "co-diplomations", c'est-à-dire des diplômes délivrés au nom de l'Université de Maurice et d'une université française. Nous comptons favoriser cela. Ces co-diplomations faciliteront l'accès aux marchés du travail des diplômés mauriciens en France.
Et quid de l'octroi des visas, un motif de mécontentement populaire à Maurice
Depuis que je suis arrivé, je n'ai jamais vu de vrais problèmes. Avec le système de rendez-vous, il y a heureusement moins de queues au consulat. Les visas sont délivrés dans un délai de 24 heures maximum.
Avec plus de 90 % de visas délivrés, il y a très peu de refus. Dans les prochains mois, les Mauriciens seront exemptés de visas de courts séjours en Europe.
On en parle depuis l'année dernière
L'Europe est parfois un mécanisme lourd, surtout sur des sujets comme cela. Je pense que nous allons aboutir.