ROALD HOFFMANN Prix Nobel de Chimie


" Nous devons encourager les interactions entre la chimie et l'art, la littérature "

" On ne peut vivre uniquement de sucre et de tourisme. Les recherches scientifiques fondamentales créent les conditions de développement dans n'importe quel pays ", note le Prix Nobel de Chimie

Agé de 71 ans, Prix Nobel de Chimie en 1981, alors qu'il n'avait que 44 ans, de surcroît pour un travail effectué longtemps auparavant et qui l'avait rendu célèbre, dès l'âge de 27 ans, au sein de la communauté scientifique, Roald Hoffmann fait aussi voler en éclats bon nombre de clichés. D'abord, ce scientifique qui consacre aussi du temps à la poésie conteste la séparation entre matières scientifiques et artistiques. Quant à ses recherches, aujourd'hui, la chimie des matériaux l'a conduit aux confins de la physique, dans un des secteurs les plus prometteurs pour l'avenir : la supraconductivité.

Si vous deviez vous présenter, que diriez-vous ?

J'enseigne à Cornell, une grande université dans une petite ville aux États-Unis. J'ai deux vies : une comme un professeur de chimie et l'autre comme écrivain. Mon fils est journaliste.

Dans votre autobiographie, vous terminez votre présentation en parlant de "risky enterprise of being human". Que voulez-vous dire par là ?

Le monde est compliqué et risqué lorsqu'on essaye de faire des choses différentes, comme la science ou la poésie. Si vous tentez de ne pas diviser votre vie mais de l'intégrer, si vous tentez différentes expériences comme le mélange des cultures, ce n'est pas une vie facile mais c'est une vie formidable.

Nous sommes sur cette terre pour vivre. We have sometimes no choice but we have to experience life to its fullest. Je suis né en Pologne un peu avant la Seconde Guerre mondiale et je viens d'une famille juive. Mon père et mes grands-parents ont été tués à la guerre. Ce n'était pas mon choix, mais j'ai eu à vivre avec tout cela, comme ma mère. Nous sommes arrivés à le surmonter. Je suis arrivé aux États-Unis et les premières années de ma vie ont été difficiles mais nous avons survécu. J'ai survécu sans un père qui m'a été enlevé alors que j'avais cinq ans. J'ai vécu avec ce souvenir. Peut-être que j'essaie de bien faire tout ce que j'entreprends pour plaire à un père qui n'est plus là. La vie nous est donnée. Je peux dire que j'ai eu de la chance ! Quelqu'un a fait les frais de mon déplacement à Maurice pour faire un exposé à une conférence internationale sur la chimie. Je prends les avantages de la vie. Cela ne veut pas dire rester dans une tour d'ivoire. Dimanche, j'ai loué une bicyclette et j'ai roulé le long de la plage jusqu'à Choisy. J'ai mangé sur la plage comme tout le monde et j'ai écouté parler les familles. J'étais seul et ne faisais partie d'aucune famille. Je devais l'accepter. Tout cela fait partie de ce que je vous dis. La nuit dernière, un ami mauricien qui enseigne la littérature à l'université Cornell m'a fait rencontrer un groupe d'écrivains mauriciens à Ledikasyon Pu Travayer. J'ai rencontré entre autres Lindsey Collen. J'ai eu l'occasion de lire un des livres qu'elle a écrits. J'ai passé un moment intéressant avec les poètes et écrivains. Nous avons parlé. J'écris des poèmes, des pièces et des non fictions. J'essaie de vivre ma vie.

Vous êtes très optimiste ?

Des fois, je suis pessimiste à mon propre sujet. La vie a ses bons et ses mauvais côtés. Des gens ont tué mes parents. Regardez le nombre de problèmes qu'il y a dans le monde. Il est de notre devoir d'essayer de faire quelque chose. Tenez, je donne un cours de chimie. Il y a une centaine d'étudiants en classe. Une bonne partie dort et n'est pas intéressée. Deux ou trois étudiants manifestent un grand intérêt. Je vois briller leurs yeux. Ils suivent avec attention ce que je fais. Est-ce que je dois m'intéresser à ceux qui dorment ou à ces deux ou trois étudiants ? Je peux vous dire que ces deux étudiants me donnent suffisamment de raison de refaire ce que je fais. Je suis un optimiste malgré tout ce qui m'est arrivé. La race humaine comprend du bon et du mauvais. Nous avons créé des choses formidables : la musique, les arts, la danse, la littérature. There are reasons to be angry when human being are not nice to others.

Qu'est-ce qui vous motive ?

Je ne sais pas. Je pense que le fait d'avoir survécu à ce que j'ai connu dans mon enfance me procure la joie d'être en vie. Il y a des personnes qui survivent et qui se suicident. Elles ne pouvaient pas comprendre pourquoi elles avaient survécu et pas les autres. Je ne pense pas de cette façon. I think there is something to be thankful for everyday. I am not religious but I have a spiritual feeling about the world and nature. J'apprécie cela. C'est la même chose pour ma promenade à bicyclette.

Ne croyez-vous pas en Dieu ?

Je ne crois pas en Dieu. J'ai cependant beaucoup de respect pour ceux qui sont religieux. J'ai écrit un livre sur la science et la religion avec un autre auteur. Je suis incroyant mais j'ai beaucoup de respect pour ceux qui sont religieux et puis je suis sensible aux rituels. Dimanche, alors que je faisais du vélo, je me suis retrouvé à Pointe-aux-Canonniers. Je me suis arrêté à la plage. J'ai vu une statue d'un dieu indien enveloppé de vêtements rouges. À l'intérieur, quelqu'un avait placé de l'encens, des morceaux de miroir, des pierres et des coraux. Je me suis arrêté là et j'ai ajouté une pierre. Il y avait, là, quelque chose de spirituel, que quelqu'un avait créé. Je pense que les gens ont créé Dieu. People need to think that there is something outside of themselves that bring them together with other people and with the universe. They happen to have given it the name of god or gods. I find it in nature, in art, in music and in quiet moments. When I see that statue. I'm not thinking that I am committing blasphemy by praying to an hindu god. I just feel some respect for those people who have brought that. I can share that feeling. I think it's much better than people killing each other. We can't blame religion for people killing each other. People kill each other for politics…

Avez-vous l'impression que le monde a tiré les leçons de ce qui s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Les Allemands ont tiré leurs leçons. Mais je ne peux dire que le monde ait retenu une leçon. Nous voyons que les tueries continuent dans plusieurs régions du monde. Nous avons vu ce qui s'est passé au Burundi, au Rwanda, au Cambodge. It's not my mission to remind the world of these things. I went through them. I know how they affected me. I work on other things. I work on teaching chemistry. J'ai essayé de faire quelque chose pour mettre les gens ensemble au Moyen Orient. Je considère les enseignants qui participent à cette conférence sur l'enseignement de la chimie comme mes proches. Je suis un chercheur mais aussi un enseignant moi-même. Je suis fier de l'être.

Quel est message que vous avez transmis aux enseignants qui participent à cette conférence ?

Mon message est que la chimie est présente dans la culture et qu'il y a de la culture en chimie. Je leur dis que nous devons encourager les interactions entre la chimie et l'art, la littérature. Les gens ne doivent pas simplement mémoriser mais devraient essayer de comprendre. C'est une façon efficace d'apprendre.

En prenant un médicament vous entrez en relation avec une molécule, un produit chimique. Il peut vous guérir comme il peut vous faire mal. Vous pouvez avoir l'impression que la chimie est très loin de votre vie mais tel n'est pas le cas. À la plage, nous voyons des gens porter des vêtements colorés qu'ils n'auraient pas portés il y a une centaine d'années. Ces couleurs sont désormais accessibles à de plus en plus de gens grâce aux colorants synthétiques. La chimie est présente dans tous les aspects de notre vie. L'espérance de vie s'est allongée. Ce n'est pas seulement à cause de la chimie mais à cause des médicaments, de l'éducation et d'une meilleure connaissance de ce que nous pouvons consommer ou pas. La chimie y a joué un très grand rôle. Je pense pouvoir convaincre les gens que la chimie est intéressante.

Les gens doivent avoir une connaissance de la science dans son ensemble. The first reason to learn science is to function as a citizen in a democratic society. La deuxième raison, si je prends Maurice comme exemple, est que le pays essaie de se transformer. Vous êtes passés du sucre au textile. Quel sera la prochaine étape ? Ceux qui réfléchissent à ce sujet souhaiteraient une société orientée vers la technologie. Vous avez besoin pour cela de gens qui ont une éducation scientifique.

Normalement on distingue les matières scientifiques des sujets classiques. Vous semblez ne pas être d'accord ?

J'essaie de les mettre ensemble mais ils sont différents. Il y a des différences et des similarités. Nous avons tendance à compartimenter notre vie. C'est le cas lorsque nous construisons un véhicule : des pièces détachées aux chaînes de montage. Au niveau de l'éducation, nous apprenons la chimie, les mathématiques, les langues étrangères. Human beings are more than the sum of their parts. À un certain moment, les enseignants que nous sommes doivent voir le lien. Bien souvent, c'est la vie qui nous force à le voir. Vous obtenez un travail. Vous pensez que vous êtes formés pour être un chimiste mais vous ne vous êtes jamais soucié de savoir comment donner une conférence ou faire une bonne rédaction. Vous l'apprendrez rapidement lorsque vous aurez à présenter votre travail à votre patron. Vous apprenez comment écrire, comment présenter vos travaux. J'écris des poèmes et j'écris sur les recherches scientifiques. Je constate qu'il y a des différences. En science, vous essayez de voir l'universel et de tout résumer dans une équation. En poésie, vous tentez également de voir l'universel mais vous ne le faites pas à travers une équation. You look at a blade of grass. On that blade of grass there is a raindrop from the rain that fell. You look at it. You think about it. In that specific blade of grass, in that drop of water is the universe. I like poetry. I learned six languages, English is the only one I can write.

Sur quoi écrivez-vous ?

J'écris sur la science parfois. Mais j'écris également sur tous les sujets qui intéressent les poètes : la nature, sur ce que je ressens par rapport à l'amour, la tristesse. It's easier to write a poem about the end of love, the end of life than about being happy. (Rires) C'est vrai pour tous les poètes.

En 1981 vous recevez le Prix Nobel pour vos recherches en chimie. Cela vous confère-t-il une mission particulière ?

J'étais très jeune. J'avais 44 ans. Le travail pour lequel j'ai été récompensé avait été commencé par un chercheur plus âgé qui était décédé plus tôt. Lorsque je l'ai réalisé, j'avais 27 ans. Toutefois, les seules pour lesquelles mon Prix Nobel était un plus absolu étaient ma mère et mon Université (Rires). Ma mère, parce qu'elle était heureuse et mon Université parce qu'elle m'a utilisé (Rires). Pour moi, ce fut un sentiment partagé. I had more of a chance of making a fool of myself. Lorsqu'on me posait une question, je pouvais répondre par quelque chose de stupide et le voir être repris par la presse (Rires). Je plaisante. En fait, nous avons la chance de parler pour quelques bonnes causes. You get a little separated from your name and your personality because people want your name to support some cause. They don't care about what you are inside. Il y a quelques barrières entre des jeunes et moi parce qu'ils en font un mythe et s'imaginent que nous sommes des êtres humains différents. Cependant, je sais comment surmonter cela. Il y a certainement de bonnes choses. Je n'aurais pas été invité comme principal conférencier ici si je n'avais pas tous ces titres…

Consacrez-vous beaucoup de temps à l'éducation ?

Pour cela je n'ai pas changé. Le Prix Nobel a rendu la vie de mes enfants plus difficiles. People had expectations. People had expectations of me. On me demande ce que je ferai après. J'ai eu la chance de faire ce que je voulais. Sans avoir de grandes ambitions, j'ai un groupe de quatre chercheurs. Tout le monde doit trouver l'équilibre entre ce qui vous satisfait en tant qu'être humain et ce que vous voulez faire. Je suis heureux de ce que je fais. Le Prix Nobel n'est jamais une surprise, il tend à récompenser les réalisations réelles et n'est pas politique. Votre travail est généralement connu dans la profession. Mes collègues savaient que ce que j'avais réalisé à l'âge de 27 ans était bon et important. J'avais été invité à donner de nombreuses conférences.

Aujourd'hui quels sont vos champs de recherches ?

Je continue avec les théories sur la chimie. I am closer to physics. I'm trying to design some new superconductors. I am more interested on how to design those than the application. I'm not applied in the sense of being commercially oriented. Je ne détiens aucune patente. Je suis un chimiste pur.

Quels devraient être les domaines de recherches aujourd'hui ? Le changement climatique en est-il un ?

It's important to work on climate change and green chemistry and industrial processes which are not harmful to the environment. On peut contrôler des reactions chimiques. On peut encore développer de nouveaux matériaux. L'industrie électronique a besoin continuellement de nouveaux matériaux. On parle actuellement de claviers flexibles. There are some very good people here in Mauritius. One of them is Dhan Jhurry who has done world class work. Il y a beaucoup d'enthousiasme parmi les chercheurs ici. Le gouvernement devrait soutenir davantage la recherche. On ne peut vivre uniquement de sucre et de tourisme. On devrait pouvoir aller au-delà de cela. Les recherches scientifiques fondamentales créent les conditions de développement dans n'importe quel pays en développement.

Il y a donc un champ important pour la recherche !

Tout à fait. On ne comprend pas encore le mécanisme de la mémoire. On n'est pas encore arrivé à maîtriser le virus du SIDA, etc.

Que pensez-vous de la crise énergétique ?

Je pense que nous la surmonterons avec le développement technologique. We have had a romance with petroleum. We must go over it. Éventuellement, l'énergie solaire pourvoira l'énergie dont on a besoin. Je suis très mal à l'aise vis-à-vis de l'énergie nucléaire. Tout est connecté : la famine, la pauvreté, la surpopulation, les ressources, l'énergie. Le problème de surpopulation a toute son importance parce qu'il implique des aspects culturels et technologiques.

Si vous aviez un message à transmettre aux Mauriciens…

By colonial accident, you have been given a multicultural society. This is a poster for a country. My message is to keep up the work on moving technology and to go beyond the poster and transform the cultural mix into reality.



Populariser l'enseignement de la chimie

" Je me sens détendu ici. Je peux exprimer mes émotions profondes ", confie Roald Hoffmann au Mauricien qui l'a rencontré au Méridien où il prend part à un atelier de travail international sur l'enseignement de la chimie.

Roald Hoffman a obtenu le Prix Nobel de Chimie, obtenu conjointement avec le Japonais Kenichi Fukui en 1981.

Né à Zloczow, Pologne, en 1937, il a survécu à l'occupation nazie, et a émigré aux États-Unis en 1949 après avoir passé plusieurs années en Europe. M. Hoffman a entrepris ses études à Stuyvesant High School, Columbia University, avant d'obtenir son PhD en 1962, à Harvard University. Il a travaillé avec W.N. Lipscomb and Martin Gouterman. Le Dr Hoffmann se trouvait entre 1962 et 1965 à Harvard en tant que Junior Fellow. Depuis 1965, il s'est joint à la Cornell University, où il est actuellement le Frank H.T. Rhodes Professor of Humane Letters and Professor of Chemistry.

Roald Hoffmann définit les travaux qui lui ont permis d'obtenir le Prix Nobel comme de l'" Applied Theoretical Chemistry ". Cette expression résume, comme l'explique sa biographie, " the particular blend of computations stimulated by experiment and the construction of generalized models, of frameworks for understanding chemistry ". Il a publié quelque 450 articles scientifiques et deux ouvrages.

Le Pr Hoffmann mène actuellement des recherches aux confins d'une autre science de la matière, la physique, dans le secteur des supraconducteurs.

La supraconductivité est un phénomène observé, en l'occurrence dans le mercure, dès le début du siècle précédent : à très basse température, certains matériaux n'offrent plus aucune résistance au passage d'un courant électrique. La recherche dans ce secteur a consisté à identifier des matériaux - on privilégie aujourd'hui des oxydes et des céramiques - démontrant le phénomène de supraconductivité, cela à des températures de plus en plus élevées.

Les physiciens appellent Zéro absolu la température la plus basse qui peut être atteinte dans l'univers. Cette température équivaut à - 273,15°C. La température absolue est mesurée en degrés Kelvin (°K). Sur cette échelle, l'eau est glaçon à 273°K et entre en ébullition à 373°K. Sur cette même échelle, la recherche est arrivée à produire des matériaux supraconducteurs à 164°K (-109°C). Cela est supérieur à la température qu'il fait, la nuit, sur la lune. Un équipement électrique comprenant ce matériau, laissé sur la lune, bénéficierait, la nuit, de l'effet de supraconductivité.

L'enjeu pour les scientifiques est d'arriver à découvrir des matériaux qui seraient supraconducteurs à température ambiante. Les applications seraient alors multiples. L'absence de résistance de ces matériaux a pour conséquence que le passage du courant électrique n'y produit pas de perte d'énergie par production de chaleur. Outre les économies que cela est susceptible de valoir entre les centrales et les points de consommation, des ordinateurs qui ne seraient plus contraints de disposer de systèmes de refroidissement représenteraient une avancée spectaculaire, cela s'ajoutant à une plus grande rapidité de calcul. Cela ouvrirait également un vaste champ à la lévitation magnétique, dont des trains circulant sans contact physique avec les rails.