LUCA MARIA SCARANTINO Philosophe


" Face à la mondialisation, la philosophie est essentielle "

" Face aux problèmes sociaux liés à la mondialisation, la philosophie est absolument essentielle ", affirme le secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de philosophie, le ressortissant italien Luca Maria Scarantino

" [La philosophie] nous permet […] d'apprendre à vivre dans un monde où les gens sont différents. C'est donc un rempart contre la xénophobie ", note le secrétaire général de la Fédération Internationale des sociétés de philosophie. Auteur d'une thèse, soutenue en 2006, sur La construction de la philosophie comme science sociale, notre invité est particulièrement attentif à l'enjeu de désenclaver la philosophie, de ne pas la réserver à des cercles savants et de faire profiter au plus grand nombre, dont de jeunes enfants, de sa démarche et de ses méthodes. Ainsi, il évoque les Communities of Inquiry qui permettent de poser des questions en apparence très simples mais qui sont susceptibles de provoquer une vraie richesse de réflexion.

Luca Maria Scarantino, qu'est-ce qui explique votre présence à cette réunion de l'UNESCO consacrée à l'enseignement de la philosophie au niveau scolaire ?

L'Unesco a préparé, il y a un an, un rapport mondial sur l'enseignement de la philosophie intitulé : La Philosophie une école de liberté. C'est un ouvrage considérable. À tel point que, contrairement à la plupart des ouvrages de l'Unesco, il est en train d'avoir une véritable influence sur les communautés philosophiques.

La directrice de la division philosophie de l'Unesco, Moufida Goucha, a imaginé de faire de ce rapport non seulement un outil pour les philosophes mais également un outil à partir duquel établir des recommandations à l'attention des États pour qu'ils puissent mettre en place des politiques d'enseignement de la philosophie. Elle a imaginé de faire des réunions dans différentes régions du monde pour réunir les représentants des ministères autour de ce rapport et arriver à des recommandations. Il y a eu des réunions à Manille, en République Dominicaine, au Mali et maintenant à Maurice.

À chaque fois, elle a fait appel à des représentants des gouvernements mais également à des philosophes. La réunion pour l'Afrique qui devait avoir lieu en juin a lieu maintenant et a pour vocation de formuler des recommandations à l'intention des gouvernements africains.

En ce qui me concerne, ma présence ici, en ma capacité de secrétaire général de la Fédération Internationale des sociétés de philosophie, vise à susciter de plus possible des réseaux de philosophes dans les pays africains parce que la fédération a une carence de représentants en Afrique et dans le monde arabe. Ce genre de réunion nous permet de connaître les problèmes de chaque pays.

Comment définir un philosophe ?

C'est quelqu'un qui étudie les structures fondamentales de la pensée. Ceci dit, si vous posez la question à trois philosophes, vous aurez cinq réponses différentes. La question est de savoir si c'est utile d'avoir des philosophes.

Alors posons-nous la question. À quoi servent les philosophes ?

À l'ouverture de la réunion au MIE, le ministre mauricien de l'Education, Vasant Bunwaree, a affirmé que les philosophes sont des problem solvers. C'est exactement cela. La philosophie est un apprentissage de la complexité. On apprend à voir les problèmes, aussi bien ceux de la vie et du cosmos que les petits problèmes quotidiens, dans toute leur complexité, à voir les faits comme quelque chose ayant plusieurs facettes et plusieurs raisons d'être ; en fin de compte, c'est arriver à une pensée critique. Ce n'est pas seulement la philosophie qui nous apprend cela. Mais la philosophie est un exercice vers cela. C'est fondamental, surtout aujourd'hui. Çà et là, on a un problème de code de communication. On a des difficultés à parler avec des gens qu'on croise dans la vie quotidienne et avec qui on ne partage pas un même code de communication. L'élasticité est fondamentale, de même que la capacité de comprendre les choses au-delà de la lettre, la capacité d'identifier les raisons des choses, celles qui poussent quelqu'un à agir d'une certaine manière. La philosophie peut être d'une très grande aide dans ce domaine. Le philosophe aujourd'hui est quelqu'un qui aide à gérer la complexité des relations humaines au sein de nos sociétés.

Comment acquérir cette connaissance ?

En étudiant la philosophie comme un système de structure logique. La philosophie nous apprend à penser. C'est aussi un corpus culturel. Ce n'est pas l'histoire des idées, pas un ensemble de doctrines, pas une religion. Ce n'est pas l'histoire de l'art. C'est une discipline qui nous apprend à raisonner de façon plus ouverte qu'avant de l'avoir étudiée. Si on n'y arrive pas, ce n'est pas que la philosophie n'est pas bonne ; c'est parce que les enseignants ne sont pas bons. Il ne faut jamais confondre la philosophie et les philosophes.

À quel moment la formation doit-elle commencer ?

Il y a les philosophes professionnels, c'est une formation académique. Je suis de ceux qui pensent que plus on commence tôt, mieux c'est, sachant qu'il y a des dangers. La philosophie est un outil assez puissant qui peut ouvrir énormément la tête, surtout des enfants, mais qui peut aussi se prêter à la manipulation pour passer des principes d'endoctrinement. On peut faire passer des prétextes religieux. On peut faire passer une sorte de conviction éthique. L'idée de l'UNESCO est de développer une habitude du débat, de la discussion ouverte, de l'écoute des autres ; donc de l'ouverture aux autres dès la petite enfance, à 5 ou 6 ans. C'est une démarche qu'il faut manier avec prudence. C'est une tendance nouvelle qui date d'une vingtaine d'années, qui rencontre beaucoup de résistance, dont certaines sont assez justifiées, parce que l'éducation des enfants est la chose la plus délicate qui soit. En même temps, c'est quelque chose qui peut être d'une très grande utilité. L'idée est de créer des Communities of Inquiry où on mettrait des enfants assis en cercle, par exemple, et on leur soumettrait un problème de leur vie quotidienne. Cela peut être, par exemple, ceci : que fait-on si on a neuf parts de gâteaux et dix enfants ? Et la discussion commence entre enfants.

Lorsqu'on parle philosophie, on pense immédiatement à Socrate, Platon, Aristote, Nietzsche, à tous ceux dont l'étude pourrait paraître difficile voire repoussante pour un étudiant …

Oui et non. La philosophie se nourrit aussi de son histoire. Elle ne se réduit pas évidemment à son histoire. La philosophie est un ensemble de concepts, de structures, d'outils théoriques mis au point par les uns et par les autres. La perspective historique est toujours utile en philosophie ou dans n'importe quelle discipline. Vous avez cité les noms de philosophes occidentaux mais il y a aussi Confucius, Bouddha et d'autres traditions. Ces traditions nous ont fourni des outils théoriques qu'on utilise dans notre vie quotidienne. Le principe de la contradiction qu'on utilise des milliers de fois par jour a été inventé par Aristote. On n'est pas forcé de le savoir mais on s'en sert. La philosophie permet de prendre conscience des outils que nous utilisons dans notre vie quotidienne, de la manière dont nous nous comportons tous les jours ; nous comprenons ainsi notre manière de raisonner, nos sentiments, nos habitudes, nos gestes. La philosophie nous aide à comprendre les raisons derrière tout cela à tous les niveaux, que ce soit interpersonnel, à deux, à trois, au niveau global avec les communications interculturelles. Une fois qu'on comprend pourquoi on se comporte de cette manière, pourquoi on a l'habitude de se comporter comme cela, on est mieux à même de se corriger s'il le faut mais également d'interagir avec d'autres. En Europe, on a un problème très fort de xénophobie en ce moment, cela fondamentalement fondé sur l'incapacité de comprendre les gestes des autres, la manière de s'habiller, la manière d'utiliser sa voix, les comportements sociaux. Ce sont des choses que la philosophie aide à comprendre. Elle permet de comprendre que si quelqu'un ne se comporte pas selon les règles d'une société déterminée, ce n'est pas parce que c'est une brute mais c'est parce qu'il a d'autres mœurs qui influencent sa manière de se comporter. C'est là qu'on commence à s'intégrer. Face aux problèmes sociaux liés à la mondialisation, la philosophie est absolument essentielle. Un grand avocat italien vient de sortir un livre pour expliquer pourquoi la philosophie est importante pour vivre dans un temps de globalisation. C'est exactement cela la philosophie. Ce n'est plus uniquement l'histoire des grands philosophes. L'idée est que c'est quelque chose qui nous permet de vivre mieux ou d'apprendre à vivre dans un monde où les gens sont différents. C'est donc un rempart contre la xénophobie.

Le problème est que la philosophie est une discipline abstraite…

Elle nous apprend à découvrir les structures fondamentales de notre façon de penser et d'agir ; elle est parfaitement abstraite. Hermann Cohen a dit qu'il n'y a rien de plus pratique que la pensée abstraite. C'est pareil pour la physique ou la chimie. Vous ouvrez un livre de chimie ou de physique, vous ne comprenez vraiment pas grand-chose et pourtant ce sont des disciplines qui touchent notre vie quotidienne. La philosophie, c'est à peu près la même chose ; les effets ne se voient pas dans les livres mais dans la manière d'agir avec les autres. C'est la raison pour laquelle énormément de pays sont en train de développer l'enseignement philosophique. Ce n'est pas pour des raisons identitaires.

Quel rapport peut-on établir entre la philosophie et la politique, d'une part, et entre la philosophie et la religion, d'autre part ?

Le rapport entre le philosophe et la politique date au moins de Platon. Est-ce que le philosophe est roi ? Est-ce qu'il est conseiller du roi ? Est-ce qu'il est opposé au roi ? Je n'ai pas de réponse. Je pense qu'il est antagoniste dans la mesure où la logique des sciences est différente de celle de la politique. La logique des sciences, c'est la liberté absolue : on dit ce qu'on veut, à qui on veut, dans la tribune où on veut et on en prend la responsabilité. On vient de publier, dans notre revue Diogène, un article de l'ancien président de la Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie (FISP), Peter Kemp, qui faisait référence à la question des caricatures. Il se demandait dans quelle mesure la parole est un instrument qui peut jouir d'une absolue liberté et dans quelle mesure, en revanche, c'est un outil qui peut aussi blesser. C'est un sujet extrêmement délicat. Je suis d'avis qu'on peut dire ce qu'on veut. Mais qu'on en paye le prix. On peut aussi être un stimulant pour la politique en critiquant l'être, un stimulus pour la politique en critiquant l'action politique. Quand on parle de guerre juste, cela paraît contradictoire. C'est aux philosophes d'expliquer pourquoi et de voir si cela tient ou ne tient pas. Dans une société dictatoriale, un philosophe honnête est automatiquement opposé au régime même si les dictateurs adorent la philosophie.

Et la religion… ?

C'est un guêpier. La religion existe. Philosophie et religion peuvent coexister dans la mesure où il existe une étude rationnelle à l'intérieur de chaque religion. Il y a un point d'achoppement. Pour la philosophie, il n'y a pas de fin du raisonnement alors que les religions monothéistes arrivent à la révélation. Lorsqu'on arrive à la religion révélée, il y a un conflit. Lorsqu'en réponse au dernier pourquoi, on répond que c'est le mystère de la foi, c'est quelque chose qui est inacceptable pour les philosophes. Vous trouverez des philosophes qui pensent que c'est parfaitement acceptable. Parce que la philosophie est une analyse des structures culturelles, vous pouvez avoir des analyses qui sont parfaitement contradictoires. Chaque position philosophique est déjà une prise de position culturelle, donc éthique, donc politique.

Certains philosophes considèrent que la philosophie est d'abord la critique…

La critique ne veut pas dire refus, cela veut dire explication. Critiquer, c'est se dire : j'ai ces habitudes, je me comporte de cette manière, j'accomplis ces gestes parce qu'il y a une raison qui n'est pas forcément ce que je pense. C'est trouver les racines les plus profondes de chaque action humaine. Vous me direz que c'est le travail des anthropologues. Il ne faut pas oublier que l'anthropologie est devenue une discipline après la première génération d'anthropologues qui étaient des philosophes. Claude Lévi-Strauss n'a pas fait d'études anthropologiques ; cela n'existait pas, il était philosophe. La critique philosophique, l'analyse, va du concept le plus articulé de notre savoir jusqu'à nos gestes fondamentaux. Nous établissons des échanges, donc nous nous changeons sans arrêt. Le refus de changer en s'abritant derrière une approche identitaire est extrêmement contraire à l'esprit philosophique. Il s'agit d'adopter un comportement qui me permet de changer plutôt que de rester à distance. Il s'agit d'interagir, de se mélanger et d'intégrer. Dans le monde d'aujourd'hui, c'est un vrai enjeu politique et social.

Lorsqu'on évoque la République française, pays qui tient l'enseignement de la philosophie au secondaire en haute estime, on pense aussi à la laïcité. Est-ce une démarche philosophique ?

J'hésite à répondre parce que je ne suis pas Français mais en même temps je suis un partisan de la République française. La laïcité équivaut pour moi à l'égalité de chances. La mise en œuvre peut être défaillante, on peut trouver des défauts, on peut dire que ça dégringole, comme disent nos amis français. Je continue à penser que cela reste un bon modèle où les gens ont la possibilité de s'intégrer. Dire que la France a réussi toute son intégration est faux. Mais le modèle, malgré les défaillances de sa mise en œuvre, reste un exemple. Je serais heureux si dans mon pays d'origine, l'Italie, on pouvait adopter ce modèle. La France a eu une vraie révolution citoyenne. Très peu de pays l'ont connu.

Comment peut-on introduire un cursus philosophique dans un pays multiculturel comme Maurice ?

Ernest Hemingway disait qu'on a une idée parfaite d'un pays qu'on visite au bout de trois jours et puis on met vingt ans pour y retourner de manière plus consciente. Je ne connais Maurice que depuis trois jours ; l'impression que j'ai eue est que c'est un endroit où on pourrait parfaitement monter une chaire ou un centre de philosophie comparée. La première chaire de ce genre a été créée à Honolulu. Maurice m'apparaît comme une société très diverse et il me semble que les choses se passent relativement bien. Cela peut être un lieu d'attraction pour les philosophes. La FISP est disposée à prêter son expertise. On peut vous mettre en contact avec des spécialistes dans le domaine. Je vois difficilement un chercheur qui refuserait de passer un mois ou deux à enseigner à Maurice. Tenant compte de vos moyens de communication développés, c'est un endroit qui se prête bien à la création d'un centre international. La recherche ne peut se faire qu'à l'échelle internationale, sinon cela n'a pas d'intérêt. J'ai vu dans les documents qui nous ont été remis que Maurice veut développer une industrie de la connaissance et des sciences de haut niveau. Dans le cadre d'une telle politique, la philosophie tient toute sa place. La Silicon Valley est un endroit par excellence de la création. Pour cela, la philosophie est un instrument théorique extrêmement important et permet de voir des choses de manière complexe et critique.



Mettre en valeur les philosophes africains et asiatiques

Luca Maria Scarantino, 41 ans, de nationalité italienne, est depuis l'année dernière secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de philosophie (FISP). Avec Maurice Aymard, il est actuellement codirecteur de la rédaction de la revue Diogène. Il est aussi chercheur attaché à l'Équipe d'épistémologie des modèles cognitifs et secrétaire général adjoint du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de l'Unesco.

Depuis 2007, il est qualifié aux fonctions de Maître de conférences. Et depuis 2006, Docteur en Philosophie et sciences sociales, à l'EHESS, Paris. Le thème de sa thèse était La construction de la philosophie comme science sociale. Une étude du transcendantalisme italien, de la philosophie de la crise d'Antonio Banfi à la théorie de la persuasion rationnelle de Giulio Preti. Il a été reçu avec mention très honorable et félicitations du jury à l'unanimité et à bulletin secret.

Luca Maria Scarantino a participé activement à la préparation du Rapport mondial de l'Unesco sur l'enseignement de la philosophie (2006-2007) et est membre de l'équipe restreinte chargée de sa rédaction (avec Michel Tozzi, Oscar Brenifier, Moufida Goucha et l'équipe Unesco : Arnaud Drouet, Feriel Ait-Ouyahia et Kristina Balalovska). Il a participé à la mise au point des deux études préliminaires sur l'enseignement de la philosophie au niveau secondaire et universitaire à l'échelle mondiale.

M. Scarantino est basé à Paris. L'une des tâches importantes de la FISP est d'organiser le congrès mondial de philosophie qui a lieu tous les cinq ans. Le dernier a eu lieu à Séoul et le prochain est prévu à Athènes en 2013. Il s'est donné pour tâche d'augmenter autant que possible le nombre de philosophes africains au congrès mondial. L'autre grand rôle de la FISP est d'inclure les différentes communautés philosophiques dans la vie de la Fédération sur des domaines communs. Notre interlocuteur estime qu'aujourd'hui la philosophie en Europe est peu vitale. Le niveau "moyen" est élevé. " Il n'y a plus de grandes figures ; la plupart sont décédés. Il y a de très bons chercheurs et des figures publiques ", observe-t-il. Quant aux Etats Unis, M. Scarantino estime qu'ils sont en train de pomper les grandes figures africaines et indiennes. Invité à donner quelques noms de philosophes africains et asiatiques qui méritent d'être mis en valeur, il cite les noms de Kwasi Wiredu (Ghana), d'Anthony Appiah (Ghana), Paulin Houtondji (Benin), Bachir Souleymane Diagne (Senegal), Tu Weiming, Zhao Tineyang, Chandra Talpade Mohanty, Amartya Sen, Gayanti Chankravorty Spivak et Akeel Bilgrami. Ce sont des grands maîtres à penser qui viennent de pays difficiles, frappés par la mondialisation et qui vivent aujourd'hui pour la plupart aux Etats-Unis. Luca Scarantino ne cache pas son admiration pour le travail abattu par Lena Green, de l'université de Western Cape, pour l'inclusion de l'enseignement de la pensée dans l'apprentissage scolaire.