EAU: Faible pression qui fait monter la tension

Le pays tout entier bientôt affecté par les coupures drastiques

"Pa enn lavie sa", se plaignent les habitants de Plaines Wilhems, excédés de la situation. Pourtant, l'eau c'est la vie, dit-on. Mais, actuellement, face aux robinets à secs, pas une seule goutte d'espoir pour beaucoup. La pénurie est sévère. Même chez ceux qui ont un réservoir. D'autant qu'outre une distribution au compte-gouttes, les fréquences sont plus qu'anormales, attisant la colère et l'incompréhension des abonnés.
L'eau est devenue une denrée de luxe réservée à quelques habitants de Maurice. Actuellement, les mieux lotis sont ceux de la région nord, car la pénurie touche principalement les habitants du Plateau central, de l'Est et du Sud. Mais dans quelque temps, au vu de la situation qui prévaut dans nos réservoirs qui accusent quotidiennement une baisse, toutes les régions de l'île seront affectées par les coupures. Les autorités concernées gardent toutefois espoir : les experts singapouriens sont enfin là. Ils devraient étudier la situation de l'eau de près cette semaine. En attendant qu'un rapport ne soit soumis et que des mesures soient enfin prises, la population continue de souffrir…
Depi dé zour nou pa gagn délo
"Depi dé zour nou pa gagn délo. Pé bizin asté boutey pou lav lassiet. Manzé pa koné couma pou cui. Linz pé empilé. Na pli kapav" . Ce cri de détresse, plusieurs familles, le lance. Chez certains abonnés, principalement ceux des Plaines Wilhems, pas une goutte d'eau ne sort du robinet de la journée. Ce n'est qu'à 3h du matin et ce, uniquement pour quelques heures, que le raccordage est effectué.
"Nou bizin lev boner, dépi 3h dimatin pou kapav rempli délo". Paroles de ménagères qui s'en trouvent embarrassées quotidiennement par les coupures drastiques . Certes, les abonnés de la CWA sont conscients de la pénurie d'eau. Mais ils sont indignés du fait que le robinet ne coule qu'entre 3h et 7h, voire des fois 6h30. "Kouma pou fer ? 7h ou bizin al travay, délo pé coulé tipti tipti dépi 3h, pa mem kapav ramassé", s'offusquent-ils.

"Tank-la pa rempli"

Cette situation est insoutenable. "Enn vrai martyr. Tou lé zour mem zistoir", dit une habitante de Vacoas. Cette dernière dispose depuis plusieurs années déjà d'un réservoir d'eau. Toutefois, ses difficultés pour être approvisionnée n'en sont pas moins. "Tank-la pa rempli. Délo-la coule tipti. Létan ou servi pou mett machine à laver, létan ou fer inpé dité, létan ou baigné, délo napa rempli" , raconte-t-elle. Même situation chez M.A, qui vit à l'étage. "Délo pa monté ditou", dit-il, indiquant qu'il est contrait chaque matin, à 3h, de descendre chez son voisin de pallier pour remplir quelques seaux d'eau pour sa famille.

Même propos d'une autre habitante de Curepipe : il s'agit d'un véritable calvaire. "Ce n'est pas évident de se lever à deux heures du matin tous les jours pour remplir les bidons. En outre, une heure d'eau n'est pas suffisante pour effectuer le stockage, faire la lessive ainsi que la vaisselle. Mes enfants ne peuvent plus revêtir leurs uniformes d'école, ils sont sales, il n'y a plus d'eau pour les laver". Sa voisine, une vieille dame de plus de 75 ans, peine chaque matin à remplir ses récipients. "Ou croire enn vué dimoun sa lage la kapav lévé 3h du matin pou saryé délo? Enn plis c'est enn dimoun malad. Pa koné ki CWA gagné pou larg délo sa ler la?", s'indigne cette ménagère.

D'autres abonnés racontent qu'ils ne dorment pas, uniquement pour attendre que l'eau coule. Et de déplorer que la CWA n'est pas ponctuelle dans sa distribution. Pour les habitants des Plaines Wilhems, chez qui la distribution d'eau se fait depuis quelques semaines entre 3h et 7h du matin, ces fréquences n'ont aucune logique. "Kan dimoun bizin dormi pou kapav levé ale travay, zot fer ou ramass délo. Kifer pa ouvert délo la entre 5h ek 9h?", demandent-ils. Certains disent avoir transmis leurs doléances à la CWA à maintes reprises mais elles ne sont pas prises en considération.

Si les abonnés des Plaines Wilhems, en raison de la situation qui prévaut à la Mare-aux-Vacoas, sont les plus affectés, les habitants de l'Est et du Sud parlent du même calvaire. Une situation qui risque de s'étendre à toute l'île si la tendance à la baisse suit son cours dans les réservoirs et nappes phréatiques autour de l'île. En effet, depuis deux semaines, la CWA note des signes de faiblesse au niveau des autres réservoirs et la région nord, jusqu'ici épargnée, devrait aussi connaître des coupures drastiques.

Situation préoccupante pour le textile et l'hôtellerie

Une situation préoccupante, non seulement au niveau domestique, mais aussi industriel, avec notamment le textile et le tourisme qui s'en trouvent affectés. En effet, si dans le passé une sécheresse prolongée n'affectait que l'agriculture, aujourd'hui, tout manque d'eau devient un sérieux handicap pour la bonne marche des usines et des hôtels.

Certains opérateurs font ressortir que si les usines textile, notamment pour l'unité de teinturerie, ont des réservoirs de grande capacité pour pallier les coupures de la CWA et qu'il existe également une politique d'entre-aide qui s'est créée entre les entreprises pour qu'elles arrivent toujours à respecter les commandes. Mais avec la situation qui persiste et l'éventualité qu'une fourniture d'eau qui risque de passer à quelques heures toutes les 48 heures, les entre­prises connaîtraient alors de plus gran­des difficultés pour le stockage d'eau. Dans laquelle situation, les opérateurs du textile compte sur la bonne gestion des ressources en eau de la part de la CWA, voire une distribution par camions-citernes aux entreprises en difficulté.

Baisse du niveau des autres réservoirs

Si la tendance se maintient, toutes les régions du pays seront affectées par des coupures drastiques d'ici à quelques semaines. Une décision qu'étudie sérieusement la Central Water Authority (CWA), qui souhaite prévenir la crise dans d'autres réservoirs. La situation de l'eau est fortement préoccupante avec nos réservoirs et nappes phréatiques qui se vident graduellement. A hier, Mare-aux-Vacoas affichait un taux de 34, 8% de sa capacité, alors qu'à Piton du Milieu le pointage affichait seulement 74, 2 %. Midlands Dam était à 84,6 %.

Vendredi après-midi, si elle compte une capacité de rendement habituel de 22 000m3, la nappe phréatique de Hollyrood n'affichait que 12 000 m3 d'eau. À Mont Blanc, dans le Sud, le rendement était de 8 000m3. Alors qu'à Pierrefonds, qui alimente, avec une capacité normale 30 000 m3, toute la région Guibies , Port-Louis Nord, Vallée des Prêtes, Vallée Pitot, une baisse de 26 % a été notée.

Ayant enregistré une baisse du niveau d'eau dans les rivières du Sud et les autres sources d'eau qui se trouvent dans plusieurs endroits à travers l'île, la CWA veut parer aux catastrophes et éviter que la situation à Mare-aux-Vacoas ne se reproduise dans d'autres réservoirs. C'est dans cette optique, comme mesure préventive, que les autorités étudient actuellement une baisse de fourniture d'eau dans d'autres régions de l'île, dont le Nord, qui n'est pas encore affecté, pour gérer les ressources en eau afin de tenir jusqu'à la prochaine période des pluies…

Réservoir domestique : le must

Face à la distribution réduite de l'eau, la commercialisation des réservoirs domestiques a pris, ces derniers mois, l'ascenseur. Une situation qualifiée de quasi normale chez les opérateurs, qui indiquent que depuis plusieurs années, durant les mois secs, la vente des réservoirs est en hausse. Toutefois, la tendance a changé cette année, puisque même en hiver les ventes continuent de progresser.

Pour cause, les familles mauriciennes sont contraintes, dans cette situation difficile, de stocker de l'eau, car la CWA ne cesse de revoir à la baisse sa distribution. "Aujourd'hui, un réservoir domestique, qu'il soit d'une capacité de 500 litres ou 3 000 litres, est un must pour toute famille. Ce n'est pas en tant que commerçant que je parle, mais en termes consciencieux, car la pénurie d'eau est un véritable calvaire. Sans réservoir, les familles peinent à avoir un peu d'eau", explique un revendeur. Aujourd'hui, dit-il, disposer d'un réservoir à la maison permet au moins de pouvoir faire "une toilette de chat", la vaisselle et utiliser W.C. Et de faire ressortir que "si durant les mois d'été les ventes de sont bonnes, en ce moment elles sont très bonnes". Sans cette option, il y a longtemps que la population, principalement les habitants de Plaines Wilhems touchés drastiquement par la pénurie d'eau, aurait montré son désespoir.

Malgré la hausse des ventes, les opérateurs estiment que la population n'est pas assez conscientisée sur la nécessité d'avoir un réservoir. Ils déplorent le manque de communication relative à la subvention de l'État aux familles dont les revenus ne dépassent pas Rs 10 000. En effet, l'État a d'ailleurs fait provision pour une subvention de Rs 3 000 offerte aux familles dont les revenus ne dépassent pas Rs 10 000 pour l'achat d'un réservoir. Une somme globale de Rs 120 millions a été budgétée pour venir en aide à globalement 40 000 foyers ayant de faibles revenus afin de pouvoir conserver de l'eau en cas de coupures et de sécheresse. Déjà 7 000 familles et 2 500 à Rodrigues, identifiées comme ayant des revenus modestes par la National Empowerment Foundation, seront les premiers bénéficiaires de cette mesure budgétaires. Les familles doivent cependant répondre à d'autres critères établis par un comité réunissant des représentants le ministère de l'Énergie et des Utilités publiques, le Mauritius Standards Bureau, le ministère de l'Intégration sociale et le ministère de la Sécurité sociale. Selon nos informations, la CWA a reçu plusieurs centaines d'applications à ce jour.

Par ailleurs, pour ceux qui ont des réservoirs mais qui sont néanmoins affectés pour la distribution, faute de pompe, il est recommandé de faire la connexion d'une non-returning valve. Cela permettra à l'eau d'être dirigée dans une seule direction, et ainsi, lorsque la fourniture de la CWA est rétablie, c'est cette eau qui est utilisée. De ce fait, lorsqu'il y a coupure, l'eau du réservoir est toujours disponible.

L'espoir de l'expertise singapourienne

Pour résoudre le problème d'eau qui manque drastiquement à Maurice ces derniers mois, l'État mise sur les conclusions des experts singapouriens, à qui le Premier ministre a demandé leur aide. Ces derniers sont arrivés hier, avec la délégation singapourienne pour la visite d'État du président Sellapan Ramanathan. Ils devront dès demain après-midi rencontrer les responsables des différents organismes, la Water Ressources Unit, la Wastewater Management Authority et la CWA, s'occupant de la situation de l'eau à Maurice et déterminer au plus vite les solutions à apporter à notre système de distribution.

 

Dans sa réponse à la PNQ du leader de l'opposition la semaine dernière, le ministre des Utilités publiques, Rashid Beebeejaun, avait fait ressortir que des travaux sont en chantier au niveau de plusieurs points d'eau et stations de traitement. Toutefois, le gouvernement est sur le point de s'engager, suivant l'avis de Singapour, dans une réforme complète du système d'eau. Cela, même pour assurer le fonctionnement de la CWA, qui reste toujours sans direction.

En effet, la délégation du Singapore Public Utilities Board et de la Singapore Cooperation Enterprise, qui était à Maurice en octobre 2010 pour effectuer une évaluation des besoins en matière de gestion d'eau, avait, entre autres, proposé le développement d'une gestion totale de l'eau à Maurice (Total Water Management) afin d'arriver à une fourniture 24/7 en eau potable, réduire la non-revenue water, améliorer la gestion des ressources en eau et mettre au point un plan stratégique pour le secteur de l'eau qui réponde à des besoins accrus et en évolution. Ce rapport est à l'étude ainsi qu'une hausse du tarif de l'eau.

"Hausse inévitable", a indiqué Rashid Beebeejaun et nécessaire pour financer le système de distribution qui date de plusieurs décennies et qu'il faut remplacer pour économiser les fuites. Si les formules pour l'introduction de cette hausse sont déjà à l'étude - dont celle basée sur le principe de "plus on consomme, plus on paye", ou encore celle d'une hausse en fonction des saisons - cette décision se heurte à des protestations catégoriques des associations des consommateurs, qui déplorent que les usagers fassent les frais du manque de vision et de planification des décideurs.

Les observateurs du secteur indiquent pour leur part que l'expertise singapourienne est souhaitable. Mais pointent également du doigt la mauvaise gestion de l'État pour ce secteur. "Les projets prennent des années pour faire surface et, en attendant, c'est la population qui fait les frais d'une mauvaise gestion de la CWA pendant des années", disent les professionnels du secteur. Devrait-on attendre encore, comme pour le métro léger, des décennies, avant que le Total Water Management soit mis en place pour assurer une distribution équitable de l'eau ? s'interrogent ces observateurs. Parmi les solutions qui auraient pu avoir été apportées depuis plusieurs années déjà, disent-ils, le dessalement, qui continue de faire débat.

S'il y a de nouveaux moyens déployés, certes tardivement par la CWA, soit la mobilisation des ressources additionnelles, telle le raccordage de Mare Longue àMare-aux-Vacoas afin d'assurer une fourniture d'eau satisfaisante, les experts soutiennent que ce n'est pas suffisant. Il faut aussi investir dans l'agrandissement des réservoirs existants, la construction de nouveaux réservoirs et le captage de l'eau de pluie et des rivières là où il n'y a pas de réservoir, sans compter revoir la situation à Mare-aux-Vacoas.

Il serait aussi important de conscientiser davantage la population quant à la valeur de cette commodité essentielle, pour limiter toute consommation excessive et autre gaspillage.