ZAHEER ALLAM

Le durable sur le plan mondial est à l’ordre du jour depuis des décennies, mais des actions réelles, celles pouvant conduire à des engagements profonds et sérieux, n’ont su perdurer en raison de lobbies de toutes sortes. Ici à Maurice, en notre qualité de Petit État insulaire en développement, nous sommes en première ligne face au changement climatique. Sans vouloir être cynique, il y a eu de nombreuses tentatives de politique de développement durable. Toutefois, celles-ci, largement motivées par un gain cosmétique, n’ont pas vraiment décollé pour que l’on parvienne à un changement à long terme. Notre approche du durable peut être reprise selon les mots du grand boxeur américain, Mike Tyson, philosophe à ses heures : « Tout le monde a un plan jusqu’à ce qu’il soit frappé au visage. »

Ce coup de poing, reçu aujourd’hui et signé COVID-19, fut ressenti par toutes les économies du monde. Plusieurs pays ont institué, levé et établi à nouveau, confinements et restrictions associées. Les moteurs économiques mondiaux ont essayé de réagir en conséquence, mais les effets ont été brutaux comme le témoignent les niveaux de chômage record. Avec des indicateurs économiques sombres, comparables à la Grande Dépression des années 1930, des mécanismes fiscaux firent leur entrée en vigueur. À Maurice, le budget annuel a été réorienté en conséquence, avec comme un des thèmes : « Assurer un développement durable et inclusif. »

Un défi demeure : la répétition des mesures ponctuelles, avec les mêmes erreurs, cache une véritable politique environnementale sans fond et sans engagement.  Il est indispensable d’évoluer vers un profond changement adapté à nos urgences, et notre désir de survie.

Il est plus qu’urgent aujourd’hui, de repenser notre approche. Je propose les quatre axes ci-dessous :

1. Diffuser cette politique aux organismes parapublics et à tous les niveaux

Alors que les politiques centrées sur les idées démocratiques sont conçues pour garantir que tout le monde soit entendu à travers différentes zones géographiques et à bien des niveaux, la diffusion de celles-ci aliène souvent son concept même. La structure politique et administrative est rigidement centralisée, où la plupart des décisions doivent être répercutées en cascade, dirigeant en fait toutes les responsabilités vers un point focal, les organes ministériels. Ceci exempte d’office les organes administratifs (y compris les corps parapublics) de responsabilité et d’action écologique, et cimente la notion du ministère de l’Environnement comme étant l’unique instance élaborant la ligne directrice de politiques et d’agendas écologiques.

Toutefois, si différents ministères, départements et organismes parapublics viennent de l’avant avec leur propre « agenda de développement durable  » en décrivant comment ils envisagent de passer à une économie verte, dans un délai donné, avec des objectifs d’engagement clairs, il serait possible de rendre ces institutions responsables de leurs actions, voire de leur inaction.

La question de la centralisation de la politique de durabilité crée un environnement léthargique sur le plan institutionnel alors que cela ne devrait pas être le cas. La proposition ne devrait pas non plus être limitée aux entreprises parapubliques environnementales. Par exemple, il serait également intéressant de savoir ce que la police, ou les soins de santé entre autres, ont de prévu, dans un langage précis et détaillé, pour réaliser des activités plus durables, conformément à nos engagements de 2015 envers les Nations unies. Un exemple est l’application du ‘Climate Action Plan’ de 2009 du président Obama qui incitât les diverses instances des États-Unis à revoir leur modèle d’opération vis-à-vis de leur engagement.

2. Encourager la recherche et envisager des initiatives régionales de leadership

La pandémie de Covid-19 nous a démontré que les pays, aussi bien que les entreprises, doivent se réinventer, non par pure volonté, mais de force, pour assurer la subsistance de leurs économies et sociétés.

Si le secteur privé est souvent considéré comme le chef de file des innovations dans différents domaines, il l’est cependant souvent par le biais des incitations et des orientations fournies par le secteur public. Donc, l’innovation est vraiment une question d’opportunités synergiques. Sur ce même élan, nous devons travailler vers la création de synergies et de collaboration, non seulement en nous concentrant sur la création de partenariats pour revenir au statu quo (pré-COVID), mais surtout pour redéfinir nos programmes, en tant que besoin et ambition sur le plan national.

À l’aube de la quatrième révolution industrielle, le rôle de la technologie peut aider en ce sens. Il peut permettre à réévaluer nos paramètres économiques, locaux et régionaux, et à mieux planifier pour s’attaquer aux défis climatiques actuels ainsi que profiter des opportunités associées aux connectivités futures. Il convient donc de renforcer la relation entre le tertiaire, l’industrie, le gouvernement et les ONG, et travailler à modeler cette synergie si nécessaire.

À cet égard, nous devons revisiter nos institutions et programmes de recherche ainsi que ceux de notre enseignement supérieur, et considérer le durable, non en tant que matière autonome, mais comme une qui soit inter et transdisciplinaire; ce faisant, consolider le rôle de l’universitaire, actuel et futur, en tant que leader d’opinion dans les processus de transition. Cela est important, car nous avons besoin d’outils qualitatifs et quantitatifs appropriés pour mesurer efficacement ces programmes. Qui est mieux placé pour les évaluer que les experts en recherche – actuellement sous-utilisés – dans les processus d’élaboration de politiques ?

3. S’engager à atteindre des objectifs de durabilité à court et à long terme

Un autre aspect qui pose problème est la focalisation sur les objectifs à long terme, qui semblent si avancés que la responsabilité en incombe aux décideurs politiques à venir. Nous devons revoir cette ligne de pensée et travailler sur des plans quinquennaux.

Nous avons un plan pour atteindre une société neutre en carbone d’ici 2050 ; génial ! Mais comment cela se traduit-il par une série de plans d’action quinquennaux ? Sans cet aperçu et sans un plan de travail fragmenté en morceaux réalisables, les ministères et les agences travaillant à son actualisation seront perdus, car il n’y aura pas de mesure quantitative pour évaluer son succès avant 2050, date à laquelle il serait trop tard pour s’y lancer.

Si, depuis des décennies, nous avons réussi, à Maurice, à revitaliser les flux d’investissement tout en faisant évoluer les économies à court terme, nous devons tout entreprendre pour mettre en œuvre des plans à plus long terme et ainsi refléter nos engagements environnementaux. À cet égard, il convient d’adopter une perspective pragmatique quant à la formulation des politiques de transition vertes et leur mise en œuvre. Nous devons être proactifs, fragmenter notre approche et garantir des ‘quick wins’ gravitant autour des cadres innovants, pouvant être exportés vers des chaînes régionales.

4. Participation du secteur privé à la transition verte

Enfin, la transition vers une économie plus verte et nouvelle ne peut uniquement être motivée selon des mécanismes, par le biais public, visant à pénaliser des activités liées aux combustibles fossiles. C’est fort utile, mais non effectif comme seul recours. Cette approche se heurtera à une résistance et l’on verra, l’exploitation de ‘loopholes’, par le secteur privé, comme mode échappatoire, afin de maintenir une survie économique.

Une autre approche est souhaitable, celle d’encourager le secteur privé à investir dans cette transition désirée, à travers un ensemble de mécanismes fiscaux pour les encourager à passer à la nouvelle économie. Après tout, pourquoi ne le feront-ils pas s’ils profitent du processus ?

Certains pourraient appeler cela un soutien au mouvement capitaliste par le biais d’une transition verte…, mais compte tenu de l’urgence des effets du changement climatique, existe-t-il un modèle plus rapide ? La solution à cela serait de faire en sorte que les politiques proposées soient inclusives et équitables, afin de résoudre les problèmes liés aux monopoles de marché – qui se sont maintenus au fil du temps en créant une répartition non équitable des richesses. Une démocratisation du paysage économique est également possible grâce à cette voie, et doit être menée avec des avantages à court terme tout en étant liée à un objectif de politique régionale solide à long terme.

Conclusion

Innover peut être vu comme un défi, un fardeau même, surtout à une époque de critiques constantes, mais le temps de l’action en tant que kilométrage politique est révolu depuis longtemps. Les Assises de l’environnement ont tenté de mettre en valeur un processus démocratique pour décrire les principaux défis qui se présentent à nous. Alors que nous saluons les récentes mesures budgétaires axées sur l’environnement, et attendons le projet de loi sur le changement climatique, nous avons besoin bien plus que de la politique. Il nous faut un plan d’action avec des buts et des objectifs mesurables, sans lesquels nous demeurerons dans l’abstrait. Et finalement, une fois à sa disposition, il nous faut faire adopter ce plan d’action par toutes les instances gouvernementales, et par la suite par des instances privées. C’est peut-être là, le vrai leadership environnemental ; celle qui change la donne socio-économique en tant que vecteur transversal, et non en tant que pilier unique se perdant parmi tant d’autres…

L’ère de bomber le torse dans le contexte d’une action triomphante est révolue. L’engagement dans le travail est de mise. Alors, pourquoi ne pas réfléchir en ce sens ? Pourquoi ne pas créer une synergie à l’aide de toutes les instances à notre disposition en vue d’atteindre un objectif partagé ?