MÉLANIE THÉODORE

Des cris, des cris mais en vain.

Les cris sont sortis, ils ont été partagés sur les réseaux sociaux, ils ont été transcrits noir sur blanc, ils ont été filmés, ils ont été ignorés.

Pas même un débat…

Impuissants devant les faits accomplis, les décisions sans appel.

Assister, désarmés, au départ de nos enfants pour leurs collèges, lieux des épreuves, une épreuve…

Et si on en parlait ?

Non, nous ne sommes pas résignés pour autant, non nous n’avons pas perdu notre voix bien qu’à la veille de chaque épreuve, revient cet étrange sentiment, celui d’être pris en otage par deux acolytes : la COVID-19 et le système éducatif. Ces derniers, ennemis l’an dernier, se seraient-ils alliés? ou est-ce là ce qu’on appelle vivre avec le virus ? Face à cette coalition tacite, parents et élèves avancent une arme pointée sur la tempe. Nos ravisseurs détiennent une arme invisible qui nous paralyse, l’arme des lâches, la peur; peur que son enfant soit contaminé par ce virus, peur que son enfant ait à reprendre son année s’il ne prend pas part à ces examens.

Et si on pensait à TOUS les enfants ?

Le témoignage troublant de cette maman qui explique la crainte de son enfant, déplacé avec ses amis, dans un autre lieu, leur problème de transport qui constitue un stress avant le questionnaire, l’épreuve avant l’épreuve, devoir ramener de bonnes notes mais pas le virus à la maison, résume la situation de beaucoup. Bravo Madame d’avoir poussé ce cri au nom de toutes ces mères angoissées ! Ne soyons pas égoïstes, tous les enfants ne sont pas véhiculés en voiture par chauffeur ou parents. Combien de jeunes sans parents qui vivent avec des p’tits vieux qu’il aurait fallu plutôt protéger, olie pe donn zot traka. C’est de votre faute aussi! On nous a tellement habitués à protéger nos enfants les jours de grosses et petites pluies, les jours de cyclone, même quand le soleil brille dans le ciel. N’est-il plus nécessaire pour eux, pour vous, pour nous de protéger les enfants? Ne sont-ils pas enfants à protéger comme ceux exonérés de leurs examens ? Est-ce que nos enfants sont ceux du conte du Petit Poucet, qu’on regarde s’éloigner de la maison, le coeur lourd? Le collège n’est plus ce lieu familier, cette seconde maison où on rencontre les enseignants, où on serre la main de ses amis, où on partage le pain et les histoires, maintenant il ne faut surtout rien partager, pas même un sourire.

Et si on devenait bienveillant ?

Donc, la question serait plutôt, pourquoi tel Hamlet, les parents se retrouvent-ils devant un tel choix cornélien, entre risque de contamination ou examen? Sur ce point, un appel à plus d’empathie à ceux prompts à critiquer ou cracher leur venin dans la barre des commentaires sur les réseaux sociaux. N’oublions pas que l’éducation est un droit et qu’elle est gratuite pour TOUS à Maurice. Cet examen qu’on maintient en pleine crise ne favorise-t-il pas les enfants bien encadrés, que superficiellement affectés par la crise? Pensons aux enfants sans Internet, les enfants vivant en milieu violent ou défavorisé, dans les familles où les parents ont perdu leur emploi, pensons aux enfants brusquement sevrés du travail de révision, de la présence réconfortante des enseignants, de leurs encouragements, des consignes, de leurs petites joies, de leurs repères…

Et si on aidait vraiment les enfants ?

Est-ce donc une adultisation précoce et inopportune des enfants ? Pourquoi doivent-ils à tout prix prendre ces épreuves maintenant ? Seraient-ils utilisés pour développer cette immunité collective tant espérée comme dans certains pays ? Pourquoi maintenir ces examens alors que le virus fait le tour de l’île en si peu de jours, en si peu d’heures ? Cette question qui est sur toutes les lèvres n’atteint point certaines oreilles. Les autorités alourdissent NOS enfants d’une responsabilité pire que ces cartables dont on charge nos enfants dès leur rentrée en grade 3. Mais ne vous inquiétez pas, disent-ils. Ces pauvres gosses savent quoi faire pour ne pas être en contact avec le vilain virus, dès leur départ du logis (si la Providence permet qu’ils aient un bus)  jusqu’au retour chez eux. Ces Petits Chaperons masqués se méfieront-ils de tous, de tout, comme du grand méchant loup? Mais rassurez-vous, on leur remet de précieux talismans avant qu’ils ne partent à la quête de ce certificat. Les gestes barrières, comme une bulle d’invulnérabilité, le gel hydroalcoolique (puisse les familles pauvres en acheter) servant de potion magique, le masque tel un bouclier, leur sont prescrits comme des talismans infaillibles, et s’ils sont attaqués par le méchant virus, ils seront les seuls coupables. Certains disent que ces enfants sont des héros. Peut-être est-ce vrai quand nous regardons certains adultes, mais qui veut faire de son enfant un héros de cette stupidité humaine?

Et si on devenait de meilleurs adultes, plus responsables, moins égoïstes? des héros pour les enfants?

Car d’autre part, il y a une infantilisation des adultes; les jours de sortie (tels des prisonniers en liberté conditionnelle), avançant masque trop souvent sous le nez, faisant fi des consignes et mettant tout le monde à risques. Certains se retrouvent forcés, à rapporter les adultes indisciplinés, comme des mouchards en salle de classe. D’autres luttent, supplient pour avoir un permis pour aller gagner leur vie alors que les chouchous de la classe, bien souvent les plus aisés, reçoivent de bonnes notes non méritées, et des privilèges à peine dissimulés.

Et si on gardait espoir ?

Les résultats de ces examens, première cuvée nine-year schooling et PSAC, qui ont lieu dans de telles conditions auront un étrange goût, ni échec, ni réussite juste le goût d’une mission administrative accomplie, contre vents, virus et marées, et si tout se passe bien (comme nous l’espérons) ce sera une victoire contre le virus mais pas une victoire pour autant contre un système éducatif lacunaire. Et si c’était le moment de se remettre en question, de sortir de sa tour d’ivoire et de se rapprocher de la réalité de ses enfants.

Des cris, des cris mais pas en vain…

… et si on pensait comme un seul peuple… et si on pensait aux enfants.