ZEENAT FUGURALLY

C’est l’histoire, petit ‘h’, de quatre enfants de huit ans vivant à des époques différentes. C’est l’Histoire aussi.  Le destin, qui a la mainmise sur tout, lie les événements qui transforment des histoires en Histoire.  Si l’Histoire s’écrit, les histoires ne trouvent pas toujours leur place dans des manuels ou des récits.

Hiver 1922 – New Haven Connecticut, États-Unis

Stuart, enfant chétif, doit garder le lit. Son salut, il le trouve dans son atlas et sa passion pour la philatélie.  Il colle soigneusement sa dernière trouvaille: un timbre-poste illustrant une lointaine colonie britannique dont il ignorait l’existence. Dans la chambre sombre, il scrute la carte de l’océan Indien pour identifier les minuscules îles en question. Il pose son atlas sur sa table de chevet et ferme les yeux.

Été 1970 – Diego Garcia, océan Indien

Louis, pétulant et insouciant, court le long de la plage. À ses côtés, Garson, son chien. Les derniers rayons du soleil couchant font scintiller les gouttes de sueur qui perlent sur son torse. Au loin, il voit sa mère devant leur case, elle lui fait de grands signes, il doit rentrer.  Mais Louis veut bien courir jusqu’au cocotier de Granpapa au tournant de l’île. Puis il retournera tranquillement au sien, là où sa maman a rituellement enterré son cordon ombilical après sa naissance. Sa communion avec son île émane-t-elle de ce cordon?

Automne 2001 – Jalalabad, Afghanistan

Cela fait plusieurs semaines que Hajira ne va plus à l’école.  Ce matin, maman lui a demandé d’étendre la lessive. Hajira gravit deux à deux les marches irrégulières qui la mènent sur le toit de l’immeuble.  Le ciel en cette journée de début d’octobre est dégagé.  Pas étonnant donc de voir quelques cerfvolistes s’adonner déjà à cœur joie au maniement de ces rois des airs! Hajira suit avec une grande curiosité un cerf-volant orange avec un cœur au centre. Elle aimerait bien savoir de quelle fille son grand cousin est amoureux.  Elle le saura dès que Mehdi cessera de vider sa bobine et tâchera d’immobiliser le cerf-volant à hauteur de la fenêtre de l’heureuse élue!

Été 2019 – Pointe-aux-Sables, Île Maurice

Du haut de ses huit ans, Sarah, ma fille unique, me fait la leçon:

« À l’école, la maîtresse a dit que les Mauriciens mènent une vie santaire.  Alors, il faut que tu bouges un peu! »

« Sédentaire, Sarah, pas santaire, c’est, S-É-D-E-N-T-A-I-R-E.”

Ce rappel m’interpelle pendant quelques secondes, ce moi qui s’est calfeutré dans le séjour depuis dix-sept heures après ma sortie de bureau. La décision internationale sur la dispute territoriale annoncée dans le quotidien de cet après-midi m’a réjouie d’abord. Cependant, alors que j’y réfléchissais davantage, des scénarios se sont entrechoqués dans ma tête. Et puis cette interruption de Sarah est arrivée, me ramenant à mes petites pensées.

Je me souviens avoir demandé à Sarah, « Le premier contrôle continu de maths, c’est demain, n’est-ce pas? »

1958 – Le Pentagone, Washington D.C

« Ce bel atoll qu’est Diego Garcia … au beau milieu de l’océan Indien. » En montrant sur la carte ces joyaux semés dans un écrin turquoise, l’officier en question ne vendait pas une destination touristique. Il partageait sa trouvaille avec d’autres officiers de la Marine au Pentagone. Son raisonnement en convainc plus d’un. Le vent de la décolonisation bat son plein. Craignant que les pays décolonisés prennent leurs distances avec l’Occident, l’officier propose que l’Amérique se positionne militairement dans des petites îles. Il appelle cela “Le Strategic Islands Concept.” L’officier s’appelait Stuart Barber et en pointant sa longue règle sur la carte de l’océan Indien, il allait détruire l’équilibre d’un atoll où des habitants avaient été heureux.

8 novembre 1965 et les années suivantes

L’appropriation des Chagos fut en effet une machination savamment orchestrée par deux grandes puissances mondiales. D’une part, les États-Unis dont l’histoire repose sur l’idéologie de la « Destinée manifeste ».  En d’autres termes, Dieu a choisi les États-Unis pour montrer la voie aux pays rétrogrades et ainsi le principe consistait à accroître l’occupation ou l’influence américaine sur les territoires. D’autre part, une Grande Bretagne, affaiblie économiquement par la Deuxième Guerre mondiale, ne pouvait plus se permettre de maintenir les colonies. Simple question de l’offre et de la demande : les Américains voulaient Diego Garcia et, en retour, les Anglais recevraient une réduction de $14 millions sur l’achat des missiles Polaris du gouvernement américain!  Mais avant la conclusion de cette transaction purement mercantile, il y avait l’obstacle Maurice. En effet, les Chagos, cet archipel de plus d’une soixantaine d’îles coralliennes, était une « colonie de la colonie de Maurice »! Quand deux superpuissances réunissent leurs forces, déploient tout un arsenal de moyens pour assujettir un petit pays, ou proposent des millions pour l’appâter, ce dernier tombe vite dans le piège! C’est ainsi que pour la somme de £ 3 millions et la promesse de devenir indépendante, la petite Île Maurice accepta la proposition de scission des Chagos du territoire mauricien par les Anglais le 8 novembre 1965. Alors que le vent de la décolonisation soufflait, l’Angleterre eut une toute nouvelle colonie qu’il baptisa le British Indian Ocean Territory! Il est bon de souligner que toute tentative de garder la souveraineté sur les Chagos fut rejetée par des menaces!  Le dépeuplement des Chagos pouvait alors commencer.

Commençait aussi toute une série de simulacres, d’affabulations, de violations, par les superpuissances pour contourner les lois, les droits, pour tromper, pour valider leurs agissements. Ceux-là mêmes qui dénoncèrent les atrocités des Nazis, allaient, moins de vingt ans après, apprendre aux pays ‘rétrogrades’ une chose ou deux. D’abord, l’opération de gazage des chiens devant les habitants en vue de leur montrer ce qui les attendrait s’ils ne vident pas les lieux…

Les documents officiels déclassifiés des années après montrent l’attitude impérieuse où brutalité et mépris sont au menu. À l’instar de cet extrait d’une note envoyée en août 1966 par le Bureau colonial de Londres de la Mission britannique aux Nations unies:

« L’objectif de cette action est d’avoir quelques rochers qui resteront notre propriété (…) Malheureusement, aux côtés des oiseaux, il y a quelques Tarzan et Vendredi, aux origines obscures, qui seront expédiés à Maurice. » Ce dédain des Anglais était de la même veine que celle des Américains qui quelques mois auparavant avaient demandé aux Anglais de leur livrer un Diego Garcia “balayé” et “assaini”!

1973 – Peros Banhos, l’Archipel des Chagos

Louis ne comprend plus rien. Cela fait plusieurs mois que ses parents et lui ont été chassés de Diego Garcia et exilés sur Peros Banhos, une autre petite île de l’archipel. S’il comprenait qu’on pourrait acheter et vendre les bonbons dont il raffole, il n’avait rien compris lorsqu’un officier avait rassemblé les habitants de l’île devant le bureau de l’administrateur des îles pour leur annoncer froidement : « Votre île a été vendue. Vous devez partir. »

1973, Le Nordvaer – cap sur Port-Louis

Lorsque Louis vit le bateau, il crut qu’enfin il aurait ses fameux bonbons. Cela faisait plusieurs mois qu’aucun bateau d’approvisionnement ne venait de Maurice. « Louis, ceci n’est pas un bateau de bonbons.  C’est le bateau qui prend les gens des îles et ils ne reviennent jamais! Ne t’en approche pas! » avertit sa maman.

Le lendemain, cependant, les habitants reçurent l’ordre de quitter l’île. Ils furent embarqués comme des animaux sur le bateau, entassés comme ces sacs de guano que le navire transportait en même temps.  Le voyage fut long, inconfortable et pénible. Louis se souviendrait toujours de son oncle dont le corps fut jeté dans les flots après son décès. Port-Louis apparut à l’horizon après plusieurs jours passés dans cette cale de bateau avec les pleurs d’une ribambelle d’enfants et les femmes minées par l’incertitude et surtout les premiers signes de ‘lasagrin’. Les Chagossiens découvrirent que tout ce qui avait été prévu pour eux était des bâtiments insalubres, sans eau, ni électricité, ni même de portes! Pire encore, des Mauriciens les traitaient comme de vulgaires “Zilwa”.

2 octobre 2001 – Camp Justice, Diego Garcia

« Welcome to the Footprint of Freedom » peut-on lire sur un panneau à l’entrée de l’île. Ce qui se prépare dans ce cadre pittoresque fera la une de tous les journaux dans quelques jours. C’est le lieu par excellence où une superpuissance peut contrôler la moitié du monde et en assurer la sécurité.

7 octobre 2001 – Jalalabad, Afghanistan

Les couleurs chaudes tapissent le flanc des montagnes au loin. Le soleil est toujours au rendez-vous ce matin mais un petit air frisquet force Hajira à couvrir ses oreilles.  « Il est presque neuf heures. Maman m’attend sûrement pour le petit-déjeuner », se dit-elle. Elle jette un autre coup d’œil à cette aquarelle de jaune et orange et songe à son école qui se trouve de l’autre côté de la montagne.

Quelques minutes plus tard, Hajira, le ventre vide, court jusqu’à la maison éventrée de Mehdi, son cousin. Le bombardement de l’Afghanistan a commencé. Les États-Unis voulaient la tête de Ousama Ben Laden, chef de Al Khaïda qui s’était, selon la rumeur, réfugié en Afghanistan après avoir revendiqué les attaques sur le World Trade Center à New York un mois auparavant. Ce bombardement n’était que le début d’une chasse à l’homme qui allait provoquer beaucoup de morts de civils parmi la population afghane.

Le cerf-volant de Mehdi était intact parmi les débris, éclaboussé pourtant de sang. Dans ce décor d’automne afghan, cette couleur-ci ne manquerait plus.

Les bombardiers venaient de l’ex-île de Louis, aujourd’hui une des bases les plus meurtrières dont le plus grand nombre ignore l’existence. Il s’appelle Camp Justice. Cela fait longtemps que le bruissement des cocotiers a été remplacé par le déferlement strident des B52 et autres bombardiers.

Juillet 2019 – Pointe aux Sables, Île Maurice

« Everything’s gonna be alright.  Everything’s gonna be OK…. », chantonne Sarah sur un tube qu’elle passe en boucle sur YouTube.

« Sarah! Et si on allait à la finale de foot, Maurice/Réunion? »

« Si maman vient avec nous, c’est bon. »

La conversation prend fin.  Je reprends mon journal pour lire les prouesses de Maurice dans la dixième édition des Jeux des Îles de l’océan Indien. La liesse populaire dont parlent les journaux me fait penser à l’avenir de mon pays. Aurons-nous un jour la participation des Chagos à ces jeux avec des Chagossiens habitant dans leur archipel? Est-ce que nous aurons des participants d’Agalega? Mes désirs de petit « îlois » trop idéalistes butent sur la realpolitik des grandes puissances qui travestissent mes rêves. Si Maurice reprend sa souveraineté sur les Chagos, est-ce que Port-Louis pourra donner son aval à Washington lorsque les États-Unis voudront bombarder un de nos pays amis? Serons-nous d’accord pour aller à l’encontre des traités sur les armes nucléaires?

Mes pensées reconvergèrent vers Sarah. Dans quelle Île Maurice vivra-t-elle?

Références

https://www.thenation.com/article/archive/the-us-base-more-secret-than-guantanamo/

http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/politics/1005064.stm

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation