Notre invité de ce dimanche est Alain Malherbe, agent maritime travaillant dans le port depuis plusieurs décennies. Dans cette interview réalisée vendredi, il revient sur l’échouage du Wakashio et la marée noire, et partage sa lecture des évènements. Par ailleurs, Alain Malherbe brosse un tableau du port qui est loin de correspondre à la description du « maritime hub » performant que vend le gouvernement.

l En ce qui concerne la catastrophe du Wakashio, vous avez posté sur les réseaux sociaux des commentaires qui ont été très lus. Vous vous êtes fait connaître du grand public en répondant en direct sur les ondes d’une radio au principal conseiller du Premier ministre. Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas, à rompre le silence sur ce qui se passe dans le port.
– Je n’avais aucune intention d’aller délibérer avec Ken Arian sur une plate-forme quelconque. Mais le fait qu’il a cité mon nom et qu’il s’est permis de reprendre une phrase que j’avais dite dans une interview à un quotidien et de l’utiliser hors contexte, m’a poussé à réagir et à rétablir les faits. Il y a plusieurs éléments qui entrent en jeu dans cette réaction publique, dont la rencontre avec la personne qui partage ma vie et l’envie de dire certaines choses haut et fort. Mais je ne m’attendais pas à cette déferlante de réactions sur Facebook, ce qui est pour moi la preuve que la population a besoin de réactions sur certains faits de notre quotidien.
l Vous avez travaillé pendant quatre décennies dans le port, dont on entend rarement, pour ne pas dire jamais, les protagonistes. Pourquoi pratiquent-ils la politique du silence ?
– C’est d’abord la peur, ensuite la préservation de son confort dans un système qui pourrit davantage d’année en année à cause de ceux qui le dirigent. Je pense au directeur général de la Mauritius Port Authority et surtout à son président, qui est un cas extrême. C’est quelqu’un qui avait été nommé par le PMSD et qui, lorsque son parti a quitté le gouvernement, a tout simplement changé de parti pour conserver son poste. J’ajoute que ce n’est pas la première fois que cela se produit. Avant lui, il y avait un autre nominé politique pour présider la MPA et avant lui un nominé PTr. Il n’y a plus de professionnels pour diriger les institutions qui font fonctionner le port. De manière générale, avec ce gouvernement, il n’y a pas de right man at the right place !
l Au fil des révélations, surtout non officielles, on découvre que le port est sous-équipé en matériel ou quand il y en a, il est sous-utilisé, que les remorqueurs sont hors service ou ne fonctionnent qu’à moitié de leur capacité, que les radars sont en panne et que l’hélicoptère nécessite un entretien. Et c’est ce port-là que le gouvernement vend comme le futur maritime hub le plus moderne et le mieux équipé de l’océan Indien !
– En 2015, j’avais écrit à Vishnu Lutchmeenaraidoo, alors ministre des Finances, et à Xavier Duval, ministre du Port, en leur disant : vous affirmez que Port-Louis sera le hub maritime de l’océan Indien but you are dreaming eyes open. Ces histoires de remorqueurs qui ne fonctionnent pas bien ne datent pas d’aujourd’hui. Le remorqueur Da Patten, acheté à des millions, est hors d’usage depuis deux ans, le Sir Edouard, fonctionne à peu près ! Si ces deux remorqueurs s’étaient rendus à temps sur le site du Wakashio, on aurait pu avoir remorqué le navire. On a investi des milliards dans les portiques de la Cargo Handling Corporation, qui peut faire entre 18 à 20 conteneurs à l’heure. Le port de Tamatave a des grues qui datent de Mathusalem, mais il fait 40 conteneurs à l’heure !
l Mais comment expliquez-vous qu’en étant mieux équipé, Port-Louis réussit l’exploit de faire moins bien que Tamatave, qui est sous-équipé ?
– Parce qu’il n’y a pas, parce qu’il n’y a plus de right man at the right place, que ce soit à la MPA ou à la CHC. Comment voulez-vous que cela fonctionne quand on met des gens qui ne savent rien de la manutention des conteneurs à la tête de la CHC ? Comment voulez-vous que les employés soient motivés sous les ordres de ceux qui ne savent pas fonctionne le système ?
l Il y a quand même des capitaines diplômés au sein de la MPA !
– A la MPA, il y a l’administration, « gérée » par des nominés politiques et ceux qui s’occupent de la sécurité du port et du reste, les capitaines. De leur côté, il y a eu, et je pèse mes mots, une certaine arrogance par rapport aux agents maritimes comme moi. Comment un port peut-il fonctionner si l’autorité portuaire ne s’entend pas avec les agents maritimes, qui apportent le business ? La MPA n’arrive pas à avoir une relation service provider/client. Elle fait ce qu’elle veut, quand elle veut et n’écoute pas ce que ses clients/utilisateurs ont à dire.
l Mais alors, comment se fait-il que tous les agents maritimes, tous les utilisateurs du port soient muets comme des carpes, depuis tout ce temps?
– Je dois reconnaître qu’il y a dans cette situation beaucoup de responsabilités qui tombent sur les agents maritimes. Nous avons l’association professionnelle des agents maritimes de l’île Maurice, qui est pour moi une association dont les membres causent beaucoup dans les réunions, mais se taisent quand ils sont face aux représentants des autorités du port. Les agents maritimes misent trop sur la diplomatie et n’osent élever la voix et encore moins taper sur la table et c’est pourquoi les choses ne changent pas.
l Est-ce que vous, qui êtes en train de dénoncer la diplomatie des agents maritimes, avez déjà élevé la voix et tapé sur la table face aux représentants de la MMA ?
– Je l’ai déjà fait à plusieurs reprises et c’est pourquoi la direction de la MPA ne m’aime pas. J’aurais voulu qu’il y ait un peu plus de gens comme moi dans le port pour faire comprendre aux autorités portuaires que sans nous ils n’existeraient pas.
l Mais est-ce que le gouvernement est au courant de ce qui se passe réellement dans le port qui, selon ce que vous me dites, est littéralement en train de faire naufrage.
– Mais évidemment que le gouvernement est au courant. L’association des agents maritimes écrit régulièrement au Premier ministre, qui est le ministre responsable du port, pour le mettre au courant de certaines situations que nous jugeons révoltantes, mais il n’y a aucune intervention. Il laisse la situation pourrir davantage.
l Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour que la situation revienne à la normale dans le port ?
– Tout changer à la tête des institutions portuaires, mettre à la place des personnes compétentes et faire en sorte que cessent les ingérences et pressions politiques. Dès qu’on reçoit de faveurs et que l’on en donne, on entre dans le système pourri.
l Donc, ceux qui disent que le port est géré comme par une mafia ont raison ?
– Ils ont parfaitement raison de le dire. Il faut être de la bonne mouvance politique et de la bonne communauté pour pouvoir avancer dans le port.
l Arrivons-en au Wakashio et posons la question fondamentale dans cette affaire : est-ce qu’on aurait pu avoir évité l’échouement du vraquier et toutes les conséquences qui en ont découlé ?
– Oui, définitivement. Quand le bateau a pénétré dans la zone des 12 miles nautiques, il était déjà en état d’illégalité et les garde-côtes auraient dû s’en rendre compte. Ils ont des équipements professionnels qui permettent de voir la distance du navire, son nom, sa vitesse et sa direction. Ils auraient dû avoir appelé le navire bien avant qu’il ne pénètre dans la zone des 12 miles, ce qui n’a pas été fait. Un garde-côtes a déclaré avoir vu un petit point sur le radar qu’il n’a pas su interpréter — ce n’est pas possible.
l Mais on a dit et répété que le ou les radars ne fonctionnaient pas.
– Je suis très septique quant à cette déclaration. Je pense qu’elle a été faite juste pour essayer de justifier ce qui n’a pas été fait, comme la pièce du remorqueur qui n’était pas disponible. Je ne crois pas non plus que les garde-côtes ont appelé sur VHS – le walkie-talkie – le commandant du Wakashio qui ne répondait pas, parce qu’il n’y a aucune preuve pour le prouver, parce qu’un commandant ne peut pas ne pas répondre à ce genre d’appel. C’est une négligence d’une grande gravité qu’on essaye de camoufler. Imaginez que le Wakashio était un navire pirate kamikaze avec des tonnes d’explosifs à bord. Il aurait pu entrer dans les eaux mauriciennes et dans le pays sans aucun problème ! On aurait pu avoir empêché le navire d’entrer dans les eaux territoriales. Sur mon téléphone, qui est beaucoup moins perfectionné que le radar des garde-côtes, on voit que le navire faisait une ligne sud, sud-est et que subitement il fait sud-sud-ouest à douze nœuds. A cette vitesse-là, on ne peut pas arrêter un navire comme ça. Et il faut également souligner que dès qu’il a changé de trajectoire, le navire est venu droit sur Maurice à une vitesse constante.
l Quelle est votre explication de cette manœuvre incompréhensible consistant à diriger le navire droit sur Pointe d’Esny ?
– Il y en a plusieurs, à mon avis. L’anniversaire célébré à bord est une probabilité. Mais je ne vois aucun navire en pleine mer avec personne sur la passerelle pour surveiller la navigation. Une mutinerie est possible, car avec le prolongement des contrats des marins, il a pu avoir des problèmes à bord, des bagarres entre marins. Pour moi, se rapprocher de Maurice pour pouvoir capter les signaux téléphoniques est une probabilité. Mais même s’il y a eu négligence du capitaine, la responsabilité entière du naufrage du Wakashio repose sur les garde-côtes mauriciens.
l Attendez, attendez ! Comment expliquer qu’un capitaine laisserait son navire aller droit sur une côte à une vitesse de douze noeuds sans rien faire ?
– C’est pour cette raison que je me demande s’il n’y avait pas eu une mutinerie à bord avec séquestration du capitaine et du chef mécanicien.
l L’enquête devrait nous permettre de voir plus clair dans tout ça. Et après le naufrage du Wakashio à Pointe d’Esny, est-ce qu’on aurait pu, au cours des douze jours écoulés, empêcher l’huile des cales de se déverser dans le lagon ?
– Définitivement, oui. Maurice avait les équipements nécessaires en matière de remorqueur. Le Sir Edouard est suffisamment puissant pour remorquer le navire. Il y avait suffisamment de bouées flottantes dans le port pour entourer immédiatement le navire, ce qui n’a pas été fait. C’est de la négligence poussée à l’extrême. Je me demande s’il n’y avait pas quelque part, quelque quincaillerie, bijouterie ou marchand de poisson proches d’une certaine cuisine pensant qu’ils pouvaient obtenir quelques contrats juteux, comme pendant le confinement.
l Je vous laisse la responsabilité de vos propos. On avait parlé du mauvais temps pour justifier l’inaction des douze jours…
– Je suis allé à Pointe d’Esny après le naufrage et il y avait un petit mauvais temps. Les barges auraient dû arriver à Pointe d’Esny immédiatement après le naufrage: ça n’a pas été le cas. Est-ce que cela n’a pas été fait « on purpose ? » C’est en tout cas ma lecture des évènements. Tout cela a été un « delaying tactics » afin de pouvoir accommoder les petits copains et copines pour avoir le business. Voyons à qui ont été attribués les contrats pour faire les opérations de plongée : Dive Solutions, une compagnie qui officiellement appartient majoritairement à des capitaux étrangers. Elle a été choisie par le gouvernement aux dépens d’Imersud, une compagnie cent pour cent mauricienne, avec toutes les compétences voulues. Est-ce que le fait qu’un dirigeant de Dive Solutions est proche du pouvoir serait l’explication ?
l Les eaux du port semblent aussi boueuses que celles de la marée noire. Donc, selon vous, on aurait pu avoir évité le déversement des cales du Wakashio dans le lagon…
– Oui, et je ne suis pas le seul à le dire. De vrais experts l’ont affirmé. Les spécialistes de la mer disent que si les remorqueurs dont dispose Maurice avaient été envoyés tout de suite à Pointe d’Esny, on aurait pu tirer le vraquier du récif sans problèmes et ainsi éviter la marée noire.
l Comment expliquez-vous ce qui ressemble à une double négligence ? A qui aurait profité le double crime ?
– Je le répète : je me demande si ce n’était pas, comme pour la Covid, pour profiter d’une situation afin d’allouer des contrats aux copains et aux copines ?
l Il y a eu des responsables du port qui ont déclaré, dans un premier temps, que la situation était sous contrôle et soutenir, comme le gouvernement a déclaré, que les images de fissures sur la coque du Wakashio étaient des « fake news ».
– Allons dire qu’ils ont été mal conseillés et que leurs conseillers leur ont mal exposé le problème.
l Mais c’est affolant ! Vous êtes en train de me décrire un port, le seul du pays, dont la mécanique est pire que grippée. Elle ne marche pas !
– Elle ne marche pas du tout parce que nous n’avons pas the right man at the right place. Et ce n’est pas seulement le gouvernement en place qui pratique cette politique. Nous payons aujourd’hui le prix fort de cette politique de supposés responsables sans expérience qui ne font que répéter ce qu’on leur dit de dire.
l Le discours officiel est que la situation est presque retournée à la normale dans le lagon, que les dégâts ne sont pas aussi graves qu’on le supposait. Est-ce que vous partagez cet avis ?
– Pas du tout. En sus des dauphins et des marsouins, il y a aussi d’autres poissons qui meurent ou qui ne sont plus consommables. Que va-t-il advenir des pêcheurs qui ne peuvent plus aller pêcher ? Comment vont-ils survivre. ? Et les plaisanciers, les hôtels, restaurants et guest houses qui ne vivent que du tourisme ? Je crois que le pire des retombées de l’échouement du Wakashio et de la marée noire est à venir.
l Avez-vous le sentiment qu’avec le Wakashio, les autorités ont compris, ont saisi la gravité de la situation et commencent à réagir ?
– Je ne crois pas qu’elles aient vraiment compris. Après l’échouement du Wakashio et la marée noire, les autorités ont fait sortir un remorqueur qui avait des problèmes pour faire un remorquage qui a dégénéré en naufrage qui a fait des morts.
l Comment expliquez ce deuxième accident ? Une autre négligence ?
– Je l’explique par l’incompétence, l’indifférence et une certaine arrogance qui a toujours prévalu dans le pilot office. Ils se considèrent comme les rois du port, qui décident de tout en dépit de tout bon sens. Si on ne retire pas ces gens de ces postes, on court inévitablement vers la catastrophe.
l Des têtes sont tombées, de longs congés ont été pris pour ne pas dire ordonnées.
– On a remplacé deux responsables par des plus jeunes qui sont efficients, professionnels. Mais le problème c’est qu’ils vont être vite absorbés par le système et devenir rapidement inefficaces.
l Sachant à quel point la susceptibilité et le refus de la critique sont développés à Maurice, vous vous rendez compte qu’après la publication de cette interview, il est possible que vous soyez persona non grata dans le port ?
– On verra. Les responsables et les administrateurs de nos institutions, nommés par le gouvernement, doivent pouvoir accepter la critique et le dialogue, ce qui n’est pas le cas dans le port. Je connais des personnes qui ont soumis des projets très valables pour faire évoluer le port à être transmis au gouvernement. Ces projets qui étaient envoyés par de vrais investisseurs, qui veulent passer par la voie normale et non pas par des imposteurs ont été bloqués. J’espère qu’avec les catastrophes du Wakashio, le naufrage du Sir Gaëtan et la mobilisation des Mauriciens, les choses vont enfin changer, non seulement dans le port, mais dans l’ensemble du pays, dans l’intérêt des Mauriciens. Sinon, nous allons vers la catastrophe.
l Parlons de la mobilisation des Mauriciens et de celui qui la personnifie, Bruno Laurette, dont vous êtes un des supporters. Vous pensez qu’une ou plusieurs marches citoyennes peuvent changer le système que vous venez de décrire ?
– Premièrement, je ne suis pas un supporter de Bruno Laurette, mais j’ai du respect pour ce qu’il a fait : réunir à Port-Louis une foule qu’aucun parti n’a réussi à rassembler. Je pense que contrairement à ce qui a été dit, l’objectif de Bruno Laurette n’est pas de faire de la politique, mais de créer un buzz en disant tout haut ce que les Mauriciens pensent tout bas. Tout en le respectant, je ne partage pas tous ses avis sur bon nombre de points et d’arguments qu’il défend. J’espère que le mouvement qu’il a lancé va se poursuivre. Les marches viennent démontrer à quel point le peuple en a marre, mais de là à changer l’état d’esprit de nos dirigeants, à changer leur façon de faire la politique, j’ai des doutes.
l Pensez-vous que l’homélie du cardinal Maurice Piat, mardi dernier, peut aider à changer le cours des choses ?
– Il a bien fait et je l’en remercie. Mais je pense que sa démarche va être interprétée par le pouvoir comme une tentative de démarche religieuse et de ségrégation entre nou bann et bann la. C’est malheureusement comme ça que fonctionne le système. Malgré tout, j’espère que l’île Maurice arrivera à se relever de tous ces scandales politico-financiers qui pourrissent notre société, que le peuple pourra avoir confiance dans ses dirigeants et aspirer à un avenir meilleur pour nos enfants.
l Pour terminer, n’envisagez-vous pas de faire de la politique active : vous avez le vocabulaire et le bagout nécessaire, et en plus, vous êtes le neveu d’un politicien, Clarel Malherbe…
– J’ai évolué dans le milieu politique avec un oncle travailliste et son frère, mon père, qui était un inconditionnel du MMM, mais la politique, telle qu’elle se pratique à Maurice, ne m’intéresse pas. Si je deviens politicien, je vais être absorbé par le système et je ne pourrais pas répondre à toutes vos questions comme je le fais aujourd’hui. J’ai envie des rester un électron libre qui, sans dire n’importe quoi, peut dire ce qu’il croit être essentiel en se basant sur des choses concrètes. Par exemple, pouvoir dénoncer, dans un proche avenir, un gros scandale qui concerne le port de Rodrigues. La situation à Port-Mathurin est pire qu’à Port-Louis et j’aurai l’occasion d’en reparler en détail.