Notre invité de ce dimanche est Arvin Boolell, chef de file du PTr au Parlement. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi matin, il détaille l’organisation du déplacement médical en Inde de Navin Ramgoolam. Notre invité revient également, pour les démentir fermement, sur les rumeurs d’alliance rouge-orange et répond à d’autres questions d’actualité.

C’est LA question que se posent tous les Mauriciens : quelle est donc cette maladie dont souffre Navin Ramgoolam et qui ne peut être soignée à Maurice ?
— Le Dr Ramgoolam ne souffre pas d’une maladie particulière, mais il a été testé positif à la Covid, ce qui fait qu’il doit multiplier les précautions et c’est pour cette raison que ses médecins ont recommandé qu’il suive un traitement en Inde. Tout le monde sait que Navin Ramgoolam est un grand fumeur depuis des années et il a les mêmes petits soucis de santé qu’ont les gens de son âge, du mien. Mais je peux vous dire que depuis la Covid, il appliquait strictement les règles de distanciation sociale et demandait à toutes les personnes qu’il rencontrait d’en faire autant. Il le faisait systématiquement et avec une telle force que certains disaient qu’il était un peu paranoïaque sur la question.

Mais s’il respectait à ce point les gestes barrières, comment a-t-il été contaminé ?
— Parce que le virus circule dans le pays et dans l’air. Et qu’il faut, comme le recommandait le Dr Ramgoolam à ses interlocuteurs, respecter impérativement les règles de distanciation sociale, se laver les mains, porter le masque.

S’il encourageait les mesures de précaution contre la Covid, pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas fait vacciner ?
— Parce que, comme vous le savez, il y a beaucoup d’incertitudes et de manque d’informations concernant les différents vaccins utilisés à Maurice. Maintenant, avec les résultats des recherches, les choses sont un peu plus claires. Je peux vous dire que le Dr Ramgoolam ne s’est pas fait vacciner parce qu’il attendait le single dose vaccine, le Johnson&Johnson. Mais le virus est passé avant.

Une autre question qui a été beaucoup posée ces derniers jours. Le protocole du ministère de la Santé prévoit que tous les malades de Covid doivent être traités dans les hôpitaux publics. Pourquoi est-ce que Navin Ramgoolam a été autorisé à se faire admettre dans une clinique privée ?
— Il faut préciser que le Dr Ramgoolam a été admis en clinique parce qu’il avait ressenti des difficultés respiratoires bien avant qu’on ne découvre qu’il était positif au test de Covid. Le Dr Ramgoolam a été admis dans un container converti en salle à l’extérieur de la clinique. Je comprends cette question, mais je ne pense pas, comme certains le laissent entendre, qu’il y ait eu dérogation dans son cas. Aujourd’hui, les hôpitaux mauriciens sont débordés et certains malades de Covid sont envoyés se confiner chez eux. Toute situation d’urgence doit comporter une dose de flexibilité et dans le cas du Dr Ramgoolam, c’est le gouvernement qui a autorisé cette flexibilité, parce qu’il ne pouvait pas cope avec la situation.

Est-ce qu’il n’y a pas dans le fait que Navin Ramgoolam soit allé en Inde pour se faire traiter une crainte qu’il aurait pu être « mal soigné » à Maurice ?
— Sans vouloir faire de la démagogie politique, on ne peut s’empêcher de penser — et je sais que beaucoup de Mauriciens l’ont fait — surtout après le “Telfair Gate”, que ce gouvernement est à tout faire. Il y a dans cette affaire un élément de crainte et de méfiance. Disons que le fait que le gouvernement ait facilité les démarches pour envoyer le Dr Ramgoolam en Inde a atténué ces craintes.

Il faut espérer que tous les patients mauriciens bénéficieront des mêmes facilités du gouvernement que Navin Ramgoolam !
— Je ne crois pas qu’il soit correct de dire, comme vous semblez le sous-entendre, qu’il a obtenu un traitement spécial, mais un traitement différencié. On ne lui a pas fait de cadeau : le gouvernement a agi en facilitateur.

Le PTr a eu recours à un prêt bancaire pour pouvoir affréter l’avion-ambulance que Navin Ramgoolam a utilisé pour se rendre en Inde. Est-ce que cela veut dire que les caisses du PTr sont vides ?
— Bonne question. Il faut quand même rappeler qu’il y a eu, après les élections de 2014, une chasse aux sorcières concernant le financement du PTr et que nos comptes bancaires ont été saisis et gelés. De ce fait, le PTr se retrouve aujourd’hui dans l’incapacité de faire face à une grosse dépense imprévue. C’est pourquoi nous avons dû solliciter un prêt bancaire que l’État a garanti. Quand le moment sera venu, nous puiserons dans la caisse du parti et, si besoin est, nous ferons appel à nos sympathisants pour rembourser le montant du prêt.

Les membres des instances dirigeantes du PTr et ses sympathisants ne pouvaient-ils pas rassembler la somme nécessaire ?
— Nous étions dans une situation d’urgence médicale et n’avions pas le temps d’organiser une levée de fonds. J’aimerais attirer l’attention sur un point important. Au départ, le gouvernement nous a dit qu’Air Mauritius pouvait effectuer le transfert médical et on s’est dit que l’affaire était réglée. Et puis, deux jours plus tard, nous avons appris que ce n’était pas possible. Nous sommes un pays qui se dit à hauts revenus, est une destination touristique avec des services financiers haut de gamme. Dans le secteur touristique, quand il faut transporter d’urgence un client, les choses sont faites rapidement. Mais ni l’aviation civile ni Air Mauritius, qui est une compagnie commerciale, n’ont un répertoire de compagnies aériennes à contacter en cas de transport médical d’urgence. Que se passera-t-il si demain il faut transférer d’urgence dix touristes ou des hommes d’affaires depuis Maurice ? L’État n’est pas équipé pour faire face à ce genre de problèmes. Nous avons dû nous débrouiller grâce à l’aide de personnes du secteur touristique qui, elles, ont l’expérience voulue et que je remercie au passage.

Est-il vrai qu’il y a eu une tentative de “mardaye” dans la location de l’avion-ambulance ?
— As far as I know, non. Il y a eu des problèmes de délai dans le transfert bancaire, d’autorisations techniques à obtenir. Mais je sais qu’il y a eu beaucoup de rumeurs, sans doute véhiculées par des personnes mal intentionnées, sur cette question sur les réseaux sociaux.

Le gouvernement a donc garanti le prêt bancaire du PTr. Est-ce que quelque part le PTr n’est pas son obligé ?
— Ce n’est pas la première fois que le gouvernement facilite les démarches pour faire transporter des personnes malades à l’étranger en urgence. Il y a eu le cas du Dr Malhotra, genre du regretté SAJ, alors Premier ministre ; de Paul Béranger, alors leader de l’opposition, ou encore celui de Mme Dookun, quand elle a fait un accident de la route, pour ne citer que quelques cas. Navin Ramgoolam n’a pas bénéficié de faveurs du gouvernement, l’État a joué son rôle vis-à-vis d’un de ses anciens Premiers ministres. Le gouvernement n’a fait que jouer son rôle de facilitateur, comme il doit le faire pour tous ses citoyens, quelles que soient leurs convictions politiques. Je souligne aussi que c’est le PTr qui va payer les frais. Il n’y a eu aucun free meal dans cette affaire.

La garantie bancaire du gouvernement a-t-elle été obtenue contre des garanties ou arrangements, disons… politiques ? Est-ce que cette garantie bancaire, suivant le koz-koze du 15 août à l’ambassade de l’Inde, n’est pas le prélude à une alliance MSM-PTr pour les prochaines élections : Navin allant au réduit et Pravind restant à Port-Louis ?
— Pour moi, le MSM est et reste l’adversaire politique principal du PTr. Je peux vous donner l’assurance qu’il n’y a aucun prélude ou préliminaire pour une alliance entre le PTr et le MSM.

Et pourtant, le PTr a déjà fait alliance avec le MSM dans le passé…
— Une alliance avec le MSM de SAJ n’est pas une alliance avec le MSM de son fils. La différence, c’est que SAJ avait du respect pour les Mauriciens et la politique, alors que son fils mercantilise la politique et essaye de se servir des Mauriciens, pas de les servir. Il n’est dans l’intérêt de personne, même de ceux qui pensent qu’il y a convergence entre ces deux partis, et surtout du pays, qu’une telle alliance soit réalisée.

Qui est leader du PTr pendant l’absence de Navin Ramgoolam ?
— Personne. Navin va se faire soigner, aura une période de convalescence et reviendra prendre son poste. Cela prendra le temps qu’il faudra et en attendant, le PTr, qui a ses structures, son président et ses responsables, va continuer ses activités comme avant…

Comme avant ou est-ce que la fameuse garantie bancaire va inciter le parti à être un peu plus… disons modéré dans ses critiques contre le gouvernement ?
— Pas du tout. Nous allons faire feu de tout bois contre le gouvernement à la rentrée parlementaire, comme avant.

Est-ce que le fait que Navin Ramgoolam a dû aller se faire soigner à l’étranger n’est pas une preuve de la précarité du service hospitalier mauricien ?
— La réponse à cette question est malheureusement oui. Ça en dit long sur le système de santé du pays.

Parlons de la Covid. Depuis le mois d’août, les cas qui étaient d’une dizaine par semaine sont aujourd’hui plusieurs centaines par jour…
—… et les statistiques du ministère ne sont pas fiables et ne comptent pas les malades mild et “modérés” que l’on renvoie chez eux. En manipulant les chiffres, le ministère joue un jeu dangereux qui peut se retourner contre le pays. Nous sommes suivis par l’OMS et les centres d’observation sanitaires internationaux, et pouvons nous retrouver sur une liste rouge – une liste médicale celle-là ! — avant même l’ouverture des frontières. Le ministère de la Santé doit agir en toute transparence, car l’information médicale est un droit, pas un privilège. Il faut faire appel à un comité de vrais spécialistes en matière de vaccination et d’immunologie. On ne peut pas laisser décider de ce que le pays doit faire à un gastro-entérologue et une généraliste à la retraite qui passent leur temps à dire le contraire de ce qu’ils avaient annoncé la veille. Avec sa politique d’opacité et en refusant de faire appel aux vraies compétences en privilégiant les petits copains, le gouvernement crée un climat malsain dans le pays. Déjà, en 2020, quand on attendait le retour de Mme Kobita Jugnauth pour fermer les frontières, j’avais demandé au Premier ministre de transcender toutes les barrières politiques et de faire appel à toutes les bonnes volontés du pays pour lutter contre la pandémie. Il avait refusé en disant qu’il ne pouvait pas travailler avec Bérenger. Il a préféré travailler avec ses conseillers, ses ministres et leurs proches, et on voit aujourd’hui avec la situation sanitaire qui échappe à leur contrôle à quel point ils sont efficaces. Je suis très inquiet par la situation sanitaire et je demande plus de transparence de la part du gouvernement. Je demande qu’on nous dise quel est le variant du virus qui est en train de contaminer le pays et qui vient de tuer un bébé, alors que la Covid, tout au moins ses variants connus, sont supposés ne pas concerner les enfants ! Nous sommes dans un état d’urgence sanitaire sans précédent que le gouvernement refuse de reconnaître. Nous n’avons pas le temps pour les déclarations légères et frivoles et l’à-peu-près comme le désormais ridicule et fameux relatively Covid free. Il y a des leçons à tirer de la situation, pour construire une meilleure île Maurice. Ce n’est que collectivement comme un pays, et non pas en tant que communautés qui se méfient les unes des autres, que nous allons pouvoir avancer dans un monde de plus en plus difficile, de plus en plus dangereux, où personne n’a de cadeaux à nous faire.

L’ouverture des frontières est-elle une bonne initiative sanitaire dans un pays où le nombre de cas est en augmentation ?
— Il faut en tout cas réfléchir sérieusement à la manière de le faire en fonction de plusieurs paramètres, dont celui de l’augmentation du nombre de cas de Covid. C’est vrai que la situation est imprévisible et incertaine, mais il faut que le gouvernement s’adapte aux nouvelles situations au lieu de gérer avec les recettes du passé. Vous trouvez normal que le Parlement soit en congé alors que le pays subit une crise sanitaire sans précédent ? Nous devrions avoir des comités de travail sur toutes les questions d’actualité urgente, et elles sont nombreuses. Les parlementaires ne sont pas mis à contribution à part la séance de questions-réponses dirigée, vous savez comment, par le Speaker et de longs débats contrôlés par le gouvernement, qui a la mainmise totale sur toutes les institutions du pays. Et quand le MSM se sent acculé par les événements, il fait appel au communalisme politique.

Quelque part, l’appel au communalisme politique ne passe-t-il pas par le fait que Pravind est venu en aide à Navin ?
— Je redis que Pravind n’est pas venu en aide à Navin: il n’a fait que son devoir de Premier ministre vis-à-vis d’un de ses prédécesseurs. Mais vous avez raison, certains réfléchissent et agissent en ce sens et, en ce faisant, résistent aux reformes dont nous avons besoin dans notre système après plus de 50 ans d’indépendance. Moi, je ne peux pas, je ne veux pas faire partie des fabricants d’une bombe communale qui sera le résultat de cette alliance que certains veulent imposer. Pour garder le pouvoir, ils sont prêts à créer une situation explosive sur le plan communal en dressant les communautés mauriciennes les unes contre les autres. Il faut faire attention et empêcher cela, car Maurice appartient à tous les Mauriciens, pas seulement à une communauté ou une famille.

Ces positions sont-elles partagées par une majorité au sein du PTr ?
— Mais bien sûr, en commençant par Navin Ramgoolam, qui ne cultive pas ce genre de préjugés. Le Parti travailliste est un parti national comme les résultats des dernières élections l’ont démontré.

Vous m’avez dit que la position du PTr est inchangée par rapport au MSM. Est-ce que c’est la même vis vis-à-vis de l’entente de l’Espoir d’une grande partie de l’opposition ?
— Il me faut, tout d’abord, rappeler que le PTr n’a pas apprécié la manière dont ses représentants ont été priés d’évacuer le poste de leader de l’opposition et de Chief Whip…

Il me semble qu’on vous avait demandé de rester au poste de leader de l’opposition, non ?
— Déjà, le fait de me le demander était une insulte ! Comment est-ce que j’aurais pu accepter cela ? Comment est-ce que le PTr aurait pu ne pas réagir ? Je n’ai pas l’agressivité verbale de certains, mais quand il faut prendre une décision, surtout si les valeurs du PTr sont piétinées, alors j’agis. Il fallait préciser et souligner cela. Je note que Paul Bérenger a déclaré que la porte de l’entente est ouverte au PTr. Mais il faut savoir que le PTr n’ouvrira cette porte qu’à nos conditions, car il ne faut pas oublier, ce que beaucoup font, que nous sommes le plus important parti de l’opposition et que c’est autour de nous que le mouvement doit s’organiser. Je dis qu’il y a de place dans ce pays dans l’opposition pour un dialogue constructif, à condition que les conditions soient claires et respectées de tous, comme le leadership du PTr. Nous sommes en faveur d’une alliance, d’un arrangement, d’une entente de l’opposition, mais à des conditions précises, en soulignant que le PTr n’est pas demandeur.

Est-ce que cela signifie que le PTr pourrait aller seul aux élections municipales ?
— S’il faut aller seuls, nous irons seuls, nous sommes prêts à le faire. Il y a eu de nombreuses tentatives de get rid du PTr, de le jeter dans la poubelle de l’histoire dans le passé, mais le PTr est là et bien là, et revoyez les chiffres des dernières élections, il est un élément indispensable et incontournable du paysage politique mauricien.
À Maurice, en politique, aucun parti ne prépare la succession de son leadership. C’est-à-dire que si jamais il arrivait malheur à Navin Ramgoolam, ce que je ne souhaite pas évidemment, le PTr risque de se retrouver en situation de crise. Ce que je viens de dire s’applique également pour tous les autres partis politiques mauriciens.

Est-ce qu’il n’est pas temps qu’ils règlent ce problème ?
— Nous avons au PTr des structures, un BP et un congrès qui sont là pour faire fonctionner le parti. C’est aux instances des partis politiques de réfléchir sur ces questions et de trouver les réponses nécessaires. En tout cas, au PTr, nos structures sont là pour prendre les décisions qu’il faut quand il le faudra. C’est aux membres du PTr de décider qui sera le prochain leader, pas les autres partis ou leurs leaders, comme certains ont récemment essayé de le faire !
Vous avez beaucoup parle dé transparence au cours de cette interview, Arvin Boolell, et je vais vous demander la même chose. C’est M. Damry, un nouveau membre du PTr, qui a accompagné Navin Ramgoolam en Inde. Est-ce que c’est parce qu’il est le blue-eyed-boy du leader et celui dont on dit qu’il pourrait être son successeur ?
— (Éclat de rire !) À un moment donné dans l’organisation du voyage, il fallait qu’un membre de la famille accompagne le Dr Ramgoolam en Inde pour s’occuper de ses affaires, au jour le jour…
Je ne savais pas que M. Damry était un parent de Navin Ramgoolam…
— J’ai discuté de la question avec le Dr Ramgoolam, et dans la mesure où son épouse n’allait pas faire le déplacement, il a choisi le camarade Damry, qui est assez proche de lui. Heureusement que le camarade Damry est là-bas avec Navin pour s’occuper de lui et garder le contact avec nous. Maintenant, en ce qui concerne le leadership, permettez-moi de vous répéter que le PTr est un parti qui a des valeurs, des règlements et des procédures bien établis. Par conséquent, le prochain leader sera désigné par les membres du parti selon les règlements démocratiques en cours !