Didier Merven et son épouse Joanne accueillant Alshibaa après son exploit dans le Maiden

Il était l’homme le plus heureux du monde dimanche dernier quand son cheval, Alshibaa, a remporté le Maiden, la plus prestigieuse course de notre calendrier hippique. Descendu de son petit nuage quatre jours plus tard, c’est à son domicile de Petit Raffray, jeudi dernier, en début de soirée, que Didier Merven a reçu Week-End, en toute simplicité. « Il faut savoir prendre des risques dans la vie », déclare-t-il, tout fier que son cheval ait fait tomber l’ogre White River dans une course que le champion devait, sur le papier, survoler. Sur un ton très posé, mais sans langue de bois, Didier Merven, aux côtés de son épouse, Joanne, revient sur ce dimanche mémorable, raconte dans quelles circonstances il a fait l’acquisition d’Alshibaa, parle de Ricky Maingard, qu’il qualifie « d’homme vrai », et jette un regard critique et dépassionné sur les courses mauriciennes qui pourrait faire des vagues. « Si on ne change de modèle, insiste-t-il, ce sera la fin des courses à Maurice. » Rencontre avec ce professionnel de la finance et fondateur du groupe AXYS qui, du haut de ses 60 ans, reste un propriétaire de chevaux passionné et comblé.

Didier Merven, quatre jours après la victoire de votre cheval dans le Maiden, êtes-vous toujours sur votre petit nuage ?

À l’heure où l’on se parle, allons dire que je suis redescendu sur terre. Mais en tant que propriétaire de chevaux, c’est certainement une de mes plus belles, si ce n’est ma plus belle victoire au Champ de Mars, d’autant qu’Alshibaa s’est imposé avec mes couleurs. C’est une joie indescriptible que de remporter la plus prestigieuse course du calendrier hippique mauricien.

Avant de parler d’Alshibaa, présentez-vous à nos lecteurs ?

Je suis Mauricien de naissance. Quand j’avais huit ans, mes parents avaient décidé d’immigrer en Australie, plus précisément à Perth. Ce n’est qu’à l’âge de 32 ans que je suis retourné à Maurice et c’est alors que j’ai lancé AXYS qui, au départ, n’était qu’une simple Asset Management Company. À cette époque, le terme « gestion de portefeuille » n’était pas vulgarisé et c’était un vrai défi de se lancer dans ce créneau de la finance.

Justement, comment êtes-vous tombé dans le monde des affaires et de la haute finance ?

Les finances ont toujours été mon passe-temps (rires). J’ai juste fait de mon passe-temps mon métier. J’ai toujours adoré investir. J’ai commencé mon business en proposant aux gens de gérer leur portefeuille. C’est comme ça qu’AXYS a vu le jour. Personne ne faisait ça à l’époque.

De qui vous êtes-vous inspiré ?

En fait, en Australie, j’avais beaucoup d’amis courtiers. Mon frère était un gestionnaire de portefeuille pour les grosses banques australiennes. J’étais déjà familier et fasciné par ce monde. Pour la petite histoire, j’avais acheté mes premières actions en Australie alors que j’avais seulement 17 ans.

À vous entendre, on a l’impression que vous êtes quelqu’un qui aime prendre des risques…

Toute ma vie, j’ai pris des risques. Je dirai même que de par la nature de mon métier, tous les jours je suis appelé à prendre des risques. Il faut savoir prendre des risques dans la vie. S’il n’y a pas de risque, c’est bête de la vivre. Bien entendu, il ne faut pas prendre des risques inconsidérés. Par exemple, si j’ai Rs 10M, je ne vais pas le risquer sur un cheval. Je vais le placer en bourse plutôt. En ce faisant, je prends aussi un risque, mais c’est un risque calculé.

Comment êtes-vous devenu propriétaire au Champ de Mars ?

Cela remonte à environ quinze ans, du temps de l’ancienne écurie Maigrot. Avec Albert Rousset, Alexandre Fayd’Herbe, Ashley Khemloliva et feu Jérôme Tennant, nous avions fait l’acquisition d’un cheval qui s’appelait Foxtrot Oscar. C’est comme ça que j’ai fait mes premiers pas au Champ de Mars en tant que propriétaire. Je dois dire que j’étais toujours fasciné par ce noble animal qu’est le cheval.

Pourquoi avez-vous quitté l’écurie Maigrot ?

Pour être honnête, parce que l’ambiance ne me plaisait plus. C’était devenu une betting stable et j’ai décidé de partir au bout de trois ou quatre ans. Mais je reste persuadé qu’Hughes Maigrot aurait été un grand entraîneur s’il avait eu les outils et soutiens nécessaires.

Vous posez vos valises chez Ricky Maingard. Pourquoi chez lui et pas ailleurs ?

Parce que Ricky a la réputation d’être un homme honnête. Jusqu’à maintenant, rien ne m’a fait changer d’avis sur cela. C’est ça que j’aime chez lui. On n’est pas une betting stable et les membres ne sont pas là pour de l’argent.

On reviendra à Ricky Maingard un peu plus tard au cours de cet entretien. Mais avant, parlons d’Alshibaa. Quelles chances lui accordiez-vous dans ce Maiden 2020 ?

Je vais vous faire une confidence. Depuis le mercredi précédent la course, Ricky nous disait qu’Alshibaa avait une chance. Il avait un bon feeling avec le cheval. Mais au fond de moi-même, je n’y croyais pas. Je me suis dit que ce n’était pas possible que cela se passe comme ça, qu’Alshibaa remporte le Maiden. C’était trop beau pour être vrai. (Il cherche sur son portable le message que Ricky Maingard lui a envoyé le 30 septembre et le lit à haute voix). « Top work out this AM. At his best. Told the guys maintenant tou dan la main bondié ek Ségeon. I’ve had excellent vibes with the horse today. Feel we can beat White River on Sunday. »

La course, elle-même, comment vous l’avez vécue ?

Je l’ai regardée dans notre box avec les autres membres. Ricky ne nous a pas parlé de la stratégie qu’il allait adopter et on n’a pas demandé aussi. Mais dans le rond des présentations, en notre présence, il avait dit au jockey qu’il ne fallait pas que White River soit devant nous dans la course et qu’il fallait impérativement prendre le first run sur lui. Le premier tour se passe sans anicroche. Au deuxième, je m’attendais que White River démarre comme il l’a souvent fait. En descente, il accélère un peu, mais Alshibaa réagit en le poussant davantage vers l’extérieur. Aux 600m, quand je vois Derreck David sortir la cravache, je me dis que ce n’est pas bon signe pour White River. Et puis, le pas s’accélère brusquement. White River essaye de revenir, mais il n’y arrive pas. Dans le box, tout le monde disait qu’il était cuit. À mi-ligne droite, les gens ont commencé à m’enlacer et à m’embrasser et je n’ai même pas regardé la fin de course d’Alshibaa. Cela dit, c’est fantastique de remporter le Maiden avec un cheval qui porte mes couleurs. Cette casaque rose, c’est ma fille qui l’a pensée. Elle m’a porté chance puisqu’elle m’a fait remporter beaucoup de courses.

Alshibaa était la propriété du Sheik Al Maktoum en Afrique du Sud et était entraîné par Mike de Kock. Comment avez-vous procédé à son acquisition ?

Ah ! Ça c’est une bonne histoire à raconter. Un jour, un copain m’invite à une journée de courses dans un de ses appartements près du Champ de Mars. Ce jour-là, je décide d’essayer un triplé avec trois chevaux, dont Skip The Red. Pour une modique somme de Rs 1500, j’avais remporté Rs  350 000. J’invite toute la bande de copains au restaurant. Mais avant de partir, je passe voir Ricky. Il me dit qu’il reste 5% dans un cheval qui s’appelle Dex Dexter et si j’étais intéressé. Vu que je venais de gagner de l’argent, je lui réponds favorablement. Comble de malchance, le cheval meurt à cause de graves ennuis de santé. Ricky me dit qu’il va essayer de trouver un autre cheval pour remplacer Dex Dexter. C’est à ce moment-là qu’il achète Alshibaa. Dans sa lignée, je vois entre autres des champions comme Winx et Oh Susanna. Je suis complètement séduit. C’est comme ça que j’ai procédé à l’acquisition d’Alshibaa.

Comment avez-vous vu sa progression depuis qu’il a débuté en fin de saison 2018 ?

Je dois dire que c’est un cheval sur lequel je fondais de gros espoirs. En 2019, il a commencé à montrer le bout du nez quand il a commencé à monter graduellement en distance. Je vais vous surprendre, mais on pensait qu’il pouvait gagner le Maiden la saison dernière. Mais Darryl Holland a fait une erreur dans la partie initiale en laissant White River se placer devant lui.

Vous faites beaucoup confiance à Ricky Maingard. Quel genre d’homme est-il ?

Ricky, il faut le connaître, il est un peu comme moi, il dit ce qu’il pense, car il n’a pas de camp ni de parti pris. Je suis convaincu que c’est un homme intègre, un homme vrai. Ce que vous voyez, c’est la même personne que je côtoie tous les jours. Il est constant. Il est très chaleureux contrairement à ce que peuvent penser les gens. Son staff l’adore. Beaucoup de gens disent que c’est un ours (son épouse se joint à la conversation). He is what we call a softy. À l’extérieur il peut paraître quelqu’un de froid, mais à l’intérieur c’est quelqu’un de très sensible. He is very emotional. And when he talks about the people who are behind the scene, those who look after his horses daily, very often he sheds a few tears. He is a very beautiful person.

On dit de lui qu’il est un tough guy to work with…

Quand il travaille, keep out of his way (rires)…… on race days, he is completely focused on his horses. (Son épouse) His standards are very high and very honourable too.

Didier Descroizilles avait une fois déclaré qu’il est le meilleur entraîneur à Maurice. Partagez-vous cet avis ?

Certainement ! Je dirai même il l’est de loin. Sa faculté à mettre en place des stratégies, surtout avec des chevaux qui, sur le papier, n’ont pas de grandes chances de gagner, est exceptionnelle. Et ça marche souvent. Le standard qu’il demande à ses jockeys est très élevé. Je mettrai ma main au feu pour lui et je peux vous dire que c’est très rare que je le fasse (rires).

Quel regard critique jetez-vous sur les courses en 2020 ?

Honnêtement, je ne vois pas un futur pour les courses à Maurice. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait un futur sur le modèle actuel. Les courses sont courues que pour le bénéfice de trois ou quatre personnes qui sont toutes des bookmakers. Je trouve que les administrateurs du club ne prennent pas assez de décisions courageuses. Pourquoi se battre toutes les années aux élections pour ensuite être timorés ? Il aurait fallu que le MTC adopte le modèle de Hong Kong. J’irai même plus loin en disant qu’il faut demander au Hong Kong Jockey Club de venir gérer nos courses pendant deux ou trois ans le temps de mettre de l’ordre. Il faut qu’on se débarrasse du fixed-odd betting et que le MTC possède seul le Tote. Je pense que c’est la direction dans laquelle il faut aller. J’ai déjà fait parvenir aux autorités, à travers un papier, pourquoi le modèle actuel ne marche pas et n’est pas sustainable. Il n’y a pas eu de retour de leur part. Si on ne change pas de modèle, ce sera la fin de courses à Maurice.

Avons-nous les moyens financiers pour le faire ?

Les moyens proviendront du Tote, le Tote que possédera seul le MTC. Savez-vous que Hong Kong était une des juridictions les plus corrompues au monde en ce qu’il s’agit des courses ? En l’espace de cinq ans, ils ont tout changé et restructuré. Ce nouveau modèle leur a fait gagner tellement d’argent que leur NPF qui était déficitaire est désormais excédant par le fait qu’ils ont envoyé tous les surplus provenant des courses dans le NPF national. Ils donnent des bourses, ils sont pourvus en facilités dernier cri. Savez-vous que pour une journée de courses à Sha Tin, le turnover est plus fort que toutes les journées de courses en Afrique du Sud sur douze mois ?

Il faut aussi reconnaître qu’à Maurice, les autorités, en particulier la GRA, n’aident pas non plus…

(Direct). J’ai l’impression que la GRA ne sait pas ce qu’elle fait. C’est comme donner une voiture à un enfant et vous lui dites de conduire. Mais comment va-t-il faire ? Ils ont fait des lois à travers le law shopping en prenant des bouts par-ci par-là des autres pays. Il y a un monsieur à la GRA qui semble être la plaque tournante de l’institution. Tout passe par lui. Quel est son rôle ? Quel feedback donne-t-il au gouvernement pour l’avancement des courses ? Autant de questions qui méritent des réponses, je pense.

À ce rythme, pensez-vous que les courses disparaîtront à Maurice ?

Certainement ! Elles vont disparaître parce que des gens comme moi, et bien d’autres, je suppose, ne vont plus vouloir investir dans les chevaux.

Vous donnez combien de temps à l’industrie pour tenir encore sur la base du modèle actuel ?

L’industrie est déjà à terre. Financièrement, elle ne tient plus. Le MTC est déjà déficitaire. Pour s’en sortir, on est obligé de faire des deals avec des financiers et autres bailleurs dont certains à la réputation et aux motivations douteuses. C’est pareil pour les écuries. Comment chez certaines écuries les keeps sont parfois 50% moins chers que chez d’autres… qui finance la différence d’après vous ?

Doit-on bouger du Champ de Mars ?

Je crois que tout le monde s’accorde à dire que le Champ de Mars ne répond plus aux exigences des courses en 2020. Le site n’est pas idéal.

La construction d’un nouvel hippodrome sur la base d’un Public-Private Partnership a maintes fois été évoquée dans le passé, mais elle est restée un vœu pieux…

Je me souviens qu’on avait fait un projet avec Terra pour faire un champ de courses juste après le rond-point de Pamplemousses en allant vers le nord. Tout était prêt. Il fallait juste l’aval des autorités pour démarrer les travaux. Selon notre projet, toutes les écuries allaient être logées sur le site et provision a été faite pour des infrastructures qui auraient pris en considération le bien-être des chevaux. Vous avez vu dans quelles conditions sont logés les chevaux actuellement ? On ne veut pas changer pour des raisons que j’arrive difficilement à saisir.

Que pensez-vous de la baisse des stakes money ?

Ça n’aide pas, c’est sûr. Il y a quelques années encore, le vainqueur du Maiden empochait Rs 1, 4M comme gains. Aujourd’hui, cela a été réduit de plus de moitié, soit Rs 570 000. Comment voulez-vous que les gens achètent de bons chevaux ? Quelque part je suis un veinard, parce que j’ai remporté beaucoup de courses, mais je connais beaucoup de propriétaires qui n’ont jamais remporté de course. Et financièrement, cela devient insoutenable.

Êtes-vous à l’aise au Champ de Mars ?

(Catégorique) Non ! Mais ça c’est une autre histoire. Je veux juste dire que le Champ de Mars, à l’origine, est un endroit fantastique. Malheureusement, le jeu, à travers les bookmakers, a pris beaucoup d’ampleur et a tout gâché au fil des années. Je n’ai rien contre le fixed-odd betting, mais je pense que c’est le cancer des courses. Il encourage les magouilles. Si c’était un prix qui flottait comme au Tote, il n’y aurait pas eu de magouilles.

Si demain l’écurie Ricky Maingard ferme ses portes, où ira Didier Merven ?

Je partirai moi aussi. L’aventure s’arrêtera là pour moi. Vous savez, toute chose, bonne ou mauvaise, a une fin. J’étais à fond dans le hockey, à fond dans la voile, à fond dans le bridge. Si les circonstances changent ou si je suis blasé, j’arrêterai et je trouverai autre chose à faire.

Le mot de la fin ?

J’ai parlé de l’importance de l’industrie des courses pour la population mauricienne et de la nécessité de lui donner quelque chose à apprécier et à espérer. Le gouvernement doit comprendre que cette activité doit être préservée comme le seul et unique sport national que la majorité des Mauriciens aiment.

 


La touche féminine…

Joanne Merven, épouse dévouée et soutien indéfectible

Derrière chaque homme se cache toujours une femme, dit-on. Pour Didier Merven, c’est son épouse Joanne qui équilibre sa vie professionnelle et familiale. D’origine sud-africaine, cette décoratrice de formation est une épouse dévouée et un soutien indéfectible à son mari. C’est en 1993, alors qu’il venait tout juste de lancer AXYS, que Didier Merven rencontre Joanne lors d’un voyage en Afrique du Sud. C’est le coup de foudre. Vu les obligations professionnelles de monsieur, madame décide de le suivre à Maurice. S’ensuit alors une belle histoire d’amour. Joanne fait aussi du social et n’est pas insensible au sort des animaux. En 2014, de concert avec son époux, elle organise une vente aux enchères d’œuvres d’art à leur domicile à Petit Raffray pour récolter des fonds pour la stérilisation de chiens et de chats. Plusieurs artistes-peintres, bijoutiers et autres photographes avaient favorablement répondu à l’appel du couple Merven et les fonds récoltés ont été versés à l’ONG PAWS. Mariés depuis 25 ans, Joanne et Didier Merven ont une fille, Jodi.


Brigitta Dehring-Maingard, la conjointe de Ricky Maingard :

« Le socle qui fait de nous une famille à l’écurie »

Également d’origine sud-africaine, Brigitta Dehring-Maingard, épouse de Ricky Maingard, « est le socle qui maintient l’écurie ensemble », laisse entendre Didier Merven. « C’est le lien entre Ricky l’ours et ses membres », explique-t-il. « Sans elle, je ne crois pas que l’écurie aurait été comme elle l’est avec cet esprit de famille. C’est elle qui est derrière tout ça. Elle est tout simplement extraordinaire », poursuit-il. Mme Maingard a même participé au rétablissement de Why Wouldn’t Yew, un cheval qui s’était sérieusement blessé avec une profonde lacération au niveau de sa hanche. « Pendant un an, Brigitta et une copine à elle venaient tous les jours changer le pansement du cheval à Port-Louis et passer une pommade pour que la blessure se cicatrise. Si Why Wouldn’t Yew est en mesure de courir aujourd’hui, c’est aussi en grande partie grâce à elle. Les gens ne le réalisent pas, mais les courses ne sont qu’une partie d’un ensemble. Il y a aussi le côté social et humain. Depuis qu’elle est avec nous, Brigitta s’assure que nous fonctionnions comme une famille. »