D’un côté, il y a le ministre des Finances mauricien, l’air étonnamment satisfait, qui déclare cette semaine que notre situation économique va rapidement s’améliorer. De l’autre, le lendemain, il y a, à Mahébourg, une manifestation devant les locaux d’une grosse compagnie de crédit , pour protester non seulement contre cette entité mais contre toutes les institutions financières qui sont accusées, à Maurice, de rester sourdes à la détresse du nombre grandissant de personnes incapables de rembourser leur crédit depuis le confinement.

Entre les deux, le fossé et l’incompréhension d’une part grandissante de la population qui ne comprend pas comment la satisfaction et l’optimisme de certains peut-être de mise alors qu’elle se sent de plus en plus acculée. Et qu’elle voit bien que les choses risquent de ne pas s’alléger de sitôt. Parce que le tourisme ne va pas redémarrer avant un bon moment. Parce que de nombreux employeurs sont en train de licencier, avec des conditions souvent déplorables et iniques, à la faveur du Covid.

A côté de cela, on apprend que la Mauritius Investment Corporation (MIC) a déboursé Rs 1 milliard pour aider le groupe Lux à rembourser ses dettes. Rs 3,1 milliards pour aider le groupe Sun à rembourser ses dettes. Et bientôt, probablement, Rs 2 milliards pour aider le groupe Beachcomber à rembourser ses dettes. Mais que se passe-t-il au niveau des actionnaires de ces grands groupes hier encore florissants ? Et qui aide les « petits » quand eux n’arrivent pas à rembourser leurs dettes ?

Vendredi, 9 octobre, le Prix Nobel de la Paix a été attribué au Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM). Fondé en 1961, le PAM a nourri des dizaines de millions de personnes dans un monde où la faim, redoutable « arme de guerre », devrait encore progresser du fait du Covid-19. Rien que l’an dernier, ses 17 000 employés se sont chargés de distribuer 15 milliards de rations et ont assisté 97 millions de personnes dans 88 pays. Un chiffre énorme, mais qui ne représente qu’une fraction du besoin total : selon ses estimations, 690 millions de personnes – 1 Terrien sur 11 – souffraient de sous-alimentation chronique en 2019. Selon les experts, l’objectif établi par l’ONU d’éradiquer la faim d’ici à 2030 semble hors d’atteinte si les tendances actuelles se poursuivent. Tendances décuplées par le choc sanitaire et économique causé cette année par la pandémie de Covid-19. Qui cause des pertes de revenus en cascade et fait considérablement augmenter le prix des aliments « Nous pourrions être confrontés à de multiples famines de proportions bibliques en quelques mois », prévenait le PAM dès avril. Estimant que la récession mondiale due au virus risque de pousser vers la faim entre 83 millions et 132 millions de personnes supplémentaires. A côté de nous, on entend déjà parler de la famine à Madagascar…

Ailleurs dans le monde, on le dit clairement : il y a de plus en plus de « nouveaux pauvres ». Selon un rapport rendu public cette semaine en France par la Fondation Abbé Pierre, ce pays comptera, d’ici la fin de l’année 2020, un million de personnes en plus vivant sous le seuil de pauvreté dite « monétaire », conséquence de la crise économique qui se juxtapose à la crise sanitaire (la pauvreté monétaire étant le fait de vivre sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire 60% du revenu médian). Un million de personnes qui vont s’ajouter aux 9,3 millions vivant déjà au-dessous du seuil de pauvreté (15% de la population française). Beaucoup d’indices sur le terrain montrent qu’il y a beaucoup plus de pauvres qu’auparavant. Ainsi, les distributions alimentaires ont augmenté de 25% depuis le début de la crise.

On voit aussi, soulignent les auteurs du rapport, l’augmentation du chômage qui passe de 9 à 11%, les destructions d’emplois. Mais au-delà des nouveaux chômeurs, il y aussi des millions de personnes qui vont perdre des revenus. Les plus touchés étant les indépendants, les TPE, les PME, les auto-entrepreneurs, les saisonniers etc. Et beaucoup de personnes qui perdent des compléments de revenus qui leur permettaient jusqu’ici de boucler leur budget.

Il y a aussi les jeunes, ceux qu’on ne comptabilise pas parce qu’ils n’ont rien « perdu », vu qu’ils n’avaient pas encore de boulot, mais qui auraient dû cette année entrer dans le monde du travail. Ce qui, cette année, risque d’être très compliqué, les mettant dans la difficulté sociale.

A Maurice, on peut corroborer cela par l’expérience de plus en plus répandue racontée par des jeunes cherchant cette année leur premier emploi : sur le marché du travail post-Covid, il leur est proposé, même lorsqu’ils sont diplômés, de faire du « internship ». Une formule trompeuse, vu qu’elle ne leur propose aucune formation, mais permet aux employeurs de leur imposer 45h de travail pour une rémunération inférieure au salaire minimum…

Mais les effets de la pandémie ne sont manifestement pas les mêmes pour tous. Car les super-riches, eux, ne se sont pas appauvris. Bien au contraire. Une étude publiée mercredi dernier, 7 octobre, par le Guardian, montre que les super-riches ont augmenté leurs fortunes de 27.5% au plus fort de la crise Covid, soit entre avril et juillet 2020. Alors que dans le même temps, des centaines de millions de personnes perdaient leur emploi et se débattaient pour survivre, les milliardaires de la planète ont eux vu leur richesse atteindre la somme record de $10.2 trillions (le précédent record, remontant à 2017, s’élevait à $8,9 trillions).

Le nombre de milliardaires a également augmenté, passant de 2 158 en 2017 à 2 189 cette

année. Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, est la personne la plus riche au monde. Sa fortune qui était déjà de $189 milliards a augmenté de $74 milliards depuis le début de 2020. Elon Musk, fondateur notamment de la compagnie de voitures électriques Tesla a fait passer sa fortune année de $76 milliards à $103 millairds.
Ces super-riches, nous dit-on, ont largement bénéficié du fait de miser sur la reprise des marchés boursiers alors qu’ils étaient au plus bas lors des confinements de mars et d’avril. Ils se vantent ainsi d’avoir eu les « guts » d’acheter plus d’actions dans les compagnies alors que leurs cours s’effondraient…

Pour Luke Hilyard, qui dirige le groupe de réflexion High Pay Centre, la concentration excessive de richesses entre les mains de quelques-uns est non seulement condamnable d’un point de vue moral, mais qu’elle est aussi destructrice économiquement et socialement. « La richesse des milliardaires équivaut à une fortune quasiment impossible à dépenser sur plusieurs vies de luxe absolu. Toute personne qui accumule des richesses sur une telle échelle pourrait aisément augmenter le salaire des employés qui produisent leur richesse, ou contribuer davantage en termes de taxes pour soutenir des services publics essentiels. »

Certes, certains ont réagi en donnant pour aider. Mais ce creusement drastique des inégalités pourrait, prévient-il, amener une colère publique. Car il est aussi lié à un volet politique qui semble soit démissionner devant ses responsabilités, soit carrément être complice.

A Maurice, certains enrichissements spectaculaires ne peuvent faire oublier que nous avons été mis, en ce mois d’octobre, sur la liste noire de l’Union Européenne car nous ne fournissons pas suffisamment de garanties à l’effet que certains de nos flux monétaires ne seraient pas liés autant au trafic de drogue qu’au financement du terrorisme.
Donc, d’un côté, écraser le travailleur honnête qui n’arrive pas à rembourser ses quelques milliers de roupies de dettes parce qu’écrasé par la pandémie et la marée noire ; et, de l’autre, tresser des ponts d’or à ceux qui n’ont vu aucun changement dans leur train de vie… Y a un moment où ça risque de faire tâche…