Justice Ferrari ?

Pas de trêve de fin/début d’année.
Pas le temps de souffler qu’on repart déjà sur les chapeaux de roues, à l’image de cette Ferrari SF90 Stradale de 2021 qui a été importée à Maurice en décembre 2022 par un concessionnaire de véhicules de seconde main, selon ce que rapporte notre confrère Le Défi. Coût affiché du bijou : Rs 23 millions, sans droits d’accise à payer, vu qu’il s’agit d’une hybride, et que le dernier budget avait annoncé l’exemption pour les véhicules hybrides.
Pour ceux qui aiment les détails, la fiche technique indique que cette Ferrari est équipée d’un moteur essence V8 de 780 chevaux, associé à trois moteurs électriques d’un total de 162 kilowatts. Tout cela, nous dit-on, développe 1000 chevaux, et permet à la Ferrari SF90 Stradale de passer de 0 à 100 kilomètres/heure en seulement 2,5 secondes. Pour résumer, nous avons donc en ce mois de janvier sur nos routes une voiture qui peut, en deux secondes et demie, passer de l’immobilité à une vitesse de 100km/heure. Pour rappel, il y a un an, en février 2022, l’arrivée d’une autre voiture sur notre sol avait fait le buzz : une McLaren 570S, estimée à environ Rs 15 millions, avec une puissance de 570 chevaux. Petit joueur…
Il n’y a pas que les voitures qui sont caractérisées par leur vitesse sur notre sol.
Il semblerait que nos Commissaires de Police, eux aussi, se singularisent par la capacité à laisser dans leur sillage la trace d’une vitesse foudroyante.
Souvenez-vous : le 2 décembre 2016, un homme vole des letchis dans la cour de celui qui était alors notre Commissaire de Police, Mario Nobin. L’homme de 46 ans est arrêté et, le même jour, condamné à… 6 mois de prison. A côté, la Ferrari machin peut bien aller se recharger…
Rapidité ébouriffante et beaucoup de questions également autour de la décision prise fin décembre d’accorder la grâce présidentielle au fils du nouveau Commissaire de Police. Pour résumer, le 26 février 2018, Chandra Prakashsing Dip est reconnu coupable par la Cour intermédiaire d’avoir détourné Rs 3 millions au préjudice de la Barclays Bank (maintenant ABSA). L’ex-magistrate Renuka Devi Dabee, aujourd’hui juge, le condamne subséquemment à 12 mois de prison. M. Dip fils fait appel de cette condamnation. Sa demande ayant été rejetée, il demande à la Cour suprême l’autorisation de recourir au Privy Council. Demande rejetée le 18 novembre dernier, la cheffe juge Rehana Mungly- Gulbul et la juge Aruna Narain ayant conclu que sa demande ne satisfaisait pas les critères pour demander l’intervention des Law Lords.
Ayant signifié son intention de faire appel directement au Conseil Privé, en dépit du rejet de la Cour suprême, M. Dip fils obtient le gel de sa condamnation afin de poursuivre ses démarches. Parallèlement, il fait une demande pour obtenir la grâce présidentielle. Un mois plus tard, soit le 20 décembre 2022, sa demande est agréée. Sa peine de 12 mois de prison vient ainsi d’être commuée en une amende de Rs 100 000.
Certes la Constitution de Maurice établit, à l’article 75 (1) la prérogative dont dispose le Président de la République de Maurice de gracier un condamné, après avoir obtenu la décision de la Commission de pourvoi en grâce. Celle-ci, qui est actuellement présidée par l’ancien chef juge Keshoe Parsad Matadeen, recevrait une centaine de demandes chaque mois et se réunirait tous les 15 jours pour examiner ces demandes.
Ce qui pose question ici, c’est la rapidité avec laquelle M. Dip fils a été gracié (un mois après sa demande), alors que les demandeurs doivent en général attendre de longs mois que les procédures suivent leur cours, qu’une enquête soit faite sur eux, leur comportement, leur volonté de changement etc…
Ce qui pose question ici, c’est que M. Dip fils a été gracié alors que techniquement, il ne purgeait pas de peine, vu que l’application de sa peine a été suspendue pending son appel au Privy Council. Gracier quelqu’un, c’est reconnaître sa condamnation, et estimer qu’il mérite qu’on lui donne une deuxième chance. Ici, gracier M. Dip fils équivaudrait à reconnaître qu’il est coupable d’avoir frauduleusement détourné Rs 3 millions, mais que pour cela, il paiera Rs 100 000 au lieu d’effectuer les 12 mois d’emprisonnement décidés par la justice de ce pays.
Ce qui pose question ici, c’est le fait qu’un homme reconnu coupable de vol de letchis soit condamné à 6 mois de prison, mais qu’un homme reconnu coupable de vol de Rs 3 millions soit condamné à 0 mois de prison.
Ce qui pose question ici, c’est le fait que M. Dip fils soit le fils du Commissaire de Police, et que toutes les « singularités » notées précédemment donnent le sentiment que prévaut, dans la République de Maurice, une justice à deux vitesses.
Cela est grave.
Grave parce que face au délitement et à l’instrumentalisation orchestrée de toutes nos institutions qui s’est déployée ces dernières années, la justice restait notre dernier rempart.
Fin décembre, Satyajit Boolell a pris sa retraite de ses fonctions de Directeur des Poursuites Publiques. Nous lui devons une fière chandelle. Sans lui, il n’y aurait pas eu « d’affaire Kistnen ». La police s’étant empressée de classer comme « suicide » cette affaire où l’agent de premier plan du MSM au pouvoir a été retrouvé carbonisé dans un champ de cannes, sa veuve et ses avocats auraient eu beau crier au scandale, rien ne se serait passé si le DPP d’alors n’avait décidé d’instaurer une commission judiciaire. Celle-ci ayant finalement conclu à un meurtre (toujours pas élucidé) et ayant sévèrement fustigé l’attitude de la police dans cette affaire, notre ministre de la Justice n’a rien trouvé de mieux à faire que venir menacer ceux qui, au sein du bureau du DPP, auraient fait fuiter ces conclusions que le gouvernement avait décidé de garder pour lui tout seul…
Nous avons aujourd’hui un nouveau DPP, en la personne de Me Rashid Amine, qui a été l’adjoint de Satyajit Boolell. Il aura fort à faire pour rassurer la population mauricienne que nous pouvons avoir confiance en notre justice. Que nous ne sommes pas définitivement devenus un pays à la justice Ferrari, autrement dit une justice du privilège.
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », écrivait La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste.
Et cette maladie-là est encore plus menaçante et destructrice que le Covid…

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