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Sommes-nous tous des rats ?

La débandade n’en finit plus.
Non, pas d’allusion sexuelle ici. Même si les puissants du jour peuvent sembler lancés dans une véritable frénésie de jouissance sans limites, un invraisemblable coït pouvoiriste.
Non. La débandade, elle est multifacette : politique, économique, sociale, environnementale, policière, judiciaire.
Elle nous confronte à un pouvoir politique qui ne recule plus devant aucune transgression pour étendre une emprise aussi tentaculaire que sclérosante.
Elle accumule les hausses de prix qui acculent de plus en plus de personnes vers le mur de la pauvreté.
Elle jette dans la rue des citoyens qui n’en peuvent plus de se contenir, et qui, au lieu d’être entendus dans le débordement de leur frustration et colère, se retrouvent traités de comploteurs contre l’Etat.
Elle tente de museler la presse.
Elle lance et soutient une force policière qui, dans sa dénomination, ne semble plus retenir que le terme de force, la plus outrancière le mieux.
Elle s’arroge même, cette fois, le luxe de bafouer le judiciaire, arrêtant des avocats, faisant fi de l’injonction d’un magistrat pour déporter par la force un citoyen étranger.
Que reste-t-il d’une démocratie quand l’exécutif se sent autorisé à aller à l’encontre du judiciaire ?
Il est salutaire que dans l’affaire de la déportation rocambolesque du Slovaque Peter Uricek survenue la semaine dernière, le Directeur des Poursuites Publiques ait décidé d’initier une enquête, malgré les assurances du gouvernement que tout se serait déroulé dans les normes. Aujourd’hui, face à un pouvoir politique qui montre qu’il n’a plus de limites, le DPP demeure notre dernier rempart. Un rempart que ce gouvernement a aussi tenté de faire sauter, en instituant une instance supérieure à lui, dont elle nommerait les responsables. Et l’on ne dira jamais assez quelle fière chandelle nous devons au PMSD d’avoir démissionné du gouvernement pour s’opposer à cette tentative. Si le parti de Xavier Duval ne l’avait pas fait, où serions-nous aujourd’hui ?
Maurice avait jusqu’ici toujours nourri une sorte de fierté, voire de vanité, face à elle-même. Certains ont même réussi, pour cela, à détourner les propos de l’écrivain Mark Twain. L’auteur des célèbres Adventures of Tom Sawyer doit constamment se retourner dans sa tombe en constatant la sur-utilisation du slogan touristico-narcissique qui lui prête d’avoir dit que « Dieu a créé Maurice, puis s’en est inspiré pour créer le paradis ».
Dans son livre de voyage Following the Equator, a journey around the world, il écrit en réalité, en date du 18 avril 1896, au cours de son escale mauricienne: « This is the only country in the world where the stranger is not asked “How do you like this place?” Here the citizen does the talking about the country himself, the stranger is not asked to help. You get all sorts of information. From one citizen, you gather the idea that Mauritius was made first, and then Heaven; and that Heaven was copied after Mauritius. Another one tells you that this is an exaggeration; that the two chief villages, Port Louis and Curepipe, fall short of heavenly perfection; that nobody lives in Port Louis except upon compulsion, and that Curepipe is the wettest and rainiest place in the world”.
On le voit bien : loin d’être élogieux, Mark Twain se montre ici très sarcastique en relevant que les Mauriciens, loin de vouloir savoir ce que le visiteur pense réellement de leur pays, sont enclins à « bat zot prop lestoma ».
A part dans les brochures touristiques qui s’évertuent encore à propager cette misquotation, trouverait-on aujourd’hui autant de Mauriciens enclins à déclarer à des étrangers de passage que Dieu a crée le paradis à l’image de Maurice ?
Pour la première fois en 2020, en plein tourmente Covid et ses multiples scandales financiers, et au lendemain de la catastrophique marée noire du Wakashio, on a pu voir apparaître, sur t-shirts et banderoles, le slogan  « I love my country. I’m ashamed of my government ». Façon de bien affirmer cette île Maurice à laquelle nous sommes attachés ne se résume pas à son gouvernement. Qu’il y a une possibilité d’aimer son pays au-delà de ce qu’en fait son gouvernement.
Deux ans plus tard, nous n’en finissons plus de regarder, abasourdis, un pays dont nous avions jusqu’ici toujours vanté la vitalité des institutions, qui sombre dans le « tout nous est permis » d’un pouvoir sans limites.
Un lieu qui attire encore (mais pour combien de temps ?) des étrangers heureux de trouver un système de taxation moins élevé que dans leur pays d’origine. Mais un lieu dont les natifs, eux, semblent de plus en plus lassés, pour ne pas dire dégoutés. Un lieu que disent avoir envie de quitter pas seulement ses jeunes, mais aussi des middle-aged qui n’auraient jamais cru arriver un jour à souhaiter fuir, ailleurs, loin.
Et que vont faire ceux qui ne peuvent s’en aller ?
Une part de frustration et de colère a flambé il y a deux semaines, principalement dans les cités. Un « calme » précaire, pour ne pas dire temporaire, semble être retombé. Puis voilà que dans une cité, la police procède à l’arrestation ultra-médiatisée par la MBC d’un homme qui aurait été en possession d’un sac contenant notamment des grenades. Et que cet homme « confie » illico à la police qu’il avait l’intention de faire sauter les Casernes centrales et le Parlement…
Dans un édito intitulé « Vous, les humains en cage ! », en date d’avril 2022, Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho, rappelle à notre souvenir Mon oncle d’Amérique. Dans ce film qu’il présente en mai 1980, le réalisateur Alain Resnais filmait une expérience réalisée par le neuroscientifique Henri Laborit. Une expérience où un rat enfermé dans une cage dont il ne peut s’échapper, est soumis à des chocs électriques. Très vite, l’angoisse lui cause des ulcères à l’estomac et lui fait perdre ses poils. C’est alors qu’un autre rat est introduit dans la cage. Le premier rat continue à recevoir des chocs électriques. Mais cette fois, il a la possibilité d’attaquer le deuxième rat et décharger sur lui son agressivité. Résultat : il n’a plus d’ulcère et son pelage reste fourni…
« Dans Présidentielle 2022, qui pourrait être le titre d’un documentaire sur la période que nous traversons, des humains confinés vivent l’angoisse du déclassement, des inégalités et de l’effondrement climatique, subissent le choc de pandémies et de canicules à répétition, sans véritable espoir de s’échapper. De quoi attraper un ulcère et perdre ses cheveux, sauf si l’on met dans leur cage d’autres humains sur lesquels ils peuvent taper », écrit Sébastien Bohler.
Mais le cerveau humain est infiniment plus doué pour créer des boucs émissaires que celui du rat, poursuit-il. Exposant, dans un dossier, le « biais tribal », qui fait que « depuis des millénaires les Homo sapiens ont une tendance obstinée à considérer que certains sapiens sont quand même un peu moins sapiens que les autres, et peuvent pour cette raison servir de punching ball. Un instinct à double face, puisqu’il promeut les liens d’entraide et de coopération à l’intérieur des groupes, mais attise les conflits avec les communautés déclarées différentes. Alors, comment surmonter ces instincts ancestraux qui nous mènent par le bout du nez ? D’une part, les connaître pour mieux y résister ; d’autre part, travailler à des récits et des signes d’appartenance communs qui, au-delà des particularismes, insisteraient sur ce qui nous rapproche, davantage que sur ce qui nous sépare », insiste Sébastien Bohler.
Connaître, pour mieux résister à la perspective d’être faits comme des rats…
SHENAZ PATEL
Sortie de texte
Nous n’en finissons plus de regarder, abasourdis, un pays dont nous avions jusqu’ici toujours vanté la vitalité des institutions, qui sombre dans le « tout nous est permis » d’un pouvoir sans limites. Comment allons-nous réagir ? Sommes-nous faits comme ces rats que l’expérience scientifique amène à s’en prendre les uns aux autres ?
Sommes-nous tous des rats ?
La débandade n’en finit plus.
Non, pas d’allusion sexuelle ici. Même si les puissants du jour peuvent sembler lancés dans une véritable frénésie de jouissance sans limites, un invraisemblable coït pouvoiriste.
Non. La débandade, elle est multifacette : politique, économique, sociale, environnementale, policière, judiciaire.
Elle nous confronte à un pouvoir politique qui ne recule plus devant aucune transgression pour étendre une emprise aussi tentaculaire que sclérosante.
Elle accumule les hausses de prix qui acculent de plus en plus de personnes vers le mur de la pauvreté.
Elle jette dans la rue des citoyens qui n’en peuvent plus de se contenir, et qui, au lieu d’être entendus dans le débordement de leur frustration et colère, se retrouvent traités de comploteurs contre l’Etat.
Elle tente de museler la presse.
Elle lance et soutient une force policière qui, dans sa dénomination, ne semble plus retenir que le terme de force, la plus outrancière le mieux.
Elle s’arroge même, cette fois, le luxe de bafouer le judiciaire, arrêtant des avocats, faisant fi de l’injonction d’un magistrat pour déporter par la force un citoyen étranger.
Que reste-t-il d’une démocratie quand l’exécutif se sent autorisé à aller à l’encontre du judiciaire ?
Il est salutaire que dans l’affaire de la déportation rocambolesque du Slovaque Peter Uricek survenue la semaine dernière, le Directeur des Poursuites Publiques ait décidé d’initier une enquête, malgré les assurances du gouvernement que tout se serait déroulé dans les normes. Aujourd’hui, face à un pouvoir politique qui montre qu’il n’a plus de limites, le DPP demeure notre dernier rempart. Un rempart que ce gouvernement a aussi tenté de faire sauter, en instituant une instance supérieure à lui, dont elle nommerait les responsables. Et l’on ne dira jamais assez quelle fière chandelle nous devons au PMSD d’avoir démissionné du gouvernement pour s’opposer à cette tentative. Si le parti de Xavier Duval ne l’avait pas fait, où serions-nous aujourd’hui ?
Maurice avait jusqu’ici toujours nourri une sorte de fierté, voire de vanité, face à elle-même. Certains ont même réussi, pour cela, à détourner les propos de l’écrivain Mark Twain. L’auteur des célèbres Adventures of Tom Sawyer doit constamment se retourner dans sa tombe en constatant la sur-utilisation du slogan touristico-narcissique qui lui prête d’avoir dit que « Dieu a créé Maurice, puis s’en est inspiré pour créer le paradis ».
Dans son livre de voyage Following the Equator, a journey around the world, il écrit en réalité, en date du 18 avril 1896, au cours de son escale mauricienne: « This is the only country in the world where the stranger is not asked “How do you like this place?” Here the citizen does the talking about the country himself, the stranger is not asked to help. You get all sorts of information. From one citizen, you gather the idea that Mauritius was made first, and then Heaven; and that Heaven was copied after Mauritius. Another one tells you that this is an exaggeration; that the two chief villages, Port Louis and Curepipe, fall short of heavenly perfection; that nobody lives in Port Louis except upon compulsion, and that Curepipe is the wettest and rainiest place in the world”.
On le voit bien : loin d’être élogieux, Mark Twain se montre ici très sarcastique en relevant que les Mauriciens, loin de vouloir savoir ce que le visiteur pense réellement de leur pays, sont enclins à « bat zot prop lestoma ».
A part dans les brochures touristiques qui s’évertuent encore à propager cette misquotation, trouverait-on aujourd’hui autant de Mauriciens enclins à déclarer à des étrangers de passage que Dieu a crée le paradis à l’image de Maurice ?
Pour la première fois en 2020, en plein tourmente Covid et ses multiples scandales financiers, et au lendemain de la catastrophique marée noire du Wakashio, on a pu voir apparaître, sur t-shirts et banderoles, le slogan  « I love my country. I’m ashamed of my government ». Façon de bien affirmer cette île Maurice à laquelle nous sommes attachés ne se résume pas à son gouvernement. Qu’il y a une possibilité d’aimer son pays au-delà de ce qu’en fait son gouvernement.
Deux ans plus tard, nous n’en finissons plus de regarder, abasourdis, un pays dont nous avions jusqu’ici toujours vanté la vitalité des institutions, qui sombre dans le « tout nous est permis » d’un pouvoir sans limites.
Un lieu qui attire encore (mais pour combien de temps ?) des étrangers heureux de trouver un système de taxation moins élevé que dans leur pays d’origine. Mais un lieu dont les natifs, eux, semblent de plus en plus lassés, pour ne pas dire dégoutés. Un lieu que disent avoir envie de quitter pas seulement ses jeunes, mais aussi des middle-aged qui n’auraient jamais cru arriver un jour à souhaiter fuir, ailleurs, loin.
Et que vont faire ceux qui ne peuvent s’en aller ?
Une part de frustration et de colère a flambé il y a deux semaines, principalement dans les cités. Un « calme » précaire, pour ne pas dire temporaire, semble être retombé. Puis voilà que dans une cité, la police procède à l’arrestation ultra-médiatisée par la MBC d’un homme qui aurait été en possession d’un sac contenant notamment des grenades. Et que cet homme « confie » illico à la police qu’il avait l’intention de faire sauter les Casernes centrales et le Parlement…
Dans un édito intitulé « Vous, les humains en cage ! », en date d’avril 2022, Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho, rappelle à notre souvenir Mon oncle d’Amérique. Dans ce film qu’il présente en mai 1980, le réalisateur Alain Resnais filmait une expérience réalisée par le neuroscientifique Henri Laborit. Une expérience où un rat enfermé dans une cage dont il ne peut s’échapper, est soumis à des chocs électriques. Très vite, l’angoisse lui cause des ulcères à l’estomac et lui fait perdre ses poils. C’est alors qu’un autre rat est introduit dans la cage. Le premier rat continue à recevoir des chocs électriques. Mais cette fois, il a la possibilité d’attaquer le deuxième rat et décharger sur lui son agressivité. Résultat : il n’a plus d’ulcère et son pelage reste fourni…
« Dans Présidentielle 2022, qui pourrait être le titre d’un documentaire sur la période que nous traversons, des humains confinés vivent l’angoisse du déclassement, des inégalités et de l’effondrement climatique, subissent le choc de pandémies et de canicules à répétition, sans véritable espoir de s’échapper. De quoi attraper un ulcère et perdre ses cheveux, sauf si l’on met dans leur cage d’autres humains sur lesquels ils peuvent taper », écrit Sébastien Bohler.
Mais le cerveau humain est infiniment plus doué pour créer des boucs émissaires que celui du rat, poursuit-il. Exposant, dans un dossier, le « biais tribal », qui fait que « depuis des millénaires les Homo sapiens ont une tendance obstinée à considérer que certains sapiens sont quand même un peu moins sapiens que les autres, et peuvent pour cette raison servir de punching ball. Un instinct à double face, puisqu’il promeut les liens d’entraide et de coopération à l’intérieur des groupes, mais attise les conflits avec les communautés déclarées différentes. Alors, comment surmonter ces instincts ancestraux qui nous mènent par le bout du nez ? D’une part, les connaître pour mieux y résister ; d’autre part, travailler à des récits et des signes d’appartenance communs qui, au-delà des particularismes, insisteraient sur ce qui nous rapproche, davantage que sur ce qui nous sépare », insiste Sébastien Bohler.
Connaître, pour mieux résister à la perspective d’être faits comme des rats…

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